Tous des ” sacs à puces ” en 2050 ?
Alex Türk, sénateur et président de la CNIL (Commission Informatique et Libertés), dans l’émission “Sur les Docks” de France-Culture (31.12.07) intitulée : “ La société sous surveillance en 2050 “ :
” Moi j’affirme qu’au fond, deux grands droits fondamentaux sont nés dans notre génération : le droit à la protection de l’environnement, lié au réchauffement climatique, et un autre environnement, qui nous suit un peu comme notre ombre ou notre silhouette, c’est à dire cet espèce d’environnement invisible, qui est très proche de notre personnalité physique et mentale et qui est cette sphère de droit privé, dans laquelle on trouve nos droits essentiels, mais aussi notre intimité et notre identité.
Je pense que nous devrons agir de la même manière et protéger cet environnement mobile et individuel et qui est à l’intérieur d’un environnement global et qui, lui, est statique. Je pense qu’on doit avoir les mêmes types de combats en la matière. Il faudra peut-être un jour faire un ” Grenelle de la protection des données personnelles “, une étude globale de l’impact, opéré par tous les acteurs en se demandant si on ne va pas trop loin ?
Parce que je défends aussi cette idée que, au fond, nous sommes titulaires, à la naissance, d’un capital de droits fondamentaux, quand on a la chance de vivre dans une démocratie. Mais ce capital est aussi fragile que notre capital et notre espace naturels, et je pense que si, un jour, inconsciemment ou non, nous renonçons à notre intimité, parce que nous sommes suivis à la trace dans tous les domaines de notre vie courante, on ne reviendra pas là-dessus, on aura perdu ce droit, et ce droit ne sera pas renouvelé, et donc, on aura estropié, on aura mutilé notre capital de droits naturels à protéger.
C’est donc le même combat qui doit être mené, parce que, à quoi servirait finalement, de vivre dans une planète préservée si nous avons, pendant les décennies qui viennent, perdu la garantie de nos droits ?.
Il faudra donc mener les deux combats en même temps, et si nous réfléchissons à échéance de 2050, il n’est pas trop tard pour s’y mettre.”
Daniel Kaplan, délégué général de la ” Fondation Internet Nouvelle Génération “ :
“Ce que je perçois, c’est qu’en fait, nous allons devoir passer par une situation d’opacité, ou d’ignorance de ce que nous sommes, où nous sommes et ce que nous faisons - ce qui est la situation aujourd’hui : en général, les autres ne savent pas ce que l’on est en train de faire ici et maintenant.
Il faudra passer à une situation où l’on organise cette opacité, c’est à dire qu’on la construise. Il y aura plusieurs manières de faire : d’abord des services, des propositions pour déconnecter complètement ou un peu, pour nous rendre moins visibles, pour mentir, pour masquer, camoufler… On imagine aussi des dispositifs pour ajouter de l’information non-pertinente de manière à recouvrir nos traces avec d’autres traces et qu’on ne puisse plus les interpréter, pour brouiller les pistes - ce qui est déjà le cas : il y a tellement d’informations aujourd’hui que ceux qui essayent de les analyser, par exemple à des fins de marketing, ont souvent bien du mal parce qu’ils en ont trop. (…)
Peut-être, à l’horizon 2050, pourra-t-on reconstituer techniquement les dispositifs d’oubli de la mémoire (…)
Cette opacité sera notre acte de liberté : j’ai tendance à dire que le rôle de l’humain, c’est d’introduire du désordre et de la discontinuité dans les systèmes techniques. Il se constituera un droit plus net qu’aujourd’hui dans ce sens-là.
Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est beaucoup plus un contexte d’identités multiples qu’un contexte d’anonymat : dans un certain contexte, on se présente avec tel ou tel avatar, puis dans un autre univers de relations, on va se présenter différemment. (…)
Il y aura toujours des gens pour préférer qu’on leur mette une puce dans le corps pour éviter tous les contrôles dans les aéroports, ou bien qu’on leur injecte un médicament auquel ils sont allergiques s’il y a une urgence,etc.
Il y aura aussi des avantages, même s’il y a des inconvénients : il va y avoir des équilibres, des négociations…
(…) Les pays où le numérique est le plus développé, le plus omniprésent, ce sont les pays démocratiques, industrialisés. Dans les pays non-démocratiques, la liberté de poser des caméras partout sera mal vue par l’Etat. (…)
Bien sûr, l’Etat pourra les poser lui-même, mais dans des endroits qui seront plus prévisibles.
La caractéristique d’une société démocratique, c’est qu’elle est désordonnée. Les opposants s’en serviront aussi, comme c’est actuellement le cas sur Internet.(…) L’historie du numérique, c’est une histoire où les forces de détournement et de contournement sont puissantes, habiles, généralement plus souples et malignes que les forces industrielles. Donc, j’ai plutôt confiance…”

Source : ardeche.blogs.com
Voir aussi un autre billet de ce blog sur un sujet approchant :
” Pauvre Suisse ! ”
