Sortir du coma politique

28.08.07

Pour avoir soutenu la gauche aux dernières élections françaises, l’Abrincate est, comme beaucoup, sorti sonné de cette période, non seulement par les résultats, mais surtout par le décalage entre, d’une part l’ampleur des problèmes qui se posent à la société et d’autre part la misère des discours tenus pour y faire face, et surtout la manière dont le cirque de la communication a réduit les principaux acteurs en batteleurs de foire.

Au hasard des lectures, on tombe parfois sur une phrase, un article, une interview qui donne le sentiment d’y voir plus clair.
Aujourd’hui, c’est l’article de Jean Bricmont, dans le “Monde Diplomatique“(Août 2007) :

Extraits :

Ayant dû tourner le dos à son programme (en 1981), après deux ans de gouvernement, la gauche n’a plus rien eu à proposer en matière de politiques socio-économiques. Elle a fait au mieux du néo-libéralisme sans enthousiasme, et son discours est devenu purement moralisateur, mettant en avant des “valeurs” antiracistes, féministes, antifascistes, etc, qui sont supposés la distinguer de la droite.
Sur le plan pratique, la principale initiative de la gauche a été de se lancer dans la “construction européenne”. Laquelle a eu pour principal effet de rendre impossible toute alternative au néo-libéralisme. Les socialistes et les Verts, en encourageant cette construction au nom de leurs “valeurs”, principalement l’anti-nationalisme, ont mis en place un système institutionnel visant
(à) isoler le processus politique de l’influence des citoyens, en confiant un maximum de décisions à une bureaucratie non-élue et ouverte à l’influence de tous les groupes de pression privés.
Il n’est pas étonnant qu’à ce jeu-là, la droite la plus dure l’emporte. Elle possède son propre discours sur les valeurs, la discipline, l’ordre, la nation, etc , qui est bien plus populaire que celui de la gauche sur les minorités
.(…) Et pour la plupart des gens, il est plus facile de se dire qu’on est un “bon français” plutôt qu’un bon antiraciste”.(…)
Sur les deux plans - L’Europe et les valeurs -  c’est la droite qui gagne, mais c’est en grande partie la gauche qui a choisi ces terrains de bataille, sur lesquels elle ne pouvait que perdre.

Tous les mouvements politiques couronnés de succès sont ceux qui croient à ce qu’ils disent.(…) Dans la mesure où la gauche ne fait que plaider pour une politique  de droite modérée, elle n’a aucune chance de l’emporter. Pour changer cela, il faut commencer par revenir à ce qui est la racine du conflit entre la gauche et la droite - et qui ne porte pas sur les valeurs, et surtout pas le féminisme ou l’antiracisme que la droite moderne est parfaitement prête à accepter - la question fondamentale du contrôle de l’économie.

La droite a une capacité illimitée de récupération des évolutions d’une société sur la question des valeurs, aussi et surtout pour renouveler le marché de la consommation et de la communication.
La gauche, dans cette campagne, n’a souvent fait que ressasser les vieilles lunes de langage, et c’est à l’extrême-gauche que les analyses les plus sérieuses sur l’évolution du monde ont été abordées, confirmant, malgré ses résultats catastrophiques, son pouvoir d’influence sur les idées et les croyances de l’époque, et souvent sur des thèmes  que la droite peut facilement récupérer.

La question est bien celle du contrôle de l’économie. Et là, quel degré de chaos économique mondial faudra-t-il atteindre - et attendre - pour susciter des analyses et des programmes politiques sérieux ? 

Comme le dit Jean Bricmont dans une autre partie de son article :

“(…) Aujourd’hui les Chinois doivent vendre des millions de chemises pour acheter un Airbus. Mais quand ils construiront des Airbus, qui fabriquera nos chemises ?”
(…) Le problème principal de notre temps, en Europe, est de nous adapter à notre déclin, non pas à celui, imaginaire, par rapport aux Etats-Unis, mais à celui, bien réel, par rapport aux pays du Sud.
La classe dirigeante américaine essaie de maintenir l’hégémonie par la force, mais son échec ne fait qu’accentuer la crise de l’Empire, tandis que la droite européenne imagine encore qu’imiter les Etats-Unis serait la solution à nos problèmes.
La gauche radicale ignore en général la question du déclin et défend en fait, au-delà de sa rhétorique, une politique social-démocrate et keynesienne classique, que la mondialisation a rendue difficilement applicable.”

Il faut donc, à gauche, reprendre la truelle…


Vu(es) d’avion (2)

27.08.07

Amsterdam-Lima le 21 août : 12 heures de vol sans escale.
Attentes interminables pour l’enregistrement de près de 300 passagers, pour les passeports, les contrôles de sécurité, et dans le couloir d’accès à l’avion, etc…

Question : lorsqu’il y aura un vol du futur Airbus A 380 avec 600 passagers, que se passera-t-il dans les aéroports ? Combien de temps tout cela prendra-t-il ? Combien d’heures à l’avance faudra-t-il se présenter ? Combien de temps faut-il rien que pour faire asseoir 600 personnes ? Combien d’heures  d’attente pour les mêmes contrôles à l’arrivée ?
Et si deux ou trois A 380 partent en même temps du même aéroport ?

Lu dans l’incontournable “International Herald Tribune” (21.08.07) :

“British Airways a perdu les bagages de plus de 550 000 clients au premier semestre de cette année·.(…) “Cela fait une moyenne statistique de ” 28 bagages perdus pour mille passagers”.

En réalité, il ne s’agit pas de “perte sèche” de bagages mais de retards dans la livraison des bagages, que le passager récupère dans un délai qui va de 2 ou 3 jours à 2 ou 3 semaines.

Sans compter les plaintes innombrables de passagers qui tentent en vain de joindre une personne de la compagnie par téléphone, la compagnie considérant que la responsabilité du chaos revient aux autorités aéroportuaires. La cause de ce chaos n’est autre que les retards des vols qui oblige à stocker les bagages “en retard” ailleurs que dans l’entrepôt des bagages des vols qui sont à l’heure. Tout irait bien si tous les avions étaient à l’heure, le moindre retard d’un avion ne devant pas affecter le flot des avions ponctuels. 
Situation typique où tout est prévu, à condition qu’il n’y ait aucun grain de sable. Et dans un aéroport qui assure un flot de quelques centaines d’avions au départ ou à l’arrivée chaque jour, il y a toujours un grain de sable.
Donc, mettez toujours une étiquette à votre bagage, et remplissez votre bagage à main de bouquins que vous rêvez de lire depuis longtemps - surtout si vous prenez un Airbus A 380. 

Lu dans le “Wall Street Journal” (21.08.07) :

Un  article sur Mr Hyman Minsky, (”Minsky moment arrives”), économiste américain, décédé en 1996, peu connu mais dont la popularité posthume semble assurée. Selon ses thèses, les systèmes financiers, largement basés sur des procédures spéculatives, conduisent intrinsèquement à des crises comme celles des “subprimes” (prêts hypothéquaires à un public d’acquéreurs immobiliers n’offrant pas spontanément toutes les garanties de solvabilité - si on a bien compris…), alors que la pensée unique généralisée exige de faire confiance aux lois du marché, supposés rétablir les équilibres.
(Soit dit en passant, qui a dit que l’expression “lois du marché” était une contradiction, puisque par définition, le marché fonctionne par des mécanismes d’adaptation permanente aux donnés factuelles immédiates - et donc sans loi contraignante - pour un intérêt financier à court terme ?)

Hyman Minsky était donc un “mouton noir” dans l’océan de l’idéologie ambiante néo-libérale et il a toujours été de bon ton de l’ignorer comme le “grincheux de service” et l’oracle de mauvaise augure.

Mais l’article mentionne que désormais, beaucoup de ses étudiants de l’époque, intégrés dans des fonctions économiques ou académiques, se rappellent - maintenant - ses leçons et discours. Un d’entre eux, Charles Kindelberger, devenu professeur d’économie au Massachussett’s Institute of Technology (MIT), a publié un livre intitulé - rien que cela : ” Manias, Panics and Crashes : a history of financial crisis” (” Manies, paniques et catastrophes : une histoire des crises financières“). Un autre, nommée Laurence Meyer, qui était gouverneur à la Réserve Fédérale US, affirme qu’à l’université, les analyses de Minsky ne l’intéressaient pas outre mesure, mais que cela avait changé lorsqu’il est “entré dans le monde réel”.
Etc,etc…

Quel nombre et quel degré de catastrophes faudra-t-il attendre pour qu’on comprenne que cette soi-disant “inévitabilité” de la loi du marché, et de la soumission absolue de toute l’économie aux fluctuations de la Bourse, est une vaste fumisterie et que ce discours est finalement une idéologie comme une autre ?

Lu dans le “Financial Times “ (21.08.07″), sous le titre “Germany skills gap costs 20 bn euros a year” (” En Allemagne, les carences de compétences professionnelles coûtent 20 milliards d’euros chaque année” - article signé par Bertrand Benoît).

Selon une étude officielle, réalisée auprès de 2 400 entreprises allemandes, par le Ministère allemand de l’Economie, la croissance rapide des exportations allemandes est insuffisamment alimentée par les compétences disponibles sur le marché intérieur de l’emploi. Selon le Ministre, Mr Michael Glos, il faut lancer une grande “offensive nationale de qualification”, plus d’investissements, publics et privés, dans l’éducation, plus de coopération entre le monde des affaires et les universités, recruter plus de femmes, plus de travailleurs âgés et plus d’étrangers vivant en Allemagne.
Et l’article ajoute : “ Le ministre s’est révélé prudent dans son plaidoyer pour plus d’immigration, reflétant ainsi les craintes des partis de la coalition de perdre des voix en prônant l’ouverture des frontières.” 
D’où la tension entre patrons de l’économie et politiciens : tandis que les premiers sont favorables à l’ouverture des frontières, les derniers leur reprochent de préférer faire venir des ouvriers étrangers à bas-salaires plutôt que d’investir dans la formation à l’intérieur du pays.

Il y a quelques années, l’OCDE avait chiffré le besoin en main d’oeuvre étrangère, ne serait-ce que pour maintenir le niveau économique de l’Union Européenne,  à 75 millions de personnes dans les 50 ans à venir.
Quel politicien aura le courage de dire la vérité ?

Autre article du même “Financial Times ” sur les perspectives de l’économie chinoise :

” Le “prix chinois” ne sera progressivement plus le prix le plus bas pour acheter un bien de consommation. Ce sera une récompense sur la valeur des industries dans lesquelles la Chine privatisée investira partout dans le monde.  Ne considérez pas la Bourse de Shanghaí comme une anomalie. Considérez - la comme étant l’avenir.” (Stephen Green)

La Chine réussira-t-elle l’exploit d’être à la pointe la plus arrogante d’un capitalisme financier mondial effréné, tout en maintenant un système politique et social qui se donne encore le “faux-nez” du communisme et du Parti Unique ?

Décidément, le monde économique est truffé de “faux-nez”, des néo-libéraux aux communistes, qui se tiennent tous par la barbichette en jouant au tiercé mondial quotidien des OPA, sur le dos - et avec l’argent - d’une humanité spectatrice et impuissante…
A moins que…


Vu(es) d’avion (1)

24.08.07

A la dé-responsabilisation systématique du passager aérien s’ajoute une petite angoisse d’a-pesanteur mentale qui, en prévision de 12 heures de vol continu, incite à ne pas se satisfaire de somnolences épisodiques, même agrémentées des sourires mécaniques de l’équipage, surtout lorsqu’on sait devoir passer tout ce temps assis dans un espace physique et mental d’envrion 80 cm2.
Donc, on pique tous les journaux gratuits possibles et imaginables, surtout ceux que l’on a pas l’habitude d’acheter.
Alors on butine (aussi pour faire comprendre au voisin de siège qu’on n’a pas encore envie de causer…), et on se laisse saisir par tel ou tel article.

En ce jour du 21 août, date du voyage (et donc des éditions des journaux cités), en vrac, et sans prétention académique, voici ce qui nous a” frappé” - comme on dit aujourd’hui :

Tribune de Genève” (Chronique de Claude Monnier) :

(…) Ce qui devrait caractériser la marche du monde pour les décennies à venir, ce n’est pas une nouvelle hiérarchie fixe des puissances (…) mais une foire d’empoigne à travers laquelle de nombreux concurrents essaieront de s’imposer.(…) Le propre d’une foire d’empoigne est que n’importe qui peut essayer sa force. Des candidats aujourd’hui improbables (…) exercent d’ores et déjà leurs muscles en jouant de leurs ressources (…) D’autres pourraient surgir soudain. Dans une foire d’empoigne, n’importe qui a une chance de gagner et de devenir, seul ou en coalition, la prochaine puissance mondiale, celle qui dira au reste de la planète ce qui est bien, ce qui est mal, et ce qui est exigible sous peine de sanctions militaires graves.(…)
Il semble vain de se demander aujourd’hui quel sera le chef du monde dans les décennies à venir : durant ce laps de temps, nous allons assister en effet à une suite ininterrompue de combats incertains de ” pousse-toi-de-là-que-j’m'y-mette “, réussis ou ratés. Des nouveaux venus vont surgir, dont hier encore on ignorait le nom, des puissants vont s’effondrer dont on aurait juré, la main sur le coeur, qu’ils allaient être puissants pour l’éternité. Et puis un jour, dans cinquante ans peut-être, un nouvel ordre mondial se fixera qui, si nous le connaissions aujourd’hui, nous paraîtrait sans doute ahurissant.”

A 11 000 mètres - est-ce l’illusion dûe à l’altitude ? -, on n’éprouve pas le besoin de lire les bouquins de science politique pour comprendre un peu mieux, par ces quelques phrases, le monde d’aujourd’hui…

Dans le même journal (Chronique de Sylvia Leuenberger, député genevoise) :

(…) C’est un mode de pensée global, intelligent, non guidé par la seule préoccupation du profit maximum que nous devons adopter et qui pourra peut-être empêcher les catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique. (…) Les positions d’attente (stand-by - des appareils électriques) ne sont qu’un exemple significatif dans la lutte contre la consommation inutile, car, à elles seules en Suisse, elles représentent la consommation d’une petite centrale nucléaire.”(…)

Qui nous dira combien d’arbres devons-nous planter par Km/passager en termes de CO2 ?

Dans le même journal, un petit encadré, non signé :

” 60% des 2 300 internautes qui ont voté (sur le site du journal) sont pour la taxe CO2 et 52 % pensent même que ce n’est pas suffisant.”

Franchement, quelle est la valeur de cette information ? Ce résultat est significatif de quoi ?
Vous imaginez un commerçant qui fait voter ses clients sur un sujet qui n ‘a rien à voir avec l’objet son commerce et en fait un communiqué de presse ? Messieurs les Rédacteurs, remplaçez ce type d’info - qui n’en est pas une - par un cartoon… et faites-nous savoir le pourcentage de lecteurs qui, au moins, auront souri.

Toujours dans le même journal, un article sur la nouvelle “Loi sur l’aide sociale“:

(…) “ La nouvelle loi sur l’aide sociale individuelles (LASI), entrée en vigueur le 1 er août, intègre un tout nouveau principe : si l’un de leurs enfants bénéficie de l’aide sociale, les parents disposant d’un bon revenu doivent passer à la caisse.”
On pourrait ajouter : ” … surtout si les parents disposant d’un bon revenu trouvent que le montant des impôts est insupportable.”

(…)” L’objectif est de rappeler le principe de la solidarité au sein de la famille, mais également celui de l’assistance des plus aisés aux plus démunis, en les ancrant dans la loi.”

D’accord, à condition que, simultanément, on ne laisse plus certains politiciens pérorer sur ” les fainéants qui profitent de l’aide sociale”, en généralisant à partir de situations particuliéres exceptionnelles.
On ne motive pas les gens à la solidarité au sein d’une communauté en insultant une partie de ses membres.

(…) Le but recherché : (…) rappeler le principe d’entraide au sein de la famille, et permettre ainsi de réinsérer la personne dans une vie sociale normale.”

On suggérera de compléter ce message par quelques reportages sur “comment vit l’autre moitié de la population mondiale ?”, où 5 à 10 personnes d’une même savent vivre avec un seul revenu de 150 à 200 dollars par mois - et sont considérés, dans leur propre pays, comme faisant partie de la “classe moyenne”.
Cette moitié de l’humanité n’a pas besoin de loi pour pratiquer la solidarité.

Enfin, la photo prise par Spencer Tunick, des 600 volontaires qui ont accepté de poser nus, collectivement, sur le glacier suisse d’Aletsch, mérite un commentaire.

Si, comme le disait Malraux,la vérité de l’homme, c’est ce qu’il cache, cette photo mérite de figurer dans les anthologies. Autant beaucoup d’artistes contemporains donnent le sentiment que leurs “performances” ne peuvent être comprises que par eux-mêmes, ou s’adonnent à la provocation (qui peut provoquer un débat utile), autant cette photo nous paraît bouleversante : la nudité humaine collective comme vérité, c’est-à-dire, présentée à la fois comme force et comme fragilité.

D’abord sur le plan esthétique, ce “ruisseau d’humains” serpentant au milieu du glacier, qui effectue lui-même une courbe, suggère à la fois l’immobilité et le mouvement. De plus, les humains se détachent par leur couleur naturelle spécifique, unique et imméditatement reconnaissable, sur fond de couleurs de la matière minérale.
Dans toutes les définitions de l’humanité, on a toujours omis de noter que l’humanité, c’est aussi une couleur…

Cette photo suggère quelques vagues souvenirs des monographies de nos livres d’école primaire sur la vie au temps de la préhistoire…

Mais plus fortement, cette photo exprime, avec la force de l’évidence, à la fois la force et la fragilité communes du glacier et de l’humanité, et qui plus est cette dépendance dans la survie réciproque. Le glacier est menacé, l’humanité aussi… la deuxième étant une menace pour les deux…
Si la vérité de l’homme est ce qu’il cache, dans le cas précis, ce n’est pas tant la nudité de l’humanité qui est dévoilée, mais la responsabilité potentielle qu’elle porte de se détruire elle-même. Cette photo est un appel au secours : le glacier donne même l’impression d’envelopper le groupe humain, comme pour le protéger. Un comble…

Merci à Spencer Tunick. Merci aussi aux 600 volontaires.


Petit clin d’oeil à Pierre-Henri Simon

24.08.07

Au hasard d’un fond de grenier et en prévision d’un long parcours en avion, retrouvé un petit livre de Pierre-Henri Simon : ” Mauriac par lui-même” (Collection “Ecrivains de toujours” / Seuil), non pas tant pour Mauriac en soi, que par plaisir de retrouver le style de celui qui fut critique littéraire, en page 2 du “Monde”, pendant des années.
Un style parfait de clarté jusque dans les nuances, qui donnait envie de lire, par sa capacité à susciter l’empathie, sans cependant céder à aucune complaisance mondaine,  ni dissimuler le néant de l’analyse par des successions de jeux de mots ou des effets de style.
Empathie, rigueur, précision des mots : Pierre-Henri Simon, c’était une maîtrise de la langue, véritablement au service d’un contenu.

Qu’on en juge :

” La poésie est un frisson qui naît quand l’essence d’une âme se mêle au fond des choses “.

” Le romancier donne vie à ses personnages en projetant hors de lui non pas sa personnalité consciente et réalisée, mais les virtualités secrètes et opprimées du moi créateur. “

” Le propre des incendies du coeur est qu’ils nous séduisent plus par l’ardeur de leurs flammes qu’ils ne nous effraient par la désolation de leurs cendres. “

Sur les personnages des romans de Mauriac : ” Ses créatures n’existent qu’autant que leurs  voix éveillent des échos complices dans les consciences solitaires “.

” Dans la polémique, (Mauriac a) une technique raffinée de l’acupuncture, un art de toucher l’adversaire au point douloureux; après quoi, craignant d’avoir été trop fort, il se rétracte, il s’excuse ; car, si son premier mouvement n’est pas toujours bon, sa conscience est honnête et ses intentions sont droites. “

” Entre la chose décrite et l’état d’âme, il aperçoit, plutôt qu’un rapport analogique, un lien nécessaire, une solidarité vitale, de telle sorte que le décor et l’aventure, le climat physique et le climat moral sont donnés ensemble, s’expliquant l’un par l’autre, dans une totalité à la fois psychologique et intensément poétique.” (…) Ce n’est point un artifice littéraire : c’est l’exigence profonde d’un art qui, voulant refléter le drame de l’esprit incarné, tend constamment à rejoindre l’âme à travers la sensation. “

On ne peut clore ce petit et modeste hommage à P.H.Simon sans citer quelques fulgurances de François Mauriac lui-même :

Sur les rapports entre réalité et fiction :

” Tout drame inventé reflète un drame qui ne s’invente pas.”

Sur sa foi religieuse :

” La possession, hors de l’espace et du temps, de cet amour en qui j’ai foi, plus qu’en ma propre vie, est à la lettre inimaginable, échappe à toute vie humaine, à toute approximation. Il faut y tendre mais n’en point parler.”


T’as pas 2 500 milliards de dollars à placer ? ?

9.08.07

Selon l’organisme de recherche du Congrès américain (” Congressional Research Service “), le prix des guerres devrait continuer à croître. Si tous les financements demandés sont fournis, en 2008, leur coût atteindrait 758 milliards de dollars, dont 567 pour l’Irak. Le rapport fait aussi une projection jusqu’en 2017 : à cette date, la guerre contre le terrorisme pourrait avoir coûté de 980 à 1 400 milliards de dollars.” (Le Monde”, août 2007)

La démocratie, les droits de l’homme, la croissance - et bla,bla,bla - ont effectivement un coût…

Extrait d’interview de Mr Eric Chaney, chef économiste Europe de la banque “Stanley Morgan” (”Le Temps”, août 2007) :

(…) “ Nombre d’Etats dans le monde se retrouvent avec de larges excédents. La Chine, par exemple, a dégagé d’énormes surplus commerciaux et accumulé près de 1 200 milliards de dollars de réserve. Les pays du Golfe et la Russie ont leurs caisses pleines de pétrodollars. Jusqu’à présent ces Etats avaient une gestion très prudente. Ils achetaient des Bons du trésor américain et, dans une moindre mesure, des obligations allemandes. Mais dès lors que ces excédents sont là pour durer, il semble normal (sic) qu’ils cherchent à dynamiser leurs placements. Ces fonds d’Etat, dits fonds souverains (sic - qui disposent d’)”une force de frappe (sic) de 2 500 milliards de dollars qu’ils cherchent à placer, se mettent donc à investir en actions, comme le ferait n’importe quel gérant de patrimoine.”

C’est probablement ce que nos éminents économistes appellent
le cycle vertueux de l’économie mondiale “.

Et après cela,
on vient nous raconter que l’Etat - souverain…- n’a plus d’argent,
et que la seule alternative consiste à privatiser les services publics
pour les sauvegarder.
Ben,voyons…

QUI SE MOQUE DE QUI ?


Bangladesh : on ne peut rien contre l’eau qui monte.

9.08.07

Pour avoir travaillé quelques années au nord du Bangladesh, l’Abrincate mesure l’ampleur des conséquences des inondations de cette année dans ce pays, ainsi qu’en Inde et au Pakistan.

De toutes les catastrophes naturelles possibles et imaginables, la pire est - de loin - la montée des eaux.
On en peut rien contre l’eau qui monte.

Un cyclone au Bangladesh est très spectaculaire, par sa soudaineté et sa force, mais moins grave : les maisons villageoises étant en bambou, il est relativement facile de les redresser.
Face à une sécheresse, les populations affectées sont accessibles : c’est une question de mobilisation, de moyens logistiques et de volonté.
Face à une inondation, une seule solution pour les populations : la fuite. Fuite sur les digues, quand il y en a - et si elles tiennent le coup. Les familles s’installent sur les bas-côtés des digues, pour laisser la partie plate à la disposition des véhicules de secours et des familles qui partent s’installer ailleurs.

Il suffit de voir une carte de la capitale, Dhaka, pour mesurer la vulnérabilité d’une ville de près de 9 millions d’habitants.
Et rappeler que le Bangladesh a une population d’environ 140 millions d’habitants sur une surface équivalente à un quart de la superficie de la France.

A 400 kms au nord de Dhaka, au bord du Brahmapoutre, les eauxdu fleuve érodent les rives et les populations se déplacent régulièrement, chaque semaine ou chaque mois, vers l’intérieur : non seulement ce sont des populations de paysans sans terre … mais ils n’ont même pas la terre sous leurs pieds.
Au pied des digues, des échelles étalonnées, plantées dans le fleuve permettent de mesurer la montée des eaux : et avec l’expérience, il est tout a fait possible de prévoir que, si l’eau est montée de 50 centimètres en une semaine, il y aura 150 enfants sévèrement malnourris de plus admis dans chacun des centres médicaux voisins, et ce dans un délai prévisible de 3 semaines au maximum.
Ces populations ne sont accessibles que par barque ou par bateau et les autorités ne disposent pas des moyens logistiques pour secourir des dizaines de milliers de personnes dans un délai aussi court. Et lorsqu’on arrive en barque sur ce qui est devenu une île ou sur une digue (qui a résisté), on affronte une des situations les plus difficiles dans l’action humanitaire d’urgence : sélectionner les enfants les plus atteints de malnutrition ou de quelque maladie générée par la malnutrition. Dire à une mère seule avec 5 enfants qu’on ne prendra en clinique que les deux derniers qui sont les plus atteints, tout en sachant pertinemment que les trois autres enfants, moins atteints, le seront à coup sûr dans les deux semaines à venir, au risque de perdre ses cinq enfants…
Ils bénéficient d’une aide alimentaire sur place, mais deux semaines plus tard, cette mère sera peut-être partie ailleurs, sans qu’on puisse la retrouver.
Pas d’état-civil, pas de titre de propriété de la terre (et pour cause…).

Et tout ceci au milieu d’une population d’un million de personnes dans un cercle de 50 kms de rayon en milieu rural, soit près de 1300 habitants au Km2. En Asie, les chiffres sont toujours très impressionnants : un dispensaire de villages “fait” jusqu’à 200 ou 300 consultations par jour.

Le plus frustrant est de savoir - et de voir - que dans une circonstance pareille, il y a très souvent dans les entrepôts des stocks disponibles de riz et sur les marchés les quantités nécessaires de nourriture de base, mais dont le prix est inaccessible. Au Bangladesh, ce type de catastrophe est globalement prévisible chaque année, notamment en août, mais les propriétaires terriens et les commerçants savent précisément stocker en prévision des pénuries
Il serait fort intéressant comparer la mesure de la montée des eaux et l’augmentation du prix du kilo de riz sur le marché : le parallèle est quotidien…
Incidemment, il faut rappeler ici que les véritables pénuries alimentaires à grande échelle sont très rares : elles surviennent dans des populations victimes de conflits et donc déplacées par la guerre, ou réfugiées dans un pays voisin (surtout lorsque les combats incluent la destruction des récoltes et des champs cultivables).
Autre problème : l’absence d’information. D’où la prolifération des rumeurs, notamment celle de l’apparition du choléra, qui n’est souvent qu’une épidémie de dhiarrées ou de gastro-entérites, due au paradoxe de la pénurie d’eau potable.

Et lorsque, pour “coordonner l’intervention d’urgence“, vous allez rencontrer l’équivalent du Préfet de région, à l’époque - il y a 25 ans - il disposait d’un bureau, d’une table, d’une chaise et d’une moto 125 cm3 contre le mur de son bureau. Aujourd’hui, il a probablement un téléphone portable et un ordinateur…

Face à ce type de situations tout à fait prévisibles, car saisonnières (sauf leur ampleur), des progrès logistiques ont été réalisés, mais rien ne remplace l’apprentissage de la solidarité.

Le plus étonnant, lorsqu’on va à la rencontre des familles réfugiées sur les pentes des digues, c’est un certain silence : aucune révolte, aucune agressivité, voire une atmosphère bon enfant. En réalité, c’est le fatalisme qui est révoltant.

Au fil des années, des efforts considérables ont été réalisés par des ONG bangladeshi, notamment à travers la création de coopératives de paysans sans terre qui se préparent aux pénuries, couplée avec l’alphabétisation des mères pour la prévention des maladies les plus courantes de leurs enfants. Sur ce plan, les programmes d’”éducation fonctionnelle” sont souvent remarquables.
Mais il n’y aura pas de solution durable sans une véritable répartition des terres et sans une volonté politique quant aux prix des denrées vitales sur les marchés en cas de catastrophe de cette ampleur.


Maurice Béjart : quatre fois vingt ans …

8.08.07

Extrait d’une critique publiée dans “Le Monde” il y a 50 ans, le 12 juilllet 1957 ,  à propos du spectacle “Symphonie pour un homme seul” de Maurice Béjart, encore peu connu, au Théâtre Marigny, à Paris :

(…) ” C’est une troupe jeune, pleine de foi, témoignant les formes du plus grand désintéressement en des temps si durs, dont l’animateur lui-même se présente comme l’apôtre très suivi d’une nouvelle religion du geste. “ (…)
” Il s’agit, plutôt que de danse ou de ballet, d’une sorte de rythmique du Nouveau Monde, avec des réminiscences de pas d’acier que nous avons connu avant la guerre et des anticipations de gestes planétaires auxquelles les borborygmes de la musique concrète et les syncopes du jazz au pick-up confèrent une ambiance stridente de science-fiction.”

Bon anniversaire à ce Lausannois d’adoption.


Michel Serrault disait …

8.08.07

Après quelques semaines de congés, reprise de ce blog.
Difficile d’échapper aux disparitions de ces dernières semaines…

Michel Serrault disait (cité dans “Le Monde” du 30.07.07) :

” Je suis préoccupé par le don de soi aux autres. Le reste est bagatelle.” (…)
” J’aime laisser supposer par mon jeu que nous sommes tous de pauvres êtres capables de choses pas très belles. Devenir héros ou salaud, c’est parfois juste une affaire de courant d’air. Je suis une espèce de terrain vague d’où jaillit je ne sais quel mystère. Dans les pires personnages, je cherche à montrer ce moment de détresse absolue qui efface l’horreur, et où, l’espace d’une seconde, peut naître la grâce qui change tout. J’ai besoin de semer le doute et de racheter même les âmes perdues. “

Pouvoir dire cela, au détour d’une interview, après avoir joué dans plus de 150 films…
Comme souvenir de Michel Serrault, on se permettra de préférer garder sa prestation exceptionnelle d’acteur dans “Garde à vue“, en duo, dans un quasi “huis-clos”, avec Lino Ventura - sans nier pour autant l’exploit de la “Cage aux Folles”.