A la dé-responsabilisation systématique du passager aérien s’ajoute une petite angoisse d’a-pesanteur mentale qui, en prévision de 12 heures de vol continu, incite à ne pas se satisfaire de somnolences épisodiques, même agrémentées des sourires mécaniques de l’équipage, surtout lorsqu’on sait devoir passer tout ce temps assis dans un espace physique et mental d’envrion 80 cm2.
Donc, on pique tous les journaux gratuits possibles et imaginables, surtout ceux que l’on a pas l’habitude d’acheter.
Alors on butine (aussi pour faire comprendre au voisin de siège qu’on n’a pas encore envie de causer…), et on se laisse saisir par tel ou tel article.
En ce jour du 21 août, date du voyage (et donc des éditions des journaux cités), en vrac, et sans prétention académique, voici ce qui nous a" frappé" – comme on dit aujourd’hui :
"Tribune de Genève" (Chronique de Claude Monnier) :
(…) Ce qui devrait caractériser la marche du monde pour les décennies à venir, ce n’est pas une nouvelle hiérarchie fixe des puissances (…) mais une foire d’empoigne à travers laquelle de nombreux concurrents essaieront de s’imposer.(…) Le propre d’une foire d’empoigne est que n’importe qui peut essayer sa force. Des candidats aujourd’hui improbables (…) exercent d’ores et déjà leurs muscles en jouant de leurs ressources (…) D’autres pourraient surgir soudain. Dans une foire d’empoigne, n’importe qui a une chance de gagner et de devenir, seul ou en coalition, la prochaine puissance mondiale, celle qui dira au reste de la planète ce qui est bien, ce qui est mal, et ce qui est exigible sous peine de sanctions militaires graves.(…)
Il semble vain de se demander aujourd’hui quel sera le chef du monde dans les décennies à venir : durant ce laps de temps, nous allons assister en effet à une suite ininterrompue de combats incertains de " pousse-toi-de-là-que-j’m'y-mette ", réussis ou ratés. Des nouveaux venus vont surgir, dont hier encore on ignorait le nom, des puissants vont s’effondrer dont on aurait juré, la main sur le coeur, qu’ils allaient être puissants pour l’éternité. Et puis un jour, dans cinquante ans peut-être, un nouvel ordre mondial se fixera qui, si nous le connaissions aujourd’hui, nous paraîtrait sans doute ahurissant."
A 11 000 mètres – est-ce l’illusion dûe à l’altitude ? -, on n’éprouve pas le besoin de lire les bouquins de science politique pour comprendre un peu mieux, par ces quelques phrases, le monde d’aujourd’hui…
Dans le même journal (Chronique de Sylvia Leuenberger, député genevoise) :
(…) C’est un mode de pensée global, intelligent, non guidé par la seule préoccupation du profit maximum que nous devons adopter et qui pourra peut-être empêcher les catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique. (…) Les positions d’attente (stand-by - des appareils électriques) ne sont qu’un exemple significatif dans la lutte contre la consommation inutile, car, à elles seules en Suisse, elles représentent la consommation d’une petite centrale nucléaire."(…)
Qui nous dira combien d’arbres devons-nous planter par Km/passager en termes de CO2 ?
Dans le même journal, un petit encadré, non signé :
" 60% des 2 300 internautes qui ont voté (sur le site du journal) sont pour la taxe CO2 et 52 % pensent même que ce n’est pas suffisant."
Franchement, quelle est la valeur de cette information ? Ce résultat est significatif de quoi ?
Vous imaginez un commerçant qui fait voter ses clients sur un sujet qui n ‘a rien à voir avec l’objet son commerce et en fait un communiqué de presse ? Messieurs les Rédacteurs, remplaçez ce type d’info – qui n’en est pas une – par un cartoon… et faites-nous savoir le pourcentage de lecteurs qui, au moins, auront souri.
Toujours dans le même journal, un article sur la nouvelle "Loi sur l’aide sociale":
(…) " La nouvelle loi sur l’aide sociale individuelles (LASI), entrée en vigueur le 1 er août, intègre un tout nouveau principe : si l’un de leurs enfants bénéficie de l’aide sociale, les parents disposant d’un bon revenu doivent passer à la caisse."
On pourrait ajouter : " … surtout si les parents disposant d’un bon revenu trouvent que le montant des impôts est insupportable."
(…)" L’objectif est de rappeler le principe de la solidarité au sein de la famille, mais également celui de l’assistance des plus aisés aux plus démunis, en les ancrant dans la loi."
D’accord, à condition que, simultanément, on ne laisse plus certains politiciens pérorer sur " les fainéants qui profitent de l’aide sociale", en généralisant à partir de situations particuliéres exceptionnelles.
On ne motive pas les gens à la solidarité au sein d’une communauté en insultant une partie de ses membres.
(…) Le but recherché : (…) rappeler le principe d’entraide au sein de la famille, et permettre ainsi de réinsérer la personne dans une vie sociale normale."
On suggérera de compléter ce message par quelques reportages sur "comment vit l’autre moitié de la population mondiale ?", où 5 à 10 personnes d’une même savent vivre avec un seul revenu de 150 à 200 dollars par mois – et sont considérés, dans leur propre pays, comme faisant partie de la "classe moyenne".
Cette moitié de l’humanité n’a pas besoin de loi pour pratiquer la solidarité.
Enfin, la photo prise par Spencer Tunick, des 600 volontaires qui ont accepté de poser nus, collectivement, sur le glacier suisse d’Aletsch, mérite un commentaire.
Si, comme le disait Malraux," la vérité de l’homme, c’est ce qu’il cache ", cette photo mérite de figurer dans les anthologies. Autant beaucoup d’artistes contemporains donnent le sentiment que leurs "performances" ne peuvent être comprises que par eux-mêmes, ou s’adonnent à la provocation (qui peut provoquer un débat utile), autant cette photo nous paraît bouleversante : la nudité humaine collective comme vérité, c’est-à-dire, présentée à la fois comme force et comme fragilité.
D’abord sur le plan esthétique, ce "ruisseau d’humains" serpentant au milieu du glacier, qui effectue lui-même une courbe, suggère à la fois l’immobilité et le mouvement. De plus, les humains se détachent par leur couleur naturelle spécifique, unique et imméditatement reconnaissable, sur fond de couleurs de la matière minérale.
Dans toutes les définitions de l’humanité, on a toujours omis de noter que l’humanité, c’est aussi une couleur…
Cette photo suggère quelques vagues souvenirs des monographies de nos livres d’école primaire sur la vie au temps de la préhistoire…
Mais plus fortement, cette photo exprime, avec la force de l’évidence, à la fois la force et la fragilité communes du glacier et de l’humanité, et qui plus est cette dépendance dans la survie réciproque. Le glacier est menacé, l’humanité aussi… la deuxième étant une menace pour les deux…
Si la vérité de l’homme est ce qu’il cache, dans le cas précis, ce n’est pas tant la nudité de l’humanité qui est dévoilée, mais la responsabilité potentielle qu’elle porte de se détruire elle-même. Cette photo est un appel au secours : le glacier donne même l’impression d’envelopper le groupe humain, comme pour le protéger. Un comble…
Merci à Spencer Tunick. Merci aussi aux 600 volontaires.
