Le jeu de rôles (pas drôle) de la télévision belge

Une fiction de 20 minutes simulant l’éclatement de la Belgique en deux pays indépendants, Flandre et Wallonie, a interrompu le vrai Journal télévisé du soir (donc supposé avoir la plus forte écoute de la journée), avec mention “ceci n’est peut-être pas une fiction” au début, puis “ceci est une fiction” à la fin. L’instauration de frontières, l’exil imminent du Roi Albert II vers…Kinshasa, annoncé en direct devant le Palais Royal, etc, etc… Tous les ingrédients d’une urgence traitée le plus sérieusement du monde.

1 – Il y a eu assez de conflits basés sur l’identité ethnique, dans le monde comme en Europe, pour qu’une télévision publique ne joue pas, à l’insu du téléspectateur, avec ce sujet. Si la rédaction voulait provoquer un électrochoc dans l’opinion publique en illustrant les conséquences de l’indépendance des deux régions du pays sur la vie quotidienne des gens, il était tout à fait possible de programmer et d’annoncer – au premier degré – une telle fiction dans un magazine de reportages. Jouer, à l’insu des gens, sur le sentiment que chaque téléspectateur a de son identité (la TV s’adresse à chacun chez soi et non à une foule constituée comme telle) est non seulement ridicule, ce qui ne tue pas, mais consiste à jouer avec le feu.

2 – Ou bien la préparation de cette fiction a été décidée, montée et diffusée dans une démarche “mercenaire” par une équipe de journalistes et techniciens, et on se demande si le directeur de la RTBF a autre chose à dire que de donner sa démission ; ou bien, ce dossier a été préparé dans le cadre d’ une procédure institutionnelle de contrôle et d’approbation à divers échelons (l’absence de fuites est un exploit), et alors :

3 – Si ce qui reste de la notion de service public de l’information a encore quelque crédibilité, cette bourde est une balle dans le pied. C’est tout bénéfice pour les médias – écrits et audiovisuels – qui prétendent ne donner que des faits, des faits et rien que des faits, ce qui est une autre forme de manipulation, puisque le choix et le montage des “faits” résultent évidemment de choix éditoriaux non-annoncés, mais où les annonceurs publicitaires ont leur mot à dire, et où les “journalistes” ne font que de la compilation des poubelles d’Internet, c’est-à-dire tout sauf du journalisme.

4 – Mais il y a pire : la Télévision suisse romande a diffusé dans le cadre d’un Téléjournal du soir (la plus forte audience) en septembre 2006 un reportage de la plus sérieuse facture, avec interview de consultant scientifique, sur la question de savoir comment calculer le nombre réel de résidents temporaires, sur une saison, dans une station de ski (puisque les clients hôtels enregistrés ne constituent qu’une part des résidents). Réponse de la consultante : ” Il suffit de peser les boues arrivant dans la station d’épuration et diviser le poids total par le poids de la “production moyenne quotidienne” d’une personne, et parvenir ainsi à une estimation plus affinée (sic) de la fréquentation de la station”.
Pas de fiction, mais une absolue insignifiance, ou ce que l’on appellait autrefois gentiment de la “pusillanimité”, présentée le plus sérieusement du monde, au point de se demander : ” Combien coûte une minute de Téléjournal, frais de reportage – sur le terrain…- compris ?

Laissez tomber la télé, ce n’est plus de l’information, c’est soit de la communication (fabriquée), soit de l’”infotainment” (l’info est aussi un jeu) où l’on vous occupe le cerveau pour vous faire regarder les pubs. Le sieur Lelay, président de TFI, l’avait bien dit : “La télé, c’est vendre aux annonceurs du temps de cerveau disponible de téléspectateurs”.
Quel niveau de Légion d’Honneur a-t-il déjà reçu ?

Les blogs de qualité ont de l’avenir.

4 Réponses vers «Le jeu de rôles (pas drôle) de la télévision belge»

  1. Philippe dit :

    J’ai lu ou entendu qu’il avait fallu 2 ans de préparation: cela ressemble un nombre impressionnant de personnes dans le secret, me semble-t-il, y compris des personnalités. La RTBF est irresponsable? Aurait dû dire plus tôt que c’était une fiction? Je n’en sais rien. Par contre, il n’y a pas qu’une chaine de TV en Belgique, il y avait donc la possibilité de voir qu’ailleurs, il n’y avait rien. Cela pose la question de la source de l’information, de notre rapport à celle-ci (n’avoir qu’une seule source, fut elle institutionnelle).

  2. Merriadoc dit :

    J’ai trouvé que c’était quelque chose de très drôle : peut être parce que je ne suis pas belge ?

    C’est un canular énorme, quelque chose de frais comme un pavé au milieu de la mare de l’information formatée et surtout, politiquement correcte !

    Sans une présentation cautionnée par un journalisme “sérieux”, cette blague n’aurait jamais eu le même impact. C’est trop bon pour la cantonner à videogag, non ?

    Et si elle a eu le mérite de permettre aux belges d’exprimer leurs peurs de sécession, alors, c’est la réussite complète.

    Au pays de l’humour, on s’attendrait à un peu plus. D’humour.

  3. Canulars télévisés « Chronique de l’Abrincate dit :

    [...] On se souviendra du canular de la télévision belge sur la partition soudaine de la Belgique et la quasi-déclaration d’indépendance de la Flandre (voir billet précédent de ce blog : ” Le jeu de rôles (pas drôle) de la télévision belge”) [...]

  4. Ø dit :

    Une fiction ?
    La réalité dépasse toujours la fiction…

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