Sollicité en 2003 par les ” Cahiers Protestants “ sur ce thème imposé,
l’Abrincate avait proposé ce qui suit :
” Elie Wiesel raconte parfois que, dans le camp de concentration d’où il a survécu, des prisonniers, abasourdis par leurs conditions de ” vie “, et présumant le destin qui les attendait, décident de faire … le procès de Dieu : Juges, Procureurs, avocats s’improvisent.
Pendant les débats, l’avocat de la défense de Dieu se révèle particulièrement bouleversant et efficace. Au terme du procès, les jurés prononcent l’acquittement de Dieu.
On demande alors à l’avocat de la défense comment il s’y est pris pour défendre Dieu aussi brillamment : ” C’est simple, je me suis mis à la place de Satan…”
Le Bien et le Mal, Satan, le Péché, le Salut… Voilà des couples de mots que toutes les religions du monde ont inscrit dans le langage automatique de tous leurs catéchismes : nous sommes ” tous pêcheurs “, mais le Salut est donné… Il doit donc bien y avoir quelque chose derrière ces mots pour qu’ils aient survécu à 2 000 ans d’histoire.
Mais, à 18 ans, la vie offre tant de choses qu’on ne peut se résoudre à la vivre en noir et blanc, alors qu’elle est en couleurs.
Les années passent, et au fil des situations vécues, une autre notion apparaît, plus sourde, mais plus forte, à laquelle personne, visiblement, n’échappe : le mystère, que nos bons professeurs de grec définissaient ainsi : ” ce devant quoi on ne peut que se taire”.
Il surgit sous forme de choc, de gifle, ou d’extase. Il laisse de toute façon KO : il n’y a plus de mots qui tiennent. D’autant plus que les mots peuvent être gravement détournés, ce qu’Albert Camus résumait ainsi : ” Mal utiliser les mots, c’est ajouter au malheur du monde.“
Août 1983. Bangladesh. Village de Chilmari, au bord du fleuve Brahmapoutre, à 400 kms dau nord de la capitale, Dhaka. Inondations. Erosion des terres par le fleuve. Comme chaque année, des milliers de villageois déplacent leurs huttes de bambou vers l’arrière, à dos d’homme, sur les flancs des digues qui risquent de s’effondrer si la crue du fleuve s’amplifie. Paysans sans terre et sans travail, autre que journalier, nuées d’enfants, marché pourtant bien achalandé, mais aux prix inabordables – et donc distribution de nourriture en urgence pour 8 ou 10 000 enfants chaque jour.
Des cliniques où cent à cent vingt enfants perfusés étonnent pourtant les médecins (” plusieurs de ces enfants, selon nos livres de médecine, devraient être morts depuis longtemps “). Mais on en enterre parfois deux ou trois par jour.
Des responsables ? des coupables ? La surpopulation, les propriétaires terriens, l’analphabétisme , les spéculateurs su les marchés, l’islam obscurantiste, la corruption, l’incompétence des autorités … Mais le mal, dans ce contexte, c’est quoi ? c’est qui ?
Le Salut ? A première vue, la notion est intempestive … Pour 80 % de la population, il s’agit de survivre, à l’horizon des trois ou quatre jours qui suivent… A plus long terme, une seule piste sûre : mettre tout le monde à l’école, à condition qu’elle soit aussi un apprentissage de la solidarité – ce que permet l’éducation fonctionnelle.
Le droit à l’éducation est la matrice – et le moteur – de tous les droits humains. On sait que ce ne sont jamais les plus pauvres qui font les révolutions, mais les classes moyennes éduquées. Quand on sort du Bangladesh, on se dit que dans d’autres pays où il y a des révoltes à cause du prix du pain, c’est que tout espoir n’est pas perdu…
Mai 1995 : Rwanda. Prison de Gitarama. 8 000 prionniers accusés de génocide (ou de complicité), debout, en plein soleil. On entre dans la grande cour centrale, on se fraye un chemin au milieu d’une foule apparemment plutôt calme. Quand il y a un ” trou ” dans la foule, c’est qu’il y a un mort, qu’on transporte sur un brancard et qui circule de bras en bras au-dessus des têtes ” vers la sortie “.
Une voix – celle d’un tueur de village ? – nous lance : ” C’est ça, vos droits de l’homme ?”.
A l’autre bout de la cour, un bâtiment. Un escalier qui descend vers le sous-sol, sur les côtés duquel des prisonniers accroupis se lèvent pour créer un espace de passage aux visiteurs. En-bas à droite, une pièce en sous-sol où croupissent environ soixante jeunes, de 12 à 18 ans. Les matelas sont accumulés contre un des murs pendant la journée. Un prisonnier adulte (un tueur de village ?) nous interpelle : “Auriez-vous des cahiers et des crayons pour que je puisse faire un peu de scolarité, autrement qu’en écrivant sur les murs ?”
De retour à Kigali, la capitale, audience chez le Ministre de la Justice, à qui nous expliquons nos programmes en faveur des alternatives à la prison pour les mineurs – ou au moins pour qu’ils ne soient pas incarcérés avec des adultes.
Réponse du Ministre : ” Sous l’ancien rélgime, j’ai fondé une association de défense des droits de l’homme au Rwanda. Dès que je suis devenu Ministre, j’ai dû décider immédiatement que la mesure la plus urgente était d’en mettre le plus possible en prison pour leur épargner une mort certaine par vengeance villageoise.”
Depuis le nazisme, aucune situation n’a suggéré aussi fortement le déluge du mal absolu : le Rwanda? Pas d’enjeu géopolitique, pas de pétrole, pas de complexe militaro-industriel : le massacre de 500 à 800 000 personnes s’est fait à la machette… En tous cas, malgré tous les ouvrages d’analyse en tous genres … un certain mystère. De retour en Suisse, impossible de s’exprimer avant 48 heures…
N’importe quelle année, n’importe où en Afrique ou en Asie, un enfant de 8 ou 10 ans joue le rôle de garde-malade de sa mère hospitalisée, atteinte du SIDA …
Le péché de qui ? Etrange sentiment, devant la pandémie du SIDA, que le salut de l’humanité est peut-être plus menacé par le comportement intime de chacun que par la menace de l’arme nucléaire…
Novembre 1994. Belgique. Tribunal de Turnhout. Un Britannique, fondateur et éditeur d’un guide touristique pour homosexuels comparaît en justice, suite à notre campagne contre l’exploitation sexuelle des enfants dans le tourisme. Son ” Club ” fournissait, moyennant finances, des ” portfolios “, par pays et sur demande, où figuraient tous les détails pratiques pour ” se payer ” des jeunes garçons dans les pays les plus pauvres : les lieux, les coûts, les pièges à éviter, le vocabulaire de base pour aborder les garçons des rues,etc….
Argument développé par la défense de l’accusé ? ” Que vaut-il mieux pour un jeune garçon abandonné ? Vivre dans – et de – la décharge publique ou bien être accueilli, nourri, habillé, scolarisé et aimé par un homme ? “ (sic).
Y aurait- il donc une pédophilie humanitaire, qui ” sauve les enfants ” ?
Partout, et dans tous les domaines, il y a ceux qui se payent de mots et ceux qui ” payent les mots cassés“….
On pourrait faire tout un glossaire des mêmes mots qui nomment à la fois des ” péchés ” et des ” voies de salut ” pour l’humanité … selon que l’on tient le manche du marteau ou que que l’on soit sous l’enclume :
– ” l’amour des enfants” qui sert parfois de prétexte pour les violer et les détruire ;
- ” la souveraineté de l’Etat “, prétexte à tant de dictatures pour massacrer leurs populations ;
- ” le droit d’ingérence ” qui consiste parfois à intervenir, de manière sélective, dans les Etats les plus faibles ;
- ” l’embargo économique ” qui a souvent l’effet contraire de l’effet voulu sur une population qui n’a d’autre choix que de s’accrocher aux dictateurs en place ;
- ” la mondialisation/libéralisation de l’économie mondiale”, présentée comme la seul alternative de développement, après l’échec du communisme, et qui préconise le ” désengagement de l’Etat ” dans des pays qui ne consacraient déjà que 5 à 8 % de leurs budgets nationaux à la santé publique et à l’éducation…
- la ” libre circulation des personnes “, notion qu’on peut mettre en rapport avec les statistiques de l’ ” Office des Nations Unies pour la Prévention du Crime” qui annonce que, chaque année, environ 700 000 personnes sont victimes de trafics d’êtres humains dans le monde ;
- l’annonce récurrente et toujours très médiatique de la “promotion des droits de l’enfant“, croisade universelle des pays européens, dans lesquels, pourtant, des milliers d’enfants disparaissent définitivement chaque année des institutions où les autorités les ont placés.
On peut même lire dans un document officiel de l’Office Fédéral (suisse) des Réfugiés (à propos des réfugiés en général, dont des mineurs) : ” Près des 90 % des requérants d’asile originaires d’Afrique quittent le domaine de l’asile par des départs non-officiels. Sans cette soupape (sic), la politique d’asile devrait assumer un fardeau social et financier qu’elle ne pourrait pas supporter. Les disparitions – qu’on le veuille ou non – remplissent ainsi une fonction-clé dans la gestion des flux migratoires entre la Suisse et l’Afrique “.(…)
Dans le tas de ferraille du siècle de fer qui s’annonce, on se doit d’entretenir les devoirs de mémoire et de repentance historique, mais aussi d’exercer notre responsabilité devant les générations futures (”sauver la planète“).
Or les “péchés” du passé et ceux de l’avenir sont finalement plus facilement identifiables que ceux du présent : aujourd’hui, que pouvons-nous faire ? A l’heure de la mondialisation, l’action individuelle a-t-elle encore un sens ? Par où se tourner ? Que répondre à un Président américain qui termine ses discours de croisade par “ God bless America “, sinon : ” God bless the Iraki children ” ?
Pendant la guerre du Kosovo, un ami grec défendait les Serbes par ” solidarité orthodoxe “.
Réponse : ” Devons-nous par solidarité catholique, soutenir les religieuse rwnadaises jugées en Belgique pour complicité de génocide ? “
Si la religion est une affaire d’identité à laquelle on s’accroche et dans laquelle, finalement, on s’enferme, que signifie alors le salut individuel ou collectif ? Tous les conflits qui mêlent les intérêts des Etats avec les identités religieuses, en manipulant les notions de salut (le nôtre) et de péchés (ceux des autres), sont insolubles, comme en Irlande du Nord, en Israël.-Palestine,etc…
Les notions de péché et de salut sont des notions religieuses – qui devraient ” relier ” les hommes entre eux. Pourquoi dégénèrent-elles en péchés et saluts collectifs, c’est à dire en guerres de religion ?
Si la religion est affaire de vérité, individuelle et collective, il faut se convaincre de ce que disait le poète : ” La vérité ne meurt jamais, mais elle mène une existence misérable”.
Il y a quelques années, devant travailler sur la notion juridique de “Crime contre l’humanité“, nous demandions à un juriste australien : ” Ne pensez-vous pas que la criminalité organisée envers les enfants devrait être qualifiée et poursuivie au titre de Crime contre l’humanité ? “.
Réponse : ” Dans le droit australien, nous avons seulement le crime contre la personne”.
Et il ajoute en souriant : ” Mais si vous me donnez une définition de l’humanité, je vous dirai si je réponds positivement à votre question…”
Au fil de nos recherches, nous avons découvert qu’en réalité, le Crime contre l’humanité, qui est la plus haute qualification criminelle existante, ne se réfère à aucune définition objective de l’humanité. Comme si, historiquement, l’humanité ne pouvait se définir que négativement, à savoir par ce qui la nie.
On ne peut définir l’humanité, mais il est désormais définitivement admis en droit que l’esclavage, l’ apartheid ou l’extermination d’une population, sont des Crimes contre l’humanité – lesquels n’ont juridiquement pas besoin d’être commis en situation de conflit armé pour être qualifiés comme tel (ce que beaucoup de gens, y compris parmi les juristes, semblent ignorer).
Mais finalement, n’est-ce pas mieux ainsi ? Plutôt que de s’envoyer à la figure des concepts, des définitions prétenduement exhaustives, des identités, des jugements, des appartenances, et autres “querelles des universaux“, il est finalement préférable de faire silence, d’écouter le mystère d’une humanité qui se cherche dans un au-delà suffisamment difficile à identifier dans le présent.
Au risque de faire sourire … Voyageant souvent dans de nombreux pays, nous essayons toujours de trouver le temps, ne serait-ce qu’une heure, au pas de course, pour visiter le lieu où s’exprime la religion des gens du pays : le Temple de Kali à Calcutta (Inde), la Mosquée marocaine de Nouakchott(Mauritanie), la Grande Synagogue de Jérusalem(Israël), la Cathédrale St Patrick de New York (ou Trinity Church, à deux pas de ” Ground Zéro “), le Temple tibétain de Kathmandou (Népal), la Cathédrale orthodoxe de Bucarest (Roumanie), la petite église d’Addis-Abeba (Ethiopie), la petite Mosquée de Mitrovica (Kosovo) ou le grand Temple Shinto de Tokyo (Japon).
Ou encore cette magnifique petite église d’un village du sud de la France où, sur le portail écrasé de soleil, un papier jauni sous plastique indiquait : “ Dimanche – 16 h 30 : ” Méditation des mystères douloureux “…
Dans tous ces lieux, qu’il y ait foule ou pas, une écoute du silence, qui transpire tout sauf le vide, une sorte de sérénité naturelle, des gestes rituels lents ou rapides, des chants incompréhensibles, des objets étranges ou inattendus, mais captés par des regards intérieurs d’effroi et d’espoir, happés par la nuit des temps et pour longtemps encore…
Et lors d’un de ces retours en Suisse, un quotidien romand étale “à sa une” le problème très controversé du partage de la Cathédrale de Lausanne entre les religions de la place, débat où la pingrerie le disputait au théologique.
Dans un pays où une bonne proportion de gens disent ne croire en rien, et où le débat collectif navigue en permanence entre le cours du dollar, la météo du week-end, la distribution légale de drogue ou le destin des demandeurs d’asile, on se dit que ce pays aurait pourtant une chance unique d’être un exemple de dépassement des identités de clocher, et d’agir, ne serait-ce que sur les symboles, surtout lorsqu’on prétend prêcher sur l’essentiel, qui n’est rien de moins que le salut de l’humanité.
Et on se dit qu’il faudrait inventer le péché d’ineptie.”
(Voir aussi un précédent billet de ce blog : ” Satan et les statues” qui reprend en introduction l’anecdote d’Elie Wiesel)

8.07.07 à 14:43 |
L’abrincate! comme je suis d’accord avec vous quand vous écrivez cette pensée que je qualifie de hautement spirituelle : “Plutôt que de s’envoyer à la figure des concepts, des définitions prétenduement exhaustives, des identités, des jugements…il est finalement préférable de faire silence, d’écouter le mystère d’une humanité qui se cherche dans un au-delà suffisamment difficile à identifier dans le présent”
Vous ne me faites pas sourire quand vous allez respectueusement méditer dans les lieux de spiritualité où vous conduisent vos voyages, vous me touchez profondément et vous augmentez ma confiance dans ce noyau indéracinablement qui habite le coeur de l’homme.
Juliette