Bangladesh : on ne peut rien contre l’eau qui monte.

Pour avoir travaillé quelques années au nord du Bangladesh, l’Abrincate mesure l’ampleur des conséquences des inondations de cette année dans ce pays, ainsi qu’en Inde et au Pakistan.

De toutes les catastrophes naturelles possibles et imaginables, la pire est - de loin - la montée des eaux.
On en peut rien contre l’eau qui monte.

Un cyclone au Bangladesh est très spectaculaire, par sa soudaineté et sa force, mais moins grave : les maisons villageoises étant en bambou, il est relativement facile de les redresser.
Face à une sécheresse, les populations affectées sont accessibles : c’est une question de mobilisation, de moyens logistiques et de volonté.
Face à une inondation, une seule solution pour les populations : la fuite. Fuite sur les digues, quand il y en a - et si elles tiennent le coup. Les familles s’installent sur les bas-côtés des digues, pour laisser la partie plate à la disposition des véhicules de secours et des familles qui partent s’installer ailleurs.

Il suffit de voir une carte de la capitale, Dhaka, pour mesurer la vulnérabilité d’une ville de près de 9 millions d’habitants.
Et rappeler que le Bangladesh a une population d’environ 140 millions d’habitants sur une surface équivalente à un quart de la superficie de la France.

A 400 kms au nord de Dhaka, au bord du Brahmapoutre, les eauxdu fleuve érodent les rives et les populations se déplacent régulièrement, chaque semaine ou chaque mois, vers l’intérieur : non seulement ce sont des populations de paysans sans terre … mais ils n’ont même pas la terre sous leurs pieds.
Au pied des digues, des échelles étalonnées, plantées dans le fleuve permettent de mesurer la montée des eaux : et avec l’expérience, il est tout a fait possible de prévoir que, si l’eau est montée de 50 centimètres en une semaine, il y aura 150 enfants sévèrement malnourris de plus admis dans chacun des centres médicaux voisins, et ce dans un délai prévisible de 3 semaines au maximum.
Ces populations ne sont accessibles que par barque ou par bateau et les autorités ne disposent pas des moyens logistiques pour secourir des dizaines de milliers de personnes dans un délai aussi court. Et lorsqu’on arrive en barque sur ce qui est devenu une île ou sur une digue (qui a résisté), on affronte une des situations les plus difficiles dans l’action humanitaire d’urgence : sélectionner les enfants les plus atteints de malnutrition ou de quelque maladie générée par la malnutrition. Dire à une mère seule avec 5 enfants qu’on ne prendra en clinique que les deux derniers qui sont les plus atteints, tout en sachant pertinemment que les trois autres enfants, moins atteints, le seront à coup sûr dans les deux semaines à venir, au risque de perdre ses cinq enfants…
Ils bénéficient d’une aide alimentaire sur place, mais deux semaines plus tard, cette mère sera peut-être partie ailleurs, sans qu’on puisse la retrouver.
Pas d’état-civil, pas de titre de propriété de la terre (et pour cause…).

Et tout ceci au milieu d’une population d’un million de personnes dans un cercle de 50 kms de rayon en milieu rural, soit près de 1300 habitants au Km2. En Asie, les chiffres sont toujours très impressionnants : un dispensaire de villages “fait” jusqu’à 200 ou 300 consultations par jour.

Le plus frustrant est de savoir - et de voir - que dans une circonstance pareille, il y a très souvent dans les entrepôts des stocks disponibles de riz et sur les marchés les quantités nécessaires de nourriture de base, mais dont le prix est inaccessible. Au Bangladesh, ce type de catastrophe est globalement prévisible chaque année, notamment en août, mais les propriétaires terriens et les commerçants savent précisément stocker en prévision des pénuries
Il serait fort intéressant comparer la mesure de la montée des eaux et l’augmentation du prix du kilo de riz sur le marché : le parallèle est quotidien…
Incidemment, il faut rappeler ici que les véritables pénuries alimentaires à grande échelle sont très rares : elles surviennent dans des populations victimes de conflits et donc déplacées par la guerre, ou réfugiées dans un pays voisin (surtout lorsque les combats incluent la destruction des récoltes et des champs cultivables).
Autre problème : l’absence d’information. D’où la prolifération des rumeurs, notamment celle de l’apparition du choléra, qui n’est souvent qu’une épidémie de dhiarrées ou de gastro-entérites, due au paradoxe de la pénurie d’eau potable.

Et lorsque, pour “coordonner l’intervention d’urgence“, vous allez rencontrer l’équivalent du Préfet de région, à l’époque - il y a 25 ans - il disposait d’un bureau, d’une table, d’une chaise et d’une moto 125 cm3 contre le mur de son bureau. Aujourd’hui, il a probablement un téléphone portable et un ordinateur…

Face à ce type de situations tout à fait prévisibles, car saisonnières (sauf leur ampleur), des progrès logistiques ont été réalisés, mais rien ne remplace l’apprentissage de la solidarité.

Le plus étonnant, lorsqu’on va à la rencontre des familles réfugiées sur les pentes des digues, c’est un certain silence : aucune révolte, aucune agressivité, voire une atmosphère bon enfant. En réalité, c’est le fatalisme qui est révoltant.

Au fil des années, des efforts considérables ont été réalisés par des ONG bangladeshi, notamment à travers la création de coopératives de paysans sans terre qui se préparent aux pénuries, couplée avec l’alphabétisation des mères pour la prévention des maladies les plus courantes de leurs enfants. Sur ce plan, les programmes d’”éducation fonctionnelle” sont souvent remarquables.
Mais il n’y aura pas de solution durable sans une véritable répartition des terres et sans une volonté politique quant aux prix des denrées vitales sur les marchés en cas de catastrophe de cette ampleur.

Une réponse vers «Bangladesh : on ne peut rien contre l’eau qui monte.»

  1. Belgo3.0 à dit:

    mmh on voit que tu connais bien cette place du monde…

    J’ai une question (un peu plus partisane… ;) est ce que tu pourrais me donner des renseignements de type feedBack sur l’action sur place qu’a le Rotary International ?

    Tu sais peut etre que je milite pour la reconnaissance du Rotary comme pilier de la droite internationale…

    Pierre le Belge de Lille

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