Dans la baignoire d’Alan Greenspan

Mr Alan Greenspan, ancien président de la Réserve Fédérale des Etats-Unis, dont tout le monde a loué la compétence et la sagesse dans l’exercice de sa fonction pendant les mandats des 4 derniers présidents américains, révèle ceci dans ses mémoires, “Le temps des turbulences “(citées dans la revue “Challenges” du 20.09.07) :

” La notion d’exubérance irrationnelle m’est venue dans ma baignoire un matin où j’étais entrain d’écrire un discours. Mes assistants s’étaient habitués à taper à la machine mes brouillons griffonnés sur des bloc-notes jaunes mouillés, tâche que j’ai facilitée en découvrant un stylo dont l’encre ne coule pas. Plongé dans mon bain, je suis heureux comme Archimède en contemplant le monde.
C’est dans ma baignoire que j’ai trouvé beaucoup de mes meilleures idées.”
(…)

Questions :

1 - Combien d’années d’études et de travail faut-il pour avoir des intuitions dans sa baignoire ?

2 - Est-ce dans sa baignoire qu’il a eu les intuitions suivantes :

” La métaphore de la main invisible (formule célèbre d’Adam Smith) captiva l’imagination universelle, peut-être parce qu’elle semble conférer une bienveillance et une présence divine au marché, alors que les mécanismes de celui-ci sont en fait aussi impersonnels que la sélection naturelle - que Darwin devait décrire plus d’un demi-siècle plus tard. Smith lui-même n’y prêta guère d’importance et ne la reprit que trois fois dans tous ses écrits.”(…)

Ou encore :

(…) ” Le goût de la liberté et le nationalisme des Français sont tellement communicatifs que, lorsque ceux-ci se sont retrouvés au pied du mur, par le passé, ils se sont regroupés et ont entraîné toute leur communauté dans un sursaut créateur. J’imagine qu’il en sera de même une fois de plus, maintenant que Nicolas Sarkozy a été élu président. A mon sens, il donne de l’espoir. En public, certes il s’est déclaré farouchement protectionniste. Mais dans mes conversations avec lui en 2004, quand il était ministre des Finances, il témoigna de son admiration pour le modèle de flexibilité économique des Etats-Unis. De toute façon, les marchés concurrentiels mondiaux le pousseront dans ce sens.” (…)

Dans le même ordre d’idées, beaucoup d’auditeurs ont pu écouter ce matin (dans leurs baignoires ?), lors des Matinales de France-Culture, quelques fort échanges des invités, Luc Ferry et Patrick Viveret. Extraits :

(…) Bob Rubin, ministre des Finances de Clinton, disait à Alan Greenspan :
- ” premièrement, il n’exister aucun moyen de savoir quand un marché est sur-évalué ou sous-évalué;
- ” deuxièmement, on ne peut lutter contre les forces du marché, donc il est inutile d’en parler ;
- ” troisièmement, quoique nous disions, cela risque de se retourner contre nous et de nuire à notre crédibilité, les gens se rendront compte que nous n’en savons pas plus qu’eux…”

Et Alan Greenspan d’ajouter : “J’ai dû admettre que cela était vrai.”

Patrick Viveret : “Il y a une contradiction entre d’une part ce qu’est devenu l’économie qui n’a plus rien à voir avec une économie sociale de marché régulée, et d’autre part ce que l’économiste Joseph Siglietz appelait le “fondamentalisme marchand ” et la dérégulation. (…) Nous avons besoin de retrouver une régulation, non pas bureaucratique, mais une régulation favorisant des auto-régulations - qu’on appelait autrefois “autogestion” - des stratégies de coopération et de développement local.
Max Weber disait : ” On est passé de l’économie du Salut au Salut par l’économie“. Ce qui est, à mon avis en train de se jouer, c’est la fin de ce cycle-là.
Car la question du Salut fait retour pour l’humanité
(les menaces climatiques), sous une forme évidemment laïque, et elle ne peut plus être pensée dans les seuls termes de l’économie. “

Luc Ferry : ” C’est le caractère de dé-possession qui caractérise le capitalisme mondial d’aujourd’hui - la mondialisation ressemble exactement à ce qu’Althusser appelait dans les années 1960 “un processus sans sujet“, un processus sans contrôle.
Les altermondialistes s’imaginent qu’il y a des marionnettistes derrière les marchés financiers - si c’était le cas, ce serait la bonne nouvelle.
La vérité, c’est qu’il n’y a personne : c’est comme les bancs de poissons dans les films de Cousteau, ça part d’un côté, ça part de l’autre, mais il n’y a pas de chef d’orchestre.
C’est pour cela qu’il y a “dépossession”, le monde nous échappe. Et c’est ça qui fait peur.
La question est alors de savoir si on va jouer sur ces peurs, par une politique d’interdictions…
(…)
Il y a chez les Verts un côté “haine de la liberté”, un côté “retour en arrière”, sous prétexte de “révolution ” écologique, révolution signifiant “retour au point de départ”… ou bien est-ce qu’on peut s’en sortir par plus de technologie ?
Il y a là un choix fondamental qu’on ne peut pas écarter : le nucléaire et les OGM sont une porte sur l’avenir, ce n’est pas comme le pétrole, dont on sait qu’il sera épuisé dans 5o ans…”

Ecouter les “Matinales” de France-Culture le matin dans sa baignoire, cela rend réceptif aux intuitions des autres…

Lu dans le “Figaro économique”(24.09.07) à propos du Rapport Ramsès 2008 de l’IFRI) :

” La question des limites de la mondialisation se pose aujourd’hui concrètement. (…) La vision américaine du monde n’a aucune chance d’être acceptée par tous (…) à cause de la résistance du fait national. “ Cela rappelle ” l’hétérogénéité du monde qui cassa la première mondialisation, il y a un siècle, avec la première Guerre Mondiale.”
(Thierry de Montbrial)

Sur les désordres monétaires internationaux : (…) ” L’interdépendance croissante rend chaque agent plus petit, mais chaque crise plus large. La capacité de résistance à un choc de grande ampleur est au mieux inconnue et plus probablement faible. La dilution des actions de politique monétaire nationale invite à la négligence,à la surréaction ou à des stratégies non-coopératives.”
(Xavier Timbeau)
Combien de catastrophes de toutes natures (et donc combien de morts) faudra-t-il attendre pour que l’air du temps en revienne à une régulation collective, concertée et désormais inévitablement mondialisée, des forces du marché ?

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