Le “sabir” des Nations Unies

31.05.07

” SABIR ” :
langue composite réduite
à quelques règles de combinaison
et au vocabulaire d’un champ lexical déterminé.”
(Dictionnaire Larousse)

Dans l’excellente publication des “Cahiers de l’Institut Universitaire du Developpement” (Genève) intitulée ” Les mots du pouvoir : sens et non-sens de la rhétorique internationale”, le Professeur Gilbert Ris s’exprime ainsi :

“Autant l’avouer d’emblée, cette (publication) est née d’un agacement face à la vacuité de la rhétorique internationale et gestionnaire. Professionnellement condamné à lire les déclarations, les rapports et les discours produits par les organisations internationales dans le domaine du “développement“, nous sommes plusieurs à nous sentir comme emportés, voire noyés, dans des torrents de mots au milieu desquels il est impossible de reprendre pied.
L’étrangeté du phénomène tient au fait qu’aucun de ces mots n’est inconnu, qu’ils font tous partie de notre vocabulaire quotidien ; pris séparément, ils ont un sens bien précis, mais leur accumulation, leur concrétion en syntagmes inamovibles, leur obsédante récurrence semblent soudain les priver de tout sens.

Il convient toutefois de de dépasser ce sentiment initial, provoqué par l’inflation des mots, la répétition des formules stéréotypées, l’enchaînement d’affirmations présentées comme indiscutables, pour s’interroger sur les conditions et les règles de production du “discours expert, c’est à dire des textes rédigés par des experts et destinés en principe à l’humanité toute entière (” la voix du monde parlant au monde”), mais dans la pratique , à d’autres experts.”(…)

J’appellerai ici “style formulaire (…) ” le fait que de manière générale, la présence d’un terme suppose la co-présence d’un autre, les deux formant ainsi une unité indissociable, mais aussi l’existence de plusieurs énoncés narratifs qui, en quelque sorte, “s’appellent” les uns les autres, entraînant ainsi la prévisibilité du discours.”(…) : Les interdépendances se renforcent mutuellement “ (!), “ élargir l’éventail des choix “, “ l’éradication de la pauvreté “, “ mettre la technologie au service des droits de l’homme “, “ les avancées sans précédent restent menacées “, “ le fossé ne cesse de se creuser “, ” le chemin qui reste à parcourir “, “ tirer les leçons du passé “, et donc ” relever les nouveaux défis “….

” La plupart des rapports sont construits sur des schémas semblables “
(…) : ” On commence par rappeler que dans chaque domaine, d’immenses progrès ont été accomplis et qu’ils peuvent encore se poursuivre pour mener l’humanité au bonheur généralisé.(…) Il reste des problèmes bien préoccupants, les forces du mal ne cessent de rôder, les enchaînements vertueux peuvent être rompus, et la vigilance s’impose. Or il est possible d’éviter l’échec et de renouer avec l’espoir à la condition de suivre les préceptes proposés par le rapport, car ils permettront de surmonter lers obstacles.”(…) ” On retrouve ici l’un des éléments caractéristiques du conte, celui de l’épreuve qualifiante (…) que doit affronter le héros, en l’occurrence l’humanité (ou les Etats), grâce à l’aide des auteurs du rapport.”(…)

” Cela posé, il ne faudrait pas pouser trop loin la comparaison entre les contes et les rapports des organisations internationales, car ils différent au moins sur un point essentiel : l’absence, dans les rapports, de personnages et de héros concrets, auxquels le lecteur pourrait s’identifier.”
(…) “Les histoires que ces rapports racontent n’ont rien à voir avec l’Histoire, c’est-à-dire avec la vie telle qu’elle est vécue dans les lieux prècis à un moment déterminé. Tout baigne dans l’abstraction la plus totale et il n’y a guère que des concepts qui s’affrontent au gré de “processus“, de “dynamiques“, de “tendances“, qui puisent leur énergie à une source inconnue. La population mondiale, l’humanité, la communauté internationale, tous et chacun n’apparaissent ici que comme des figurants ou comme le choeur de la tragédie antique, témoin et commentateur d’une action, jouée en l’occurrence par des mots aux référents ambigus.”(…)

Ainsi, ” le développement apparaît comme un “effet de texte” : même si personne n’a jamais pu l’identifier, il semble devenu réel et chaque nouvelle version du discours dont il est l’objet fait croire que ce qui est annoncé est en train de s’accomplir, même si l’objectif final est sans cesse différé.”(…)
“Ce qui renvoie au “grand parler” du chef indien, décrit par Pierre Clastres (”La société contre l’Etat“, Ed. de Minuit) : (…) le chef ne s’attend pas à être écouté, mais les membres de la tribu ne supporteraient pas qu’il se taise. (…) Le bon chef est tout à la fois un “faiseur de paix“, un homme généreux de ses biens et un bon orateur. Que les organisations internationales s’ingénient à rassembler par des approches consensuelles et qu’elles exhortent les riches à accroître “l’aide au développement” n’est plus à démontrer.” (…) ” La substance de l’art oratoire du chef indien ? … la paix, l’harmonie et l’honnêteté” (que les rapports des organisations internationales remplacent par) la transparence de la gestion et la bonne gouvernance“…

“Nul doute que les organisations internationales aspirent au pouvoir. Mais l’ont-elles vraiment (…), le vrai pouvoir de commander et de se faire obéir ?”(…) “Les organisations supra-étatiques, en principe toute-pèuissantes, en pratique impuiisaantes, (sont ) condamnées à “recommander” plutôt qu’à ordonner. Il ne leur reste donc que la rhétorique, l’art de persuader, le pouvoir des mots qui ne peut s’exercer qu’à la condition de ne troubler personne et de rechercher à tout prix le consensus.” (…)

 

Analyses salutaires auxquelles on se permettra cependant d’ajouter quelques remarques :

1 - Les grandes organisations internationales - notamment de l’ONU - ont été voulues et créées comme tentatives de dépassement d’un niveau de relations internationales fondées sur la guerre et les conquêtes : établir des ponts et non plus construire des murs… Qui remettrait en cause aujourd’hui la nécessité du multilatéralisme, sinon quelques gangs d’autistes politiques et économiques ?

2 - Ce multilatéralisme suppose un minimum de langage universel permettant aux Japonais de communiquer avec les Guatémaltèques, les Béninois avec les Inuits… Un langage commun est nécessaire (60 des 85 Conventions internationales ont été négociées et ratifiées depuis la Deuxième Guerre Mondiale), au prix probablement d’un formalisme linguistique - ô combien agaçant - mais qui dissimule - et prétend surmonter - un potentiel de violence historique qu’il serait dangereux d’occulter, ou, à tout le moins, d’oublier…

3 - Il ne faudrait pas non plus mettre toutes les “organisations internationales” dans le même jugement : une organisation comme “Amnesty International” ne pratique pas la langue de bois : voir le Rapport annuel 2007 , dont des extraits de l’introdution font l’objet d’un billet précédent de ce blog

3 - Sans oublier que le langage international est aussi le lieu de conflits et de contradictions qu’il est préférable de confronter dans une conférence diplomatique plutôt qu’à coups de missiles : l’Abrincate se souvient avoir assisté à des négociations de la Conférence de Rome (199 8) où les Délégations discutaient ferme sur … chaque adverbe, à inclure ou non, dans les statuts de la future Cour Pénale Internationale, sujet sensible s’il en est.

4 - Ne pas oublier non plus que le langage international comporte des enjeux idéologiques fondamentaux : par exemple, un des débats sous-jacents au “Conseil des Droits de l’homme” est de savoir si on parle d’”approche basée sur les droits humains” (“human rights-based approach”) ou désormais d’”approche basée sur les droits” (”rights-based approach”) : la suppression éventuelle de l’adjectif “humains” signifiant, pour un certain nombre de lobbies puissants, un élargissement des droits aux “droits de propriété des multinationales“… comme étant en synergie avec les droits de l’homme…

Il reste que les organisations onusiennes reçoivent leur mandat des Etats auxquels ils ne peuvent que “recommander”, à défaut de pouvoir se substituer à eux : et tant que les Etats resteront, in fine, les seuls “juges et parties” de leurs propres obligations, les progrès seront lents…

 


“Don” d’organes aux enchères médiatiques …

30.05.07

L’initiative de la chaîne néerlandaise BNN de faire voter, le 1er juin, les téléspectateurs pour aider un personne, condamnée par une maladie incurable, à choisir en public le receveur d’un de ses reins à sa mort, est une nouvelle étape franchie dans l’”obscénisation” et la marchandisation télévisée de l’être humain.

D’abord, sur les 3 receveurs potentiels, deux seront donc évincés non pas sur des critères médicaux, mais sur un vote des téléspectateurs par SMS.
Comment peut-on exploiter - dans un but commercial - le déséspoir de receveurs potentiels, prêts à se rendre n’importe où et à n’importe quel prix pour survivre ?
Supposons qu’il y ait un-e Africain-e ou un-e Asiatique parmi les receveurs exhibés, aura-t-il-elle les faveurs du public ?
Le vote ira-t-il à celui ou celle qui aura les plus beaux yeux, qui parlera de manière suffisamment émotionnelle ?
Comment ont été choisis les candidats-receveurs ?
Sur des critères scientifiques de compatibilité entre receveur et donneur ?

Même si les articles de presse (et donc sous réserves) ne mentionnent pas la gratuité de la transaction entre donneur et receveur, c’est la chaîne TV qui va empocher des millions avec la bonne conscience de la bonne cause. On aimerait pouvoir lire dans un article de presse que ni le donneur ni les receveurs potentiels n’ont reçu d’argent (avance sur recettes des SMS), ce qui serait une pure et simple exploitation du déséspoir du donneur comme des receveurs. Au point où on en est, tant que ce n’est pas explicitement dit, c’est donc tout à fait possible (au titre d’”intermittent du spectacle” ?)A vomir.

Pourquoi pas - pendant qu’on y est - un “reality-show” en duplex avec le Darfour, l’Irak, la Tchétchénie ou la Corée du Nord pour “donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais” (bla-bla éthique) pour essayer d’inciter les téléspectateurs occidentaux à faire leurs choix de destinataires de leurs dons ?
En réalité (c’est le cas de le dire), ce type de démarche participe d’une idéologie ambiante - et croissante - considérant la vie humaine comme une loterie à laquelle chacun peut participer à la fois comme spectateur et acteur, assaisonnée de tout le charabia humanitaire et de justifications éthiques que ne sont que de la “comm” de boutiquiers : les deux receveurs potentiels qui ne seront pas choisis seront donc les “maillons faibles”. La vie humaine devient un jeu télévisé commercial. “Vous avez perdu : tant pis pour vous, c’est la “loi” du genre…”

A quoi cela sert-il de multiplier les lois, normes, chartes, codes de conduite et codes éthiques en tous genres, si une telle démarche commerciale est désormais possible, et que personne ne puisse rien dire ni faire ?

Un bon juriste trouverait probablement des arguments pertinents pour valider l’interprétation de cette émission comme ” trafic d’organes à but lucratif “.

Sur les trafics d’organes, couramment surnommée ” légende urbaine “, l’éternelle question des journalistes est de savoir s’il y a des preuves. Qu’est-ce qu’une preuve, dans ce domaine ? Regardez la Chaîne BNN vendredi soir…
Déjà, depuis de nombreuses années, des magazines télévisés “grand-public” témoignent de la vente de reins par de villageois parmi les plus pauvres en Inde ou ailleurs. La question des preuves est-elle encore légitime, alors qu’elles crèvent les yeux en “prime time” à la télévision ?

Vous allez voir qu’un jour ou l’autre, la vente officielle d’organes sera légalisée, dans des “Téléshopping”, avec l’argument de lutte contre les trafics…

Pour celles et ceux que le problème éthique de la vente d’organes intéresse, voici un site (en anglais) qui résume le problème et donne accès à quantité de sites ” Policy Debate : should there be a market for human organs ?)
ou encore le site de l’O.M.S. “Transplantations d’organes et de tissus humains” (notamment les paragraphes 4 et 11)


” Mais, où est passée la gauche ? “

28.05.07

On nous passera de reprendre le titre de l’excellente émission “Ripostes” sur France 5 du dimanche 27 mai, portant sur cette même question, et d’y réagir ainsi :

Les transfuges de la gauche vers le gouvernement Sarkozy ?

On ne peut pas mettre Bernard Kouchner et Martin Hirsch, dont on ne peut contester les convictions et l’engagement, dans la même logique de trahison que les Besson (issu du PS), Leroy et Morin (et autres centristes) qui pourraient dire, comme le regretté Edgar Faure (!) : ” Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent “.
Ces centristes, qui ont attendu le résultat du premier tour pour tourner leur veste du côté du tiroir-caisse, à savoir des 1.63 euros que leur nouveau Parti touchera par électeur aux législatives, ne méritent que le mépris. Morin à la Défense, ça va être flamboyant…
Quant à Besson, “le mépris est silencieux.”

Mais que B.Kouchner et M.Hirsh, militants associatifs et humanitaires de longue date dans une action créative au service des “damnés de la terre”, décident d’échanger le porte-voix contre une truelle, cela peut s’admettre a priori.
Au mieux, ils tiendront le coup et mettront en oeuvre quelques vraies améliorations et, surtout, feront évoluer les idées et les perceptions sur ces problèmes - et ce qui sera gagné … sera gagné ; au pire, ils disparaîtront dans le charivari médiatique politicien pour sombrer, avec l’estime générale, dans un oubli profond et définitif.

A écouter les analyses sur le pourquoi et le comment de l’échec de la gauche aux élections, on serait parfois tenté de dire : ” Entre Nicolas Sarkozy et José Bové, il n’y a rien” (pour paraphraser le slogan de Malraux il y a 50 ans : “Entre le gaullisme et le communisme, il n’y a rien.”).
Ce qui est évidemment faux d’un point de vue strictement politique, puisque le premier visait le pouvoir politique (chaque voix compte, d’où qu’elle vienne, on s’en fout…) en tenant des triples ou quadruples discours différents et simultanés, tandis que le deuxième utilisait la campagne comme tribune (légitime) pour faire valoir de analyses à long terme parfaitement pertinentes.
S’il est vrai, comme le dit Philippe Val dans cette émission, que l’angoisse des électeurs était de savoir ” Que faire - et que sommes-nous ? - face à la mondialisation ? “, Sarkozy y a répondu par des slogans martelés par tout un parti, uni comme un seul homme (c’est le cas de le dire), dans une réponse de droite : “travailler plus pour gagner plus”, agrémenté de promesses de protection des emplois des ouvriers qui, pour 50% d’entre eux, ont voté pour lui.
Question : comment se fait-il que les classes sociales qui ont le plus à craindre de la mondialisation votent à droite ?

Que doit faire la Gauche désormais ? Au risque de faire sourire : convaincre les électeurs centristes de la pertinence des analyses de l’extrême-gauche en proposant un programme concret, réaliste et mobilisateur.
Cinq ans, ce ne sera pas de trop pour y parvenir.
Autrement dit, peut-être faut-il que, par analogie tactique, la Gauche fasse avec les électeurs de l’extrême-gauche ce que Sarkozy a fait avec les électeurs du Front National : une Gauche elle aussi “décomplexée” qui trouvera 5 % d’électeurs d’extrême-gauche et 5 % de centristes, lesquels, ensemble, feront la différence au deuxième tour, mais cette fois, sur des réalités et des vraies questions, avec des vrais espoirs d’avenir.

Bienheureux celles et ceux qui prétendent voir clair dans les conséquences du tremblement de terre politique qui vient de se produire en France…


” La marginalisation de pans entiers de l’humanité…”

28.05.07

Pour celles et ceux qui n’ont pas le temps de lire l’intégralité du
Rapport Annuel 2007 d’Amnesty International,
voici quelques extraits (libres) de l’introduction du Rapport par
Mme Irène Kahn,Secrétaire Générale,
intitulé ” Pour la liberté, sans la peur “ :

 

” La peur engendre la méfiance, elle anéantit notre appartenance commune à l’humanité. Lorsque nous considérons les autres comme une menace, lorsque nous sommes prêts à compromettre leurs droits pour garantir notre sécurité, personne n’est gagnant.”(…)

” Le peur se nourrit, au plus haut niveau, de visions à court terme et de lâcheté”.
(…)
” La mécanique de la peur s’est complexifiée avec l’apparition de groupes armés et de grandes entreprises qui commettent ou tolèrent diverses atteintes aux droits de la personne. Chacun à leur manière, ces nouveaux acteurs s’en prennent à l’autorité de l’Etat dans un monde où les frontières s’estompent toujours plus.”(…) “La profonde corruption de certains Etats a créé une vacance du pouvoir que des entreprises et d’autres acteurs économiques utilisent à leur profit.”

” Pourquoi certains dirigeants jouent-ils ainsi sur la peur ? Parce qu’elle renforce leur pouvoir, crée des fausses certitudes et permet de se soustraire à l’obligation de rendre des comptes.”(…) “Le seul impératif semble être de protéger la sécurité des Etats, et non l’existence et la pérennité des populations.”(…)

“La peur d’être envahi par des hordes de pauvres justifie la mise en place de mesures toujours plus dures contre les migrants”(…) Les procédures d’asile, loin d’avoir un rôle protecteur, sont devenues des dispositifs d’exclusion”.(…) “Les gouvernements qui pratiquent la politique de la peur font preuve d’une grande hypocrisie, car ils dénoncent certains régimes, mais refusent de protéger ceux qui les fuient.”(…)
“Si les migrations non réglementées effraient les riches, le capitalisme débridé, stimulé par la mondialisation, fait peur aux pauvres. Les marchés en pleine expansion créent d’énormes opportunités pour certains, mais élargissent également le fossé séparant les nantis des démunis.”
(…)
” La marginalisation de pans entiers de l’humanité ne doit pas être considérée comme le prix à payer pour une prospérité globale.”

” Si les riches s’enrichissent de jour en jour, ils ne se sentent pas nécessairement plus en sécurité. L’augmentation de la criminalité et des violences armées suscite une peur constante. Elle pousse de nombreux gouvernements à adopter des politiques dures censées s’attaquer au crime, mais qui mettent de fait les pauvres hors-la-loi et les exposent ainsi à une double menace : la violence des gangs et les brutalités policières.(…) ” On ne règle rien en assurant la sécurité d’un groupe aux dépens des droits d’un autre. La meilleure solution repose sur une approche globale qui consiste à améliorer le maintien de l’ordre tout en dispensant les services essentiels aux populations défavorisées.”(…)

(De nombreux Etats) ” se dotent de lois afin d’imposer des restrictions aux organisations et aux militants des droits humains, de les accuser de trahison ou de subversion, ou encore de les poursuivre s’ils osent révéler des violations des libertés.”
” C’est dans le contexte du terrorisme et de l’antiterrorisme que se multiplient les manifestations les plus néfastes de la peur.”(…) ” Des suspects sont condamnés sans avoir été déclarés coupables. On assiste ici à une dénaturation de l’état de droit, même si ce dernier paraît inchangé d’un point de vue formel.”(…) ” Le sort des gens ne dépendrait plus de leurs actes, mais de la faculté des gouvernements à prédire leur comportement !”.

(Des montagnes de l’Hindou Kouch à la Corne de l’Afrique, le Pakistan, l’Afghanistan, la Somalie, L’Irak, les territoires Occupés, le Liban, etc…) un commentateur évoquait un scénario catastrophe où les Etats s’effondreraient”(…) D’autres évoquent un retour à l’état d’esprit de la guerre froide, sur le mode “eux et nous“, dans lequel les nations puissantes se combattent entre elles par des guerres de procuration menées dans la zone d’influence de leurs ennemis. Dans un tel contexte, l’avenir des droits humains s’annonce plutôt sombre.”

Si l’on devait retenir une seule phrase de l’introduction de ce Rapport, ce pourrait être la suivante :

” LE CONCEPT DE “DURABILITE”,
CHER AUX ECONOMISTES DU DEVELOPPEMENT ET AUX ECOLOGISTES,
EST AUSSI D’UNE IMPORTANCE FONDAMENTALE
POUR LES MILITANTS DES DROITS HUMAINS.

UNE STRATEGIE DURABLE PRIVILEGIE
L’ESPOIR, LES DROITS HUMAINS ET LA DEMOCRATIE,
TANDIS QU’UNE STRATEGIE SECURITAIRE
SE FOCALISE SUR LES PEURS ET LES DANGERS.

DE MEME QUE LA STRATEGIE ENERGETIQUE
S’OBTIENT ESSENTIELLEMENT PAR UN DEVELOPPEMENT DURABLE,
LA SECURITE HUMAINE EST RENFORCEE
PAR L’EXISTENCE D’INSTITUTIONS
QUI IMPOSENT LE RESPECT DES DROITS HUMAINS.


Qu’est-ce qu’un roman ? (2)

27.05.07

Marie DIDIER (France - médecin et romancière) :

La littérature met l’imaginaire du médecin au travail. Elle nous tient en éveil, nous dit qu’il existe toujours un arrière-pays chez celui qui dépose sa plainte de l’autre côté du bureau ou couché dans son lit d’hôpital. La superficialité de notre regard, sa pure technicité, pourrait nous faire rater l’occasion de cette découverte, nous laisser ignorer cette lumière qu’il faudra traquer sans relâche chez nos patients et qui peut surgir n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Sans sa venue, l’énergie à vivre restera sous les cendres.” (…)
“Si les disciplines fondamentales sont capitales, si elles nous permettent de poser un diagnostic, de retrouver une cause, de prescrire un traitement, elles ne nous enseignent pas que nos confusions, nos misères et nos forces sont les mêmes que celles de nos patients. La littérature peut nous aider à accepter cette évidence souvent mise à l’écart. Le médecin qui la refuse ampute ainsi sa pratique de l’essentiel.”

A.S.BYATT (Royaume-Uni) :

” Les gens en Grande-Bretagne se livrent de manière obsessionnelle à des recherches généalogiques sur Internet. Exactement au même moment, nous avons mis au point des techniques médicales pour provoquer la naissance d’êtres humains dotés de formes très nouvelles d’identité héréditaire - des êtres nés du don d’ovules ou de sperme, peut-être même de cellules clonées de couples homosexuels, élevés par des couples du même sexe ou bien hétérosexuels, auxquels ils peuvent être apparentés ou non de toutes sortes de façons.
Ce qui m’intéresse dans tout cela, en tant que romancière, c’est la manière dont de tels individus construisent leur propre identité. Ces enfants procréés selon de nouveaux modes peuvent être élevés avec ou sans problèmes, contents ou mécontents de leur sort - ce qui est certain, c’est qu’il leur faudra définir leur identité différemment des enfants des romans du XIX ème siècle, orphelins ou membres de familles nombreuses, héritiers perdus ou enfants illégitimes héritant le “péché” de leurs parents. Je me suis demandé
(…) si l’intérêt des romanciers passerait de l’amour romantique à l’amour parental - du désir pour l’autre au besoin de connaître, préserver et aimer le groupe génétique auquel on appartient.”

Jean-Didier VINCENT (France - neurobiologiste) :

” En désignant son caractère romanesque, je souhaite insister sur la part créative du travail scientifique dans lequel le romancier et le savant se confondent parfois.”(…)
” En proposant un parallèle aussi risqué, je fais la différence entre le scientifique - je préfère l’appellation ancienne de savant - et celui qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de chercheur. La recherche a la prétention de se colleter avec le réel, une pratique assez vaine dans la mesure où la découverte, quand elle se donne pour telle, se révèle souvent vite décevante et vouée à l’oubli. Le savant prétend atteindre le vrai qui est inséparable du beau ; la réalité le gêne. Seule l’hypothèse est belle, car elle est le produit pur de l’imagination, une construction de la psyché ; quand la recherche démontre qu’elle ne concorde pas avec la réalité (les faits expérimentaux), sa beauté demeure intacte ; elle ouvre pour nous le domaine merveilleux et vrai de la science.”

Christine ANGOT (France) :

(…) ” L’objectif, c’est la clarté. Je, c’est l’angle d’attaque, ce n’est pas la matière. C’est le bout par lequel on attrape la chose.(…) ” Dire je, ce n’est pas être témoin, apporter son témoignage, ce n’est pas se faire témoin soi-même, apporter son point de vue, son éclairage. C’est l’inverse. C’est rendre les autres témoins. (…) C’est faire la lumière sur une situation et prendre les autres à témoin.”(…)
Ecrire = se résoudre à montrer aux autres comment il faut raconter. Donc il faut dire je. Regardez comment je raconte, pas regardez-moi.(…)
” Savoir son je impersonnel, au point de reconnaître tout ce qui est faux, faire sentir que dans le temps de la vie, par comparaison, ça mentait.”(…) “Je ne veux pas qu’on maltraite le récit ni les choses à de point-là. Je vais rétablir, je vais te dire comment je vois les choses en prenant les autres à témoin. Pour ça je prends un angle d’attaque, je c’est l’attaquant. “ (…) “Puisque les autres ne l’ont pas dit avant, ils m’obligent à faire ça. On ne décide pas d’être écrivain, ce sont les autres qui vous y obligent. Vous êtes forcés. On ne vous le demande pas, on vous force. Puisque personne ne veut dire comment ça s’est passé exactement moi je vais le faire, pour toi. Je vais faire comme il fallait faire.”

Et pour terminer ce petit “procès-verbal” (!) , un petit mot de François Weyergans sur le rôle des critiques littéraires :

” Il y a dix siècles existaient les sauvetés, des hameaux créés par des monastères pour qu’y soient en sûreté vagabonds et fugitifs. C’est ce que j’attends de la critique, puisqu’on me pose la question : qu’elle soit pour les livres, un refuge, une sauveté. Je lis les suppléments littéraires des journaux, un peu pour le plaisir d’être informé et beaucoup pour cet autre grand plaisir, celui d’être agacé, parfois super-énervé. Je ne sais pas comment dire, ça me galvanise. Les torchons sont mélangés avec les serviettes, comme dans le dictionnaire où Scarlatti est coincé entre scarlatineux et scarole.
La critique (je fus, je suis critique) est à la littérature ce que les turbulences sont au voyage en avion : ça met de l’ambiance.”


Qu’est-ce qu’un roman ? (1)

26.05.07

L’Abrincate, faisant partie de ces handicapés intellectuels qui, malgré des efforts louables, ne parviennent jamais à finir la lecture d’un roman, au point de ne plus en ouvrir que très rarement, n’en a donc été que plus attentif au “Monde des Livres” de 25 mai 2007 consacré aux Premières Assises Internationales du Roman (”Villa Gillet”, à Lyon, du 30 mai au 3 juin 07), pour y découvrir quelques sérieux motifs d’en avoir mauvaise conscience :

Libres extraits de témoignages d’écrivains :

HEDI KADDOUR
(France - poète et professeur de littérature) :
” Le roman est une bouchée. C’est dire qu’il ne tolère pas les phrases qui ont déjà été mâchées. Il raconte des aventures, mais la phrase aussi se doit d’y être une aventure, de ne pas sacrifier au cliché, de ne pas trop se laisser deviner. (…)
” Sortir de sa tête, inventer le réel, inventer une langue, pour rendre le monde plus perceptible. “(…)
” Des fusées de pensée au milieu des éclats du réel.
(…)
” Le romancier ajoute un viatique qui nous préserve du tragique, et qui vient de la façon dont le roman demande à être lu : un mélange de croyance et de lucidité, de désinvolture et d’adhésion, de galop et de vigilance, une façon de changer, non pas le monde, mais notre relation au monde dans lequel il faut agir.”

FRANCOIS GANTHERET
(France - écrivain et psychanalyste) :
(…) ” L’expérience est rare, et toujours troublante, de se trouver en présence de l’innommable, d’une somme brute de sensations radicalement étranges, c’est-à- dire étrangères à notre univers de choses nommées.(…)
” A tout instant survit en nous le tout petit enfant affronté pour la première fois à un monde de sensations dont il n’est pas distinct.”(…)
” L’écriture de fiction, si elle a vocation d’affronter le lecteur, tel un homme neuf, à un monde neuf jamais éprouvé jusque-là, si elle se veut créatrice de nouveau, doit retrouver par quelque modération ce moment de naissance conjointe du moi et des objets “. (…)
“Retrouver dans les mots la présence brute, c’est se porter en cette aube où le monde et les objets émergent dans le sensible, et y porter dans le même mouvement le lecteur. Non pas les lui désigner - mais le faire naître avec eux. (…)
” Nous avons à apprendre des peintres. de Cézanne, le ” primitif d’un art nouveau ” : acharné, une vie durant, à “ réaliser ses sensations ” ; à porter dans le réel ces remous intimes, couleurs, ombres, mouvements, dont l’âme s’émeut lorsque, tel l’enfant au premier jour, elle participe sans s’en séparer du monde où elle baigne. Comme celui qui écrit, et dont la plume reste en suspens en attente de la venue en lui du mot nécessaire, il pouvait rester de longues heures devant le motif sans poser une touche sur la toile. ” Parce que je ne suis plus innocent “, disait-il.
(…)
Mais celui qui écrit a affaire à des mots, que la langue verrouille bien plus fermement. Il lui faut faire défaillir la langue comme il défaille lui-même dans la langue.(…) ” C’est la prix à payer pour que ” je ” prenne, fugitivement, la parole.”

ROBERT DESSAIX
(Australie) :
” Dans tout ce que j’écris, l’angoisse, si angoisse il y a, semble jaillir le plus douloureusement non de la souffrance physique, mais de quelque chose de plus banal - en somme du fait de savoir à quel point ma vie quotidienne est banale. C’est parce que j’ai besoin de la racheter de sa banalité - et non de la souffrance - que je mène une double vie, que je voyage et que j’écris.”

YING CHEN
(née en 1961 à Shanghaï, elle vit au Canada et écrit en français) :
” La vieille superstition chinoise, dont je me suis moquée dans ma jeunesse, se présente maintenant en moi, telle une angoisse sans nom, une ombre discrète qui influence parfois ma perception. Elle m’incite à la prudence des mots. Selon cette croyance, les mots seraient une énergie en soi. Prononcer avec insistance certains mots dirigerait l’énergie vitale dans un certain sens et, de ce fait, créerait ou modifierait un destin.(…)
” S’il était vrai que les mots avaient tant de pouvoir, que la littérature pouvait encore influencer la vie à un niveau profond, alors je pense que l’optimisme serait un extraordinaire remède ou opium pour l’humanité dans son bref et douloureux passage au monde. L’homme moderne, comme l’homme de tous les temps, peut-être, le rejette trop rapidement au nom de la quête de quelque “vérité” qui, au fond, n’est autre chose que la vérité de la défaillance du corps, de la faiblesse de l’âme et de l’instinct de la mort. La lucidité a peu de sens si elle n’apporte pas une petit étincelle de vie.”(…)

CARLOS LISCANO (Uruguay) :
” En 1980, j’étais dans un cachot et j’ignorais totalement ou presque comment et pourquoi on écrit un roman. (…) J’ai dû passer des mois, puni, dans ce cachot. Dans les cas d’isolement dur, le délire est inévitable. Il peut aussi être salutaire. (…) Pour pouvoir contrôler mon délire de seize heures par jour, je décidai d’écrire un roman. Comme je n’avais ni papier ni encre (en fait je n’avais ni lumière ni eau, ni rien, rien d’autre que mon corps) je me dis que je pouvais écrire un roman mental. (…) Mon délire devint alors immense, puissant, impossible à cerner. Mais c’était un délire que je contrôlais. Ou qu’il me semblait pouvoir contrôler. Des mois durant j’écrivais mon roman mental. Les geôliers qui m’apportaient mes repas ne se rendaient pas compte que je n’étais plus seul. Ils me voyaient, moi, le moi de toutes les heures et cela les rassurait. Mais ils ne voyaient pas qu’il y avait aussi quelqu’un d’autre, que j’avais chargé délirer pour moi.”(…)
” On écrit parce qu’il manque un livre. Parce qu’on croit qu’il manque un livre. Cela je ne le savais pas quand j’ai commencé à écrire. La notion du ” livre manquant ” est indispensable pour se mettre à écrire. Car si on ne croit pas que quelqu’un doit écrire ce livre qui n’existe pas, à quoi bon l’écrire ? “(…)
“La nostalgie du livre manquant n’a pas de fin. C’est pour cette raison qu’on n’écrira jamais le dernier livre. Il y aura toujours quelqu’un pour sentir qu’il en manque un.(…) Et le livre qui manquait ? C’est celui que quelqu’un, quelque part, écrit en ce moment.”

José Manuel PRIETO (Cuba) :
(…) ” Mon nouveau livre, “ Rex “, (…) est une réflexion sur l’époque post-communiste. Quelles stratégies adopter pour survivre à la catastrophe du totalitarisme ? Comment regarder à l’horizon lorsqu’on est un “homme nouveau”, jeté dans les eaux troubles du capitalisme déferlant ? “

Goli TARAGHI (Iran - en exil depuis 28 ans à Paris) :
” Je ne me suis jamais considérée comme un écrivain politique. J’ai toujours estimé que le politique et le social étaient des instances passagères de l’histoire. Et, très franchement, je préfère regarder de l’autre côté des choses, explorer la réalité diffuse derrière le miroir sans tain de la vie, plutôt que d’écrire des livres militants.”(…) “Et je préfère écrire cachée, et qu’on me fiche la paix.”

COLUM McCANN (Irlande - vit à New York) :
” Non, non, non - s’il vous plaît, pas de nouvel article sur le World Trade Center. Six ans après le 11 septembre (…) je deviens cynique, les petites phrases me fatiguent, les conséquences m’accablent. Je ne supporte plus les alignements de livres sur les étals, les annonces des mini-séries à la télévision, les médiocres poèmes, les scénarios larmoyants, la surenchère politique, la machine à entretenir le chagrin. Pourtant je finis par concevoir que quelque chose n’a pas encore été dit, ou reste à entendre dans chacun des récits et qu’il s’y trouve peut-être un filet de lumière.(…)
” La mission de la littérature n’est pas seulement de témoigner de l’obscénité de la guerre et des souffrances, mais aussi de trouver une raison de le faire. (…) Avec les tours s’est effondré un certain degré de sens. Je me rappelle un dessin d’enfant, punaisé sur l’un des tableaux où étaient affichés les noms des disparus. Il représentait deux immeubles côte à côte, aux bras ouverts et qui se tenaient par la main. A l’époque ce dessin-là était aussi convaincant que ce que nos meilleurs peintres pouvaient imaginer. Poignante et immédiate, l’interprétation d’un enfant de 7 ans posait la question de la douleur, du trauma, de la guérison, de la solidarité. Elle allait droit au coeur des choses et détenait une sorte de vérité simple et profonde. Elle demandait aussi comment, en définitive, l’histoire serait racontée.”

A suivre.


Petits diamants de lecture : Albert Camus

24.05.07

Extraits de ” Noces, suivi de L’été “, d’Albert Camus (Edition Folio-Gallimard) :

” Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme. Et non point d’ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l’âme, mais par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance. “ (p. 149)

(…) ” Je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer. Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. (…) La longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné naissance.” (p. 163 et 164)

Ecrit en 1940, au début de la Deuxième Guerre Mondiale :
(…) ” Si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui. “(…)
Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne, sur les estrades électorales, de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous le vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.” (p. 114)

A propos du Mythe de Prométhée:
” Les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions. Qu’un seul homme au monde réponde à leur appel, et ils nous offrent leur sève intacte.(…) Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi tranquille en l’homme. C’est ainsi qu’il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous. “

” Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu’il est un lieu où le coeur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d’homme. “ (p. 47)

” Une intelligence sans dieu qui l’achève cherche un dieu dans ce qui la nie. “(p. 64)

Je sais des heures et des lieux où le bonheur peut paraître si amer qu’on lui préfère sa promesse. “ (p. 66)

“J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé,
au coeur d’un bonheur royal.”

(p. 153, dernière phrase du livre)


“Un si détestable petit livre” de Mme I. Saporta

22.05.07

Ce blog s’est suffisamment exprimé, dans ses billets précédents, sur les défauts, voire les perversions des ONG, pour se sentir libre de considérer l’ouvrage de Mme Isabelle Saporta comme détestable.

Ce livre intitulé “ Un si joli petit monde” (”Dans l’arrière-boutique de l’autre gauche et des altermondialistes“) aux Editions La Table Ronde, fait partie de ces livres-”exercices de style”, dont le caractère systématique tourne au dérisoire. En se focalisant, à répétition, quasi-obsessionnelle, sur deux ou trois associations françaises de défense des droits humains, l’auteur dénonce une série de comportements, de raisonnements, de faux-semblants, d’échecs parmi les dirigeants (fondateurs ou non) d’ONG, dont l’ego sur-dimensionné génère quantité de turpitudes au détriment des “sans-voix” qu’ils prétendent défendre.
Le ton particulièrement acerbe donne le sentiment, journalistiquement répandu, de dévoiler les “choses cachées” du militantisme, dans ce qui serait une gigantesque pagaille psychologique de manipulations, de postures/impostures, de contradictions entre le discours et la pratique, d’incohérences dans les slogans.

Mme Saporta sait pourtant fort bien que ” qui prétend vivre par les médias mourra par les médias“, que l’ego des journalistes n’a rien à envier à celui des animateurs de mouvements militants et que si on se lançait dans l’analyse psycho-machin des séances de rédaction, il y aurait de quoi se tordre de rire…

“Comme les formations totalitaires, les organisations alters doivent rester en mouvement pour perdurer.(…) On trouve également chez elles la référence à l’instinct, au vitalisme, à la supériorité de l’intuition sur la raison, de l’action sur le programme, qui correspond à une véritable apologie de la force.” N’importe quoi …Une association qui ne se donne pas un plan de travail, une organisation structurée, une réflexion stratégique, ne dure pas six mois.

Oui, au sein d’associations, il a des gens qui - heureusement - ont des intuitions, des coups de gueule, des colères, mais s’il n’y a pas des gestionnaires, des procédures collectives de consultation et de décision, des communicants, des spécialistes de la recherche de financements, ils se plantent avant même d’avoir fini la première conférence de presse…

Comment peut-elle affirmer” qu’il est rare que des militants fassent passer leur cause avant la visibilité de l’association” ? Ce risque est évidemment élémentaire, comme celui de faire passer les situations individuelles sous la hache des principes, et certaines associations tombent dans le panneau - en général à l’occasion de convulsions institutionnelles auxquelles elles n’échappent pas, comme toutes les institutions humaines.
Ce qui est arrivé au sein du mouvement “Attac” est effectivement pitoyable, mais à côté de cet “exemple”, combien d’associations font un travail remarquable dans un certain anonymat, et avec un acharnement et une obstination dont il n’y a pas un seul mot dans son livre.

Mme Saporta est-elle sortie une fois au-delà du Boulevard Périphérique ?
A-t-elle une fois mis les pieds dans un Forum Social Mondial, avant de se répandre sur la psychologie des altermondialistes ? Elle y aurait certainement vu autre chose qu’une “pathologie de l’illusion transitant entre détresse et bouffonnerie“. Oserait-elle encore dire que “la seule vraie différence “(avec les militants des partis) “est que leurs associations n’ont aucune efficacité”, (et se ) “fourvoient en abandonnant l’engagement, l’action, au profit de leurs dérives qui seraient tragi-comiques si elles n’étaient ubuesques” ? Etc, etc… 180 pages du même jus…

Remarquez, c’est un style comme un autre : se construire une image d’intello-psychologisante de la mouvance altermondialiste, ça donne un look solide, parfaitement calibré pour les talk-shows télévisés avec des confrères et consoeurs qui ne demandent que de la castagne entre deux pubs.
Au fond, cette démarche “intellectuelle” (100 % négative, qui suinte une sorte de nausée systématique) est une variante du style “bobo” : percer à tout prix dans les débats du “dernier chic” parisien.
La démolition au Kärcher, c’est très tendance, par les temps qui courent - c’est même d’un “chic fou”…

On proposera à Mme Saporta de se racheter de la - très modeste - pub que ce blog lui offre, en mettant sur le chantier un ouvrage qui tenterait d’analyser de manière si possible un peu honnête ” Le fourre-tout de ce que l’on demande aux ONG “.


Pour Bernard Kouchner, sous réserves…

19.05.07

L’élection de Mr Sarkozy est claire, nette et légitime.
C’est un fait. Pour cinq ans … ou plus.
On est tous dans l’avion : il faut faire avec le pilote qui a été élu.
Si on ne l’accepte pas, il faut descendre de l’avion…
La gauche va-t-elle continuer à faire l’autruche… après que sa candidate ait promis l’ouverture politique qu’on reproche au président élu ?

Il a fait une campagne “axée sur les valeurs“. Soit.
Mais on sait ce que pèsent les “valeurs” dans le combat politique et face aux puissances économiques.
Les valeurs, c’est bon pour les campagnes électorales, et comme disait Napoléon : ” On gagne, et puis on voit“.

Or que voit-on dans le tout nouveau gouvernement ?
Mr. Sarkozy oserait-il soutenir en public les valeurs ultra-réactionnaires de Madame Boutin ?
En quoi les compétences de Mr Juppé symbolisent-t-elles les valeurs écologiques et de développement durable ?
Comment l’inconnu Brice Hortefeux va-t-il nous convaincre du lien entre l’identité nationale (quels décrets ?) et le co-développement ?
On attend avec impatience la première interview de Mr Besson, sans honte, pour nous parler de l’évaluation des politiques publiques…

Puisqu’on en est qu’aux effets d’annonce et de symboles des cérémonies d’inauguration :
On peut se réjouir, dans les principes,
- de ce que le Ministre de l’Economie soit aussi celui de l’Emploi,
- de ce que celui de l’Education soit aussi celui de la Culture,
- de ce que la Ministre de la Santé soit aussi celle de la Jeunesse et des Sports.

Quant à la polémique sur la nomination de Mr Kouchner aux Affaires Etrangères, et sous réserve de l’entendre à propos de sa “solidarité” avec les futures lois annoncées sur l’immigration et l’identité nationale, on aimerait formuler un avis a priori plutôt favorable.
De même pour la nomination de Mr.Hirsh (ex-Emmaüs) comme “Haut-Commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté” : il connaît probablement très bien son sujet. Il n’y a rien de déshonorant à ce que des dirigeants d’ONG qui dénoncent et proposent à longueur d’années soient mis un jour au pied du mur du maçon, que les gouvernements qui les sollicitent soient de droite, de gauche ou du centre.

Mr. Kouchner a-t-il trahi la gauche ? La gauche n’en a pas voulu, et son parcours personnel témoigne de ce qu’il ne s’est jamais embarrassé de devoir patauger dans la langue de bois de quelque parti politique que ce soit.
Et on peut estimer que proposer un maroquin à Mr Besson ou à Mr Kouchner, ça n’est pas de même nature…

Mais, au-delà de sa personne, la vraie question est de savoir ce que sont les affaires étrangères dans le monde d’aujourd’hui :

- Unilatéralisme américain ou multilatéralisme ? On le dit atlantiste, mais qu’entend-on par là au juste ? A suivre de près ses propres clarifications.
Mais le monde est nécessairement multilatéral : les pays d’Amérique latine, la Chine, l’Inde, la Russie ne devraient pas tarder à nous le faire comprendre, que ce soit dans les conflits en cours ou dans les négociations au sein de l’Organisation Internationale du Commerce - ceux-là étant aujourd’hui liés à celles-ci.

- Quantité d’actions diplomatiques concernent désormais des principes et des actions de forces internationales de maintien de la paix, d’action humanitaire désormais éclatée et multiforme, de prises d’otages, de confrontation de cultures et de faux “conflit de civilisation”, de justice internationale, de débats sur les droits de l’homme.
Que va faire la France pour le Darfour (thème sensible de la campagne électorale) ?
Et la Tchétchénie ? On aimerait savoir ce qui sortira du premier entretien entre Bernard Kouchner et André Glucksmann…

En tous cas, on peut préférer Bernard Kouchner aux petits roquets qu’étaient J.F.Copé ou P.Devedjian… auxquels on a échappé.

Et donc, sous réserve de paroles et d’actes inacceptables - ou de ” silences assourdissants ” - de la part de cet homme d’envergure, de conviction et de créativité, on accordera à Bernard Kouchner le bénéfice d’un a priori favorable.


Formidâââble début de siècle…

18.05.07

Le Monde ” (16.05.07) :

“Tony Blair va annoncer ce mercredi, le lancement d’un programme visant à identifier, seize semaines après leur conception, les bébés les plus à risque en termes d’exclusion sociale et de potentiel criminel.”(…) ” Le programme ne concernera que les mères en difficulté financières dont c’est le premier enfant, et se fera sur la base du volontariat “.(…) Kate Billigham, responsable du programme, a évoqué, radiographies de cerveaux d’enfants à l’appui, les différences neurologiques existant enttre enfants bénéficiant de toute l’attention de leurs parents, et ceux qui étaient négligés. (…) (Elle) “estime que les risques de voir ces nouveaux-nés stigmatisés en tant que futurs délinquants ou exclus sociaux sont largement compensés par l’aide qui sera apportée aux familles pauvres et à leurs enfants.” (…)

Vous développez un système social basé sur le travail au mérite, la rémunération aux résultats, la privatisation des services publics soldés aux fonds de pension, sur l’incitation à “travailler plus pour gagner plus“… en un mot la “modernité économique”. Le même système social se chargera de détecter chez vous, dès la conception de l’enfant, les défaillances de votre vie familiale susceptibles de générer “scientifiquement” des risques criminels potentiels.
Que voilà donc un programme socialiste, et qui plus est humanitaire…
Le programme ne précise pas si l’Etat remboursera l’avortement.

“Le Monde” (05.05.07) :

“A 8 et 11 ans, ils sont menacés de fichage génétique pour vol de jouets.
Deux frères de 8 et 11 ans pourraient se voir relever leur ADN par la gendarmerie, pour avoir volé deux tammagotschi et deux balles rebondissantes dans un hypermarché.”
(…) Les échantillons seraient conservés dans le ficher national automatisé des empreintes génétiques.” (…)
Depuis la Loi Sarkozy sur la sécurité intérieure de 2003, une centaine de délits obligent à se soumettre au prélèvement génétique. Limitée, à l’origine, aux infractions sexuelles, la législation concerne aujourd’hui les meurtres et les cambriolages, les vols simples, les tags ou les dégradations. Il concerne désormais les personnes condamnées mais aussi les simples suspects.”
On sait que lors de leur intervention au domicile familial, les gendarmes n’ont pas prélevé d’ADN, suite à la révolte des parents : “ Ce n’est pas du bétail que l’on doit marquer au fer“, dit le père qui avait d’abord “cru à du bluff“. On sait aussi que la justice a décidé lors de l’audience du samedi 5 mai de ne pas appliquer cette loi dans le cas précis.
Si les juges se lancent dans la désobéissance civile, tout espoir n’est pas perdu.

“Le Monde” (05.05.07) :

(…) Certains chercheurs estiment que les progrès en imagerie cérébrale pourraient non seulement permettre d’analyser l’activité du cerveau, mais également d’y débusquer des projets naissants. “Chaque pensée et donc chaque intention est associée à un schéma unique d’activité du cerveau“, explique John-Dylan Haynes,chercheur au Max-Planck Insitute(…). Ainsi le projet d’une attaque terroriste doit correspondre à un schéma particulier. Si on est capable de le reconnaître, on doit pouvoir prédire que quelqu’un fomente un tel complot.”(…)
“Chez IBM, des logiciels de traitement des images vidéos sont en cours d’élaboration afin de déceler des comportements apparaissant comme suspects. L’objectif est de traiter automatiquement le flot croissant d’images qui submerge le personnel de sécurité et impose un degré d’attention intenable sur de longues périodes.(…)
IBM envisage une exploitation de ces logiciels à des fins de marketing pour répondre à l’envie des grands distributeurs de connaître les désirs de leurs clients sans que ceux-ci aient à les exprimer.
Il sera possible, en interprétant par exemple les mouvements d’hésitation d’une personne dans un rayon, de déduire qu’elle a besoin d’informations supplémentaires.(…) Et de commander sur un écran ad hoc l’affichage automatique d’un comparateur de prix, d’une fiche technique ou d’un message publicitaire.”

“20 Minutes”(Suisse - 11.05.07) :

“L’agence publicitaire PHD va ouvrir une filiale en Suisse qui proposera des techniques de neuromarketing. (…) En utilisant le scanner IRM, des chercheurs anglais ont déterminé les zones du cerveau qui réagissent à une publicité diffusée par la télévision, le cinéma, la radio, le Web ou la presse écrite. “Nous pouvons ainsi conseiller le média adéquat selon que l’annonceur souhaite créer une émotion ou adresser un message au cortex pré-frontal, siège de l’analyse rationnelle”, confie le directeur général de PHD-France.
La société Impact Mémoire, à Paris, peut prédire l’inscription d’un message dans la mémoire à long terme. ” Les sciences cognitives permettent d’ajuster un message pour le rendre plus efficace à long terme, et cela sans avoir à interroger un large panel de consommateurs”, explique la directrice commerciale.

“Le Monde” (04.05.07)

“Pour environ 275 euros chacune, les entreprises britannique, DNA Worldwide, et américaine AcuGen Biolab, vendent leurs kits sur Internet(…) basés sur l’analyse de l’ADN foetal circulant dans le sang de la mère (pour y détecter) la présence d’un chromosome Y. Si on le trouve c’est un garçon, sinon c’est une fille.”
(Le kit) ” permet à la mère de prélever elle-même une goutte de sang sur son doigt. Après l’avoir appliquée sur un petit bout de papier, elle transmet le tout à l’entreprise. Le résultat est ensuite envoyé à domicile ou via un code sur Internet quelques jours après.
Si le résultat se révèle par la suite erroné, les entreprises s’engagent à rembourser leurs clients.
(…)

Le Docteur Costa du laboratoire Pasteur Corba :Forcément, il y a une arrière-pensée dans tout cela. On ne fait pas ce genre de test uniquement pour choisir la couleur des vêtements du bébé. C’est pour choisir le sexe de l’enfant. Quand on sait qu’en France, une interruption de grossesse est autorisée jusqu’à 12 semaines de grossesse, je trouve cela potentiellement très dangereux.”
De son côté, le directeur de DNA Worldwide rejette ces accusations, arguant que ce temps supplémentaire permet simplement aux parents de mieux organiser la venue de leur enfant.”

Sans oublier un précédent billet de ce blog (du 10 mai 2007) sur les émetteurs d’ultra-sons qui avaient été cachés dans les façades des bâtiments publics de Genève … pour éviter que les moins de 25 ans ne les approchent.

Conclusion :

A l’avenir, on pourra voter aux élections en consultant son médecin.
Les ados ne pourront plus draguer dans les supermarchés.
Les films de Stanley Kubrik ont été classés à tort dans la série “Science-Fiction” et doivent désormais figurer dans la catégorie “Documentaires”.

Faudra-t-il négocier un Protocole aditionnel à la “Convention relative aux droits de l’enfant” pour les protéger de la bêtise humaine ?

Etc,etc…

Dans le même numéro de “20 Minutes”(Suisse - 11 mai 2007), on peut lire cet entrefilet :

” Les consommateurs suisses,
rendus optimistes par la conjonture économique
et un marché de l’emploi dynamique,
n’avaient jamais eu aussi bon moral depuis six ans.”

Moralité :

VIVEMENT LA RETRAITE
… DANS UN VILLAGE DU SENEGAL …