Peter Handke aux funérailles de Milosevic

La polémique sur le retrait d’un pièce de Peter Handke de la programmation de la Comédie Française, pour cause de présence de l’auteur aux funérailles de Milosevic, mérite mieux qu’un déluge de moralisme de boulevard.

Que dit Peter Handke ? ("Le Monde des Livres" – 05.05.06)

"Je raconte les Serbes. Personne ne parle de ça. Pourquoi les journaux ne font-ils pas de grands reportages là-dessus ?"

Bien d’accord. Voir le billet précédent de ce blog.

" Je reviens du Kosovo. Il ne reste que deux ou trois villages serbes, littéralement encerclés. Sait-on que l’on jette des pierres sur les bus qui ont gardé des inscriptions cyrilliques ? A quoi pensent les parents albanais pour laisser leurs enfants faire ça ? (…)

D’abord, ce sont des parents Kosovars, et non pas Albanais, lesquels ont droit au respect de leur identité et de leur dignité, tout comme les Serbes. Sur 192 pays dans le monde, il n’y en a pas cinq qui ont une homogénéité identitaire, de langue et de religion. Même les Kosovars qui demandent l’indépendance – et surtout eux – doivent en même temps indiquer comment les droits de minorités seront respectés (autrement qu’en paroles).
Pendant plus d’une décennie, les Serbes ont nié toute identité aux Kosovars. Ces derniers sont tout autant condamnables s’ils agissent de même avec leurs minorités. Qui donc a dit : " La patriotisme , c’est l’amour des siens, et le nationalisme, c’est la haine des autres" ?

Peter Handke a "admiré" la Yougoslavie. On partagera volontiers cette admiration retrospective lorsqu’on sait – aujourd’hui – quel volcan de haine le régime yougoslave a tenu à bout de bras.

"C’est le premier pays en Europe qui s’est libéré quasiment tout seul : ils ont chassé les Allemands".

Ils ont chassé les nazis, dont l’idéologie ultra-nationaliste, conduisant à l’extermination de populations entières, s’est révélée de même nature idéologique chez Milosevic, toutes choses égales par ailleurs.
On se souviendra de ce Casque Bleu à Sarajevo qui ne pouvait qu’observer un sniper qui, chaque jour, au même endroit et à la même heure, attendait les enfants bosniaques à la sortie de l’école pour les tirer comme des lapins. Certains snipers disaient être payés "500 dollars par tête". Tête éclatée, s’entend.

(…) colère contre F. Mitterrand d’avoir cédé à H. Kohl quand la Croatie et la Slovénie ont réclamé leur indépendance.La guerre était dès lors inévitable."(…)
On se permettra de penser qu’au contraire, c’est la solidarité européenne qui a permis d’éviter que les Allemands s’engagent activement côté Croate et les Français côté Serbe, " comme en 1914"… et d’éviter l’embrasement général.

Peter Handke refuse le terme de dictateur à Milosevic : "il a été élu". Hitler aussi…

Il rend son Prix Goerg-Büchner en 1999 pour protester contre le soutien de l’Allemagne à la Croatie : liberté d’opinion et décision respectable. Il quitte l’Eglise catholique après la béatification d’un cardinal croate qui avait soutenu le régime oustachi dans le massacre de Juifs, de Tziganes et de Serbes : décision plus que respectable.

Que des crimes aient été commis de tous les côtés, y compris par des criminels de guerre bosniaques et croates (qui le nie encore ?), on le sait. Le Tribunal Pénal International n’a pas révélé d’ambiguité là-dessus : et du côté croate, le général Ante Gotovina, désormais incarcéré à La Haye, est aussi un "héros national"…

Que la presse ait donné une information unilatérale à l’époque est incontestable. On pourrait mêmne ajouter que les humanitaires étaient aussi "unilatéraux", à l’exception – sauf erreur de mémoire – de "Médecins du Monde-Grèce" qui travaillait auprès de réfugiés serbes.
Mais les snipers étaient à Sarajevo, et pas dans les rues de Belgrade, tandis que le bon Docteur Karadzic disait ne pas hésiter à utiliser l’arme atomique s’il en avait la possibilité.

Peter Handke ajoute, dans une interview au pied du cercueil de Milosevic : " (…) le monde, le prétendu monde, sait tout sur Milosevic. Le prétendu monde sait la vérité. C’est pour ça que le prétendu monde est absent aujourd’hui (…)".

La prétendue "communauté internationale" a surtout été absente devant le siège de Sarajevo (qui a duré plus de trois ans), hormis un pont aérien humanitaire qui a dépassé en volume et en valeur celui établi pendant le blocus de Berlin en 1962.
Le même Casque Bleu mentionné plus haut ajoutait que s’il avait pu remettre l’uniforme de son armée nationale, il y a longtemps qu’il aurait abattu le sniper qui visait les écoliers à la sortie de l’école…

On se rappellera le combat d’Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie de Vincennes en août 1995, et de la Déclaration d’Avignon : " Les gouvernements n’ont pas pour mandat de transformer en impuissance le pouvoir du peuple souverain dont ils tirent leur autorité".

Peter Handke termine ainsi : " Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. C’est pour ça que je suis présent ici " (aux funérailles de Milosevic).

Quand on se déplace aux funérailles de quelqu’un, c’est pour lui rendre hommage, et non pas parce qu’on " ne sait pas". Vouloir défendre la dignité des Serbes, en tant qu’individus et en tant que peuple, est non seulement louable, mais évidemment nécessaire. Le faire en assistant aux obsèques (qui n’étaient pas "nationales") de celui qui a contribué à la détruire, à la salir et à la fouler au pieds est incompréhensible.

" Je ne suis ni un coupable ni un héros. Je suis le troisième homme."

Qu’est-ce qu’un troisième homme devant des crimes contre l’humanité ?

Quant au retrait de l’oeuvre de Peter Handke de la programmation de la Comédie Française, les motifs invoqués sont compréhensibles. Débat sans fin.

Il paraît que la pièce de Peter Handke sera remplacée par une autre pièce, dont le titre, dans ces circonstances, ne s’invente pas :" Beaucoup de bruit pour rien" de W.Shakespeare…

4 réponses à Peter Handke aux funérailles de Milosevic

  1. Juliette dit :

    je ne savais trop que penser de cette affaire rien qu’en écoutant les médias (hélas c’est souvent le cas!) J’apprécie ce que vous en dites parce que cela aide à réfléchir
    amitiés,
    Juliette

  2. rotko dit :

    On a crié (pas moi !) haro sur Bozonnet traité de tous les noms, dont celui d'"administrateur" compris dans le sens soit de "tyran", soit d'"incapable". Par contre Handke jouait le rôle de victime avec complaisance, jurait d’être un témoin (en fait un faux temoin), et se servait de la "tribune" des journaux pour denoncer le "tribunal" international. Toute cette "affaire" a été mal menée et l’opinion abusée par des mots inadequats comme "censure".

    Merci d’avoir argumenté. on s’aperçoit d’ailleurs que la precipitation initiale pour condamner Bozonnet fait une pause et qu’on s’attarde davantage sur les responsabilités d’un intellectuel qui manque à ses devoirs.

    http://grain-de-sel.cultureforum.net/ftopic609.Peter-Handke-est-il-censure.htm

  3. Michel 05 dit :

    Peter Handke a-t-il bien prononcé ces mots lors de la chute du mur de Berlin : "Ne nous laissez pas la bride sur le cou, nous savons ce dont nous sommes capables" ?

  4. Vincent Ronovsky dit :

    Le troisième homme : celui qui se réserve le droit d’avoir une attitude personnelle, parût-elle injustifiable aux yeux des autres parts…

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