Nonobstant l’outrecuidance … de prétendre répondre à un Pape, le tohu-bohu que provoque dans le monde son discours à l’Université de Ratisbonne, le 12 septembre dernier, incite – c’est le bon côté, et pas le moindre des paradoxes, de la polémique – à prendre la peine de lire l’intégralité de son texte.
En outre, la polémique surgit à partir d’une phrase, qui plus est une citation – laquelle ne vaut que par l’argument qu’elle prétend soutenir ou contredire – extraite d’un raisonnement d’ensemble, adapté à un auditoire universitaire qui n’attend pas moins d’un ancien collègue devenu Pape qu’une argumentation stricte, pleine de références savantes, avec toutes les nuances qui s’imposent. Malheureusement, il faudrait rappeler au Département de la Communication du Vatican qu’un Pape ne s’adresse jamais à un segment-marketing du peuple, fût-il universitaire, et que d’un Pape comme de tous les personnages publics, les médias ne retiennent que la “petite phrase”. L’écho est désormais universel, “globalisé” dit-on aujourd’hui, et autant son prédécesseur de Pape avait la fibre populaire, autant celui-ci, qui a le droit d’être ce qu’il est, a du mal à s’abstraire des dernières 25 années dans le rôle de Ministre des Consciences.
Mais laissons de côté tout le fatras institutionnel et médiatique, et lisons attentivement l’intégralité du discours de Ratisbonne :
D’abord, le Pape est heureux de revenir dans son Université, tout en regrettant le temps où le contact était direct avec les étudiants, et où les échanges entre collègues enseignants étaient à la fois respectueux, voire distants, mais enrichissants, même avec des collègues non-croyants, puisque l’on ne s’offusquait pas, dit-il, d’entendre un collègue proclamer : ” Dans notre Université existe une chose remarquable : deux facultés s’occupent de quelque chose qui n’existe même pas – de Dieu.” …
Aujourd’hui, les étudiants reçoivent des emails de leurs professeurs, et ceux-ci s’enferment souvent, sauf exceptions, soit dans leur perspectives de carrière, soit dans leurs recherches microscopiques, pour publier et être invités dans les Congrès.
Puis le discours déboule d’emblée – sans préalable – sur la mention d’un dialogue publié par le Prof. Khoury, entre Manuel II Paléologue (et non pas “Le paléologue”, comme disent tous les médias) et un savant persan. Le Pape cite l’empereur… qui cite une Sourate du Coran : ” Pas de contrainte en matière de foi ” - et Benoît XVI ajoute: …datant de l’époque ou Mahomet lui-même était privé de pouvoir et se trouvait menacé.” Puis en référence à une époque plus tardive, l’empereur ajoute : ” Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras rien que de mnauvais et d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive.”
Et Benoît XVI de commenter ainsi : “ Il est absurde de répandre la foi par la contrainte (…) Et de re-citer l’empereur : “Si l’on veut amener quelqu’un à la foi, on doit user de la faculté de bien parler et de penser correctement, non de la contrainte et de la menace.(…)
Pourquoi le Pape n’a-t-il pas ajouté que la différence entre la première citation de la Sourate et la remarque de l’empereur était qu’entre-temps, Mahomet avait pris le pouvoir ? et que c’est une perversion historique de toutes les religions que de viser à conquérir le pouvoir, spirituel et temporel ? Lorsqu’on n’a pas de pouvoir, on demande la liberté de religion, et dès qu’on a le pouvoir, on crée une police…
Pourquoi le Pape n’a-t-il pas clairement dit que des religions à visée universelle, le Christianisme comme l’Islam, peuvent être -ou avoir été – pervertis par le pouvoir, y compris pour massacrer des populations entières, comme le suggère un dénommé Lichtenberg…en 1800 : ” N’est-il pas étrange que les hommes se battent si volontiers pour la religion et vivent si peu volontiers selon ses règles?”
Le discours du Pape aborde ensuite la relation entre “Foi et Raison”, terrain sur lequel on ne prétendra pas argumenter face à un puits de science… On notera cependant la paradoxe entre la célèbre phrase de Blaise Pascal, croyant s’il en est : ” Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas” et l’étonnante première phrase de la Préface à la 1 ère édition de la “Critique de la Raison Pure” d’Emmanuel Kant : “ La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d’être accablée de questions qu’elle ne peut éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, car elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine”.
L’un croyant sépare clairement la foi de la raison, l’autre, non-croyant, initie sa réflexion par une ouverture “accablante et inévitable” de la raison à ce qui la dépasse…
Quant aux relations entre la foi chrétienne “unique” et la diversité des cultures, il faut reconnaître au christianisme d’avoir formulé un Dieu contre les mythes et les idoles, et d’avoir fait une synthèse remarquable entre les conceptions cycliques du monde (les cycles annuels de la liturgie) et la conception linéaire de l’Histoire, héritée de l’Ancien Testament, dans laquelle chacun-e est supposée apporter sa pierre à l’édifice. On rêve d’avoir le temps de lire ce qu’écrivaient les Jésuites en Chine…
Il reste que le contraste est fort entre un Jean-Paul II qui a abondamment formulé des excuses pour un tas de perversions historiques de l’Eglise Catholique (de Galilée aux prêtres pédophiles, en passant par l’Inquisition) et un Benoît XVI qui va citer des références chez un empereur du 14 ème siècle – et dans un contexte hyper-sensible d’un Islam surchauffé pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la métaphysique universitaire…
Il reste aussi que s’il y a eu gaffe de Benoît XVI sur la forme, le débat est permis sur le fond.
Et sur ce plan, bien qu’il soit faux d’affirmer que les pays musulmans interdisent toute pratique religieuse non-musulmane sur leurs territoires (à l’exception de l’Arabie Séoudite), on attend toujours que des élites musulmanes condamnent haut et fort, et à répétition quotidienne s’il le faut, toutes les perversions – et massacres – qui se font, quotidiennement, au nom de l’Islam.
Où sont les leaders religieux musulmans, dont une phrase prononcée dans une Université du Caire ou de Djakarta, aurait un impact universel et dans les 24 heures pour condamner et prononcer des “fatwas” contre les bouchers nihilistes qui égorgent des otages et manipulent des adolescents kamikazes ?

Kant n’était pas si mécréant que cela, si je me souviens bien, à mon avis et contrairement à ce que semble penser l’éveque de Rome, Kant avait une conception de la raison assez proche de celle que prône le Pape. Après avoir critiqué la raison, il a redéfini la “faculté de jugement” (épisode systématiquement incomprise par les historiens). De lui aussi la phrase: je peux puisque je dois. Or, la libre volonté (humaine), surtout couplée au devoir moral, est un concept on ne peut plus chrétien.
Aboslument – et il me semble me souvenir d’ailleurs que Kant a été considéré par certains comme l’inspirateur d’une certaine forme d’agnosticisme, qui n’a rien à voir avec l’athéisme. Ou je me trompe ?
Excellente mise au point, et l’heureuse occasion pour moi de découvrir ce blog de réflexion.
Une note très bien faite et un raisonnement nuancé. C’est très bon.
Bravo pour cette mise au point et cette analyse nuancée; Ayant la particularité d’être née en Iran, dans une famille de culture chiite, et de pratiquer la religion catholique, votre mise au point me ravit.
Cordialement,
Anne Mansouret
Bravo !
A voir l’interview de Wafa Sultan, qui va dans votre sens :
http://drzz.over-blog.org
cette réponse à Benoit XVI est vraiment bien car elle donne du “grain à moudre” pour la réflexion.
Merci d’avoir consulté http://infopoliticonet.over-blog.net/ , afin de laisser un commentaire sur l’article concerant les propos du pape à Ratisbonne.
JBETTHIB.
[...] PS : Un précédent billet de ce blog avait esquissé une réponse au discours de Ratisbonne de Benoit XVI: [...]