Satan et les statues

Elie Wiesel raconte parfois que dans le camp de concentration d’où il a survécu, des prisonniers, abasourdis par leurs conditions de “vie”, et présumant le destin qui leur était réservé, décident de faire … le procès de Dieu. Juges, procureur, jury, avocats s’improvisent. Le plaidoyer du prisonnier qui assure la défense de Dieu se révèle particulièrement bouleversant et efficace. Au terme du procès, les jurés prononcent … l’acquittement de Dieu. On demande alors à l’avocat de Dieu comment il s’y est pris pour le défendre aussi brillamment : ” Je me suis mis à la place de Satan…”

Y a-t-il allégorie plus pertinente de l’ambivalence d’une humanité qui se débat avec ses propres démons intérieurs et peut à la fois, individuellement et collectivement, se projeter dans l’idéal et commettre le pire ?

L’Europe des Lumières et l’Europe de la Shoah…

La Statue de la Liberté et la prison d’Abou Graïb…

L’espoir d’une société communiste et le Goulag…

L’intransigeance de l’Eglise catholique sur la morale sexuelle et les centaines de prêtres poursuivis pour pédophilie…

L’Islam, une des civilisations les plus raffinées, et l’égorgement des otages au nom d’Allah …

Etc,etc…

Dans la sphère politique, n’oublions pas qu’il était, en France, de la couleur d’extrême-gauche, au début du XX ième siècle, de partir en Afrique pour “civiliser les colonies” (relire les discours de Jean Jaurès, qui était pourtant anti-militariste), elles-même conquises, quelques décennies auparavant, au prix de massacres inouïs, sans oublier de remonter à la période de l’esclavage.

On pourrait y ajouter plus récemment, les hurlements de l’extrême-droite française, dans les années 1950-60, pour conserver l’Algérie française et sauvegarder l’empire français, qui se transforment, cinquante ans ans plus tard en racisme anti-maghrébin…

C’est fou ce qu’une idée peut passer de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, et inversement, en l’espace de deux ou trois générations…

Dans la litanie historique des perversions de l’idéalisme, il ne faudrait pas que la promotion des droits humains, de par son succès de discours universel et sa cohorte de conventions internationales, ne devienne aussi une statue dont le socle est rongé par les rats.

L’action humanitaire est une des formes contemporaines de mondialisation, où quantité d’anonymes font oeuvre remarquable, désintéressée, efficace et respectueuse des cultures et de l’identité des “bénéficiaires”.

Mais il se trouve malheureusement des brebis galeuses, qui, par exemple, sous prétexte d’idéal humanitaire, créent des programmes d’enfants des rues pour coudre patiemment des réseaux de pédophilie, ou même des acteurs humanitaires qui monnayent l’aide alimentaire contre des services sexuels dans des camps de réfugiés.

Qui veut faire l’ange fait la bête…” (Blaise Pascal)

Dans un monde où l’image idéale tient lieu de conviction, le combat pour les droits humains ne doit pas devenir une idéologie. “La fonction de l’idéologie est une fonction de dissimulation” (Edgar Morin ?).

Personne, ni aucun pays, ni aucune religion, ni aucun pouvoir impérial ne peuvent prétendre avoir la vérité sur les droits humains, et comme disait Albert Camus : “On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police“. Les Etats-Unis ont raison de dénoncer les violations des droits humians individuels en Chine, mais la Chine a raison de dénoncer l’absence totale de sécurité médicale et sociale pour quarante millions d’Américains…

Les droits humains ne seront promus, défendus, mis en oeuvre que par ceux qui précisément y ont droit. “Globalisez, oui, mais par le bas” est un des slogans du Forum Social Mondial où chaque année, des milliers d’acteurs et de petites organisations expérimentent des formes d’action, même à petite échelle, pour mettre en oeuvre les droits que les Etats ont ratifié à tour de bras depuis soixante ans.

Dès que les acteurs de la promotion des droits humains et l’idéal humanitaire se prennent pour un pouvoir ou un enjeu de conquête du pouvoir, il se pervertissent. Dans tous les domaines,il y a ceux qui “se payent de mots” et ceux qui “payent les mots cassés“…

Et pourtant … on retrouve ici la même ambivalence dans le rôle de l’Etat, qui est à la fois, par son pouvoir, source et garant du droit de chacun. Il peut en être le principal fossoyeur, alors qu’il n’y a pas de droits humains sans Etat pour les faire respecter.

Si le christianisme survit de millénaire en millénaire, c’est certainement parce qu’il “connaît son monde”…

2 Réponses vers «Satan et les statues»

  1. le boum à dit:

    Tout outil a son revers, qui tient non à lui-même, mais à l’usage qui en est fait. Un couteau pour nourrir ou pour tuer. Un outil donc qui donne et la vie et la mort. L’outil n’est pas en cause. Les institutions sont des outils. Les églises aussi. Il m’apparaît donc tout à fait normal que ces institutions gouvernent à la fois le pire et son contraire. .
    Le problème ne se situe pas dans les institutions, pas plus, dans cette optique, dans l’argent ni l’économie, mais dans l’humain. Comment utilisera-t-il ces outils qu’il invente? Dans quel but? Au profit de qui? De quoi?
    Pour ma part je n’ai pas de solution à proposer. Par contre, j’observe au fil des siècles une sorte de mouvement de balance qui oscille tantôt dans le pire, tantôt dans le meilleur. Ces oscillations ne me paraissent pas dépendre de la volonté des humains pris individuellement, mais dans une sorte de ce que j’appelle, faute de mieux, une sorte de “lame de fond” qui donne à chaque millénaire une connotation propre.
    Il y a dans la masse humaine, des mouvements “telluriques” qui, à travers les civilisations, conditionnent l’avenir de l’homme. Bien entendu je ne fais pas référence à un Esprit manichéen. Non. J’opterais plutôt pour une sorte de consensus en profondeur qui traverse les consciences individuelles pour marquer une influence, ou une direction dont nous parvenons difficilement à saisir et la signification et les objectifs.
    En brève conclusion, je proposerais une assimilation à une sorte de mouvement vital dont le mécanisme nous échappe par suite d’une complexité dont a fort bien parlé Edgar Morin.
    Les humains ne doivent pas se faire d’illusions, la réalité qui les affecte les dépasse. Même ces créations techniques, autres outils pour le pire et le meilleur à la fois.
    Ce n’est point du scepticisme, alors que je m’efforce de creuser à mon microscopique niveau, le Croire comme, non point une donnée, mais une sorte de réconfort pour des humains bien ignorants et bien vivants tout de même. Quid sciam ?

  2. Le Salut, pour vous, c’est quoi ? « Chronique de l’Abrincate à dit:

    [...] aussi un précédent billet de ce blog : ” Satan et les statues” qui reprend en introduction l’anecdote d’Elie [...]

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