Orphelins de l'"Arche de Zoé" et statuettes du Bangladesh

Puisque la période de transition d’une année à l’autre favorise les visions dites d'"altitude"… la concomitance de deux éléments d’actualité incite à la réflexion suivante :

Le gouvernement tchadien a bloqué in extremis, sur le chemin de l’aéroport d’Abéché, le transfert d’une centaine d’enfants vers la France organisé par l’association française "Arche de Zoé".
Le gouvernement du Bangladesh a aussi bloqué in extremis, à l’aéroport de Dacca, l’envoi de la totalité des caisses de statuettes destinées au Musée Guimet de Paris, pour cause de vol d’une des caisses contenant deux statuettes inestimables, au coeur même des entrepôts de la douane de l’aéroport, juste avant l’envol pour Paris.
Le Musée Guimet est donc obligé d’annuler cette exposition exceptionnelle de plus d’une centaine de chefs-d’oeuvre archéologiques. Et l’exposition n’aura probablement jamais lieu (mais le catalogue existe et peut être acheté).

L’analogie entre ces deux évènements est évidemment abusive au sens où, dans un cas, des baroudeurs humanitaires se sont cru permis, en roulant tout le monde, de kidnapper au Tchad une centaine d’enfants dits "orphelins soudanais", au mépris des règles éthiques humanitaires élémentaires, tandis que d’un autre côté, le Musée Guimet ne peut être considéré que comme victime d’une vraie cabale interne au Bangladesh, puisque tout avait été préparé dans les formes administratives et politiques légales et sans but lucratif.

Dans les deux cas, cependant, les réactions d’une partie de l’opinion publique locale sont symptomatiques d’une hyper-sensibilité à tout ce qui touche à l’identité nationale, les biens culturels constituant, aux yeux de cette opinion – et à juste titre – une valeur tout aussi fondamentale que les enfants du pays.

En effet, on ne s’empêchera pas de penser que, dans un contexte d’extrême pauvreté et de désastre économique, les opinions publiques de beaucoup de pays pauvres s’accrochent à ce qui définit l’identité nationale, qui est autant son passé que son avenir.
La mondialisation est perçue par beaucoup de gens de ces pays comme un pillage éhonté des pays pauvres par les pays riches, et les transferts d’enfants, comme ceux des statuettes, moyennant finances, sont perçus comme une variante de l’exploitation internationale des pays pauvres.

A juste titre dans le cas de l'"Arche de Zoé" qui n’était au départ qu’une opération de marketing humanitaire : on part d’une idée ("sauver des enfants de la mort"), et on cherche les solutions (les familles d’accueil dont on sollicite les fonds pour payer l’opération) et on part ensuite chercher les enfants qui doivent correspondre à l’idée initiale et à l’attente des parents qu’il ne faut pas décevoir, au prix de mensonges sur les origines réelles des enfants – qui n’étaient ni orphelins, ni soudanais, ni menacés de mort.

Dans le cas du Musée Guimet, aucune mauvaise intention ne peut être prêtée aux organisateurs de l’exposition, qui l’ont préparée en toute transparence et en toute légalité. Le fantasme est plutôt du côté des opposants au gouvernement du Bangladesh, qui ont imaginé (sincèrement ou non…) que ce prêt n’était que le prétexte à un trafic d’oeuvres d’art.

Mais, que ce soit dans l’action humanitaire ou dans les échanges entre musées, nous vivons désormais une époque où il faut compter avec les sentiments nationaux collectifs, qu’on ne peut isoler d’un contexte économique mondialisé où l’identité culturelle et nationale est souvent la seule dignité que les populations estiment pouvoir conserver lorsqu’elles n’en peuvent plus de survivre, face au spectacle télévisé quotidien de leaders-"renards" mondiaux arrogants dans le "poulailler" de la jungle économique internationale.

C’est un point de vue.

Bien dommage pour le Musée Guimet qui ne méritait pas une telle déconvenue.

Voir aussi les billets précédents de ce blog sur l"Arche de Zoé " :

" Arche de Zoé : du bricolage avec l’humanité des autres "
" Arche de Zoé : la désobéissance civile par le mensonge ?" 

Une réponse à Orphelins de l'"Arche de Zoé" et statuettes du Bangladesh

  1. argoul dit :

    Bonne année aux sentiments nationaux et internationalistes humanitaires. Qu’ils fassent bon ménage, traduits par l’Abrincate.
    (Il me semble cependant que "jungle" et "poulailler" ne soient guère compatibles dans le monde réel de la nature… Ne s’agirait-il pas d’un "sophisme" ?)
    Meilleurs voeux de résolution des contradictions.

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