MM. les élus municipaux, lisez ceci …
Dans un article du “Journal du Droit des jeunes”(Décembre 07), un dossier rend compte des débats d’une table ronde, tenue en Belgique, sur le transfert des responsabilités du traitement de la délinquance juvénile du niveau national au niveau communal.
Extraits :
(…) Les participants n’en disconviennent pas, le niveau communal offre beaucoup d’avantages en termes de proximité. Cependant, on ne peut tolérer démocratiquement les dérives qui en découlent (…), également constatées dans le domaine culturel. (…)
On est en quelque sorte devant une approche managériale. On assiste à un effet de bascule dont l’enjeu n’est pas la qualité du travail social, qui est mis au service du politique, et non plus l’inverse. La proximité du pouvoir politique risque de favoriser des aides, des mesures partisanes, porteuses au niveau électoral et ne garantit même pas une mixité culturelle et sociale pour tous.(…)
La durée du mandat, la proximité de l’électeur favorisent une vision qui se centre sur le court terme avec une obsession de l’immédiateté. La réponse est de plus en plus dans l’impulsivité du passage à l’acte et implique une vision en terme “action-résultat“. Les participants insistent pour dire que cette politique à court terme ne mène à aucun résultat si ce n’est une visibilité de la réaction, utilisable uniquement dans un discours électoraliste. Il faudrait oser avoir un discours fort sur l’impact des actions à long terme. Cette obsession de l’immédiateté influence également très fortement le niveau pédagogique et le travail des intervenants sociaux.
On constate que l’approche répressive se généralise dans les actions des communes pour assurer la tranquillité publique.(…) Les exemples se multiplient : couvre-feux pour lutter contre les ” bandes de jeunes perturbateurs “; rapprochement police-école (conventions locales),etc.
La lutte contre la délinquance (vision sécuritaire) et la lutte pour l’émancipation (vision sociale), ce n’est pas la même chose.“(…)
” La démocratie représentative fonctionne de manière indirecte : le peuple délègue ses pouvoirs à des représentants à qui il confie l’administration des affaires de la Cité”. Mais ” la professionnalisation excessive de la vie politique est la manifestation la plus évidente d’une tendance du champ politique à se fermer sur lui-même, à fonctionner d’une manière confinée, selon des règles que ses protagonistes sont tendanciellement les seuls à comprendre.(…)
Le contre-pouvoir dénonce alors la confiscation du pouvoir par les délégués, la réduction de la participation au rituel électoral, le désintérêt des citoyens pour la chose publique. La tentation est grande de substituer une démocratie directe, réputée plus effective, plus vive, plus créative, à une une démocratie indirecte, qui paraît incarner la confiscation du pouvoir et la sclérose de la gestion.(…) Mais la seule promotion du caractère direct ne garantit en rien qu’on lutte efficacement contre les effets dommageables du confinement du champ politique. (…) On observe même des effets inverses :
- la réduction de l’action politique à la recherche de la satisfaction directe ;(…)
- le jeu politique se ramène ainsi au choc des corporations, au point que le ” bien commun ” est réduit à la notion d’un ” gâteau ” dont il convient d’arracher sa part.(…) - (Mr Jean Blairon).
Petit commentaire :
Le débat est sans fin de savoir à quel niveau l’intervention est la plus efficace, face à la complexité de la délinquance. C’est peut-être même un faux débat.
Il est hautement préférable que les acteurs de la prévention et de la gestion de la délinquance soient au plus proche possible de la population. Mais l’efficacité n’est pas tant dans la détermination du niveau de décision que dans les éléments suivants :
a - chaque profession concernée (les “sécuritaires” comme les “sociaux”) doit être compétente et formée à l’écoute des mineurs, aux droits de l’enfant et au travail multidisciplinaire, lequel n’est efficace que si chacun reste à sa place tout en connaissant les possibilités et les contraintes des autres professions;
b - toute décision relevant de la sanction, voire de la privation de liberté, doit être l’effet d’une décision judiciaire (autorité non-municipale) et non pas administrative (ce qui peut être le risque de la municipalisation).
Autrement dit, l’efficacité n’est pas tant “dans l’organigramme” que dans le niveau de compétence des acteurs.
Dans un autre article du même numéro, Mme Ingrid Gilles conclut ainsi :
(…) Il faut donc résister au catastrophisme ambiant, la situation n’est pas critique. L’espace public n’est pas envahi par des “ mineurs fous ” plus violents, plus délinquants ou forcément plus jeunes qu’auparavant, qui commettraient des méfaits jamais vus dans le passé.
Nous ne devons pas céder aux appels d’effrayantes sirènes qui voudraient que nous nous précipitions vers un mouvement sécuritaire ” parce que la prévention a échoué “ et “qu’ ” il est temps de passer à autre chose “ : la coercition pure et dure, autrement dit, la prison.
Nous insistons encore une fois pour rappeler que l’” on a généralement tendance à réduire la question complexe de l’inquiétude existentielle, conséquence du processus de mondialisation à un simple problème de “maintien de l’ordre”. On s’aperçoit ainsi que les préoccupations concernant la “sécurité”, que l’on réduit le plus souvent au souci de protection du corps et des biens, sont au contraire “surdéterminées” : elles reçoivent tout le poids des angoisses engendrées par un des aspects fondamentaux de l’existence actuelle - l’incertitude.” (In Bauman Z . ” Le coût humain de la mondialisation “, Paris, Hachette, 1999).
Dégageons-nous des discours politiques ou journalistiques qui voudraient nous laisser croire que la détention (ou plus généralement la répression) est le remède miracle aux difficultés d’une société quelle qu’elle soit. C’est faux. Le dénouement de nos angoisses passe par l’amélioration de notre contexte de vie via la certitude du travail, d’un pouvoir d’achat(…), d’une pension, et non pas par les ersatz de l’enfermement des ” méchants “.
(…)
En conséquence, ” la politique devient de plus en plus une politique-spectacle cherchant non pas à changer la réalité, mais bien l’image qu’en ont les gens, de sorte que la politique soit appréhendée moins en termes de production effective de sécurité que sous l’angle de sa capacité à répondre symboliquement à la demande de sécurité et à donner l’illusion de la sécurité.” (Van Campenhoudt ; ” L’insécurité est moins un problème qu’une solution “, in “Revue du Droit Pénal et de Criminologie”).
Et l’auteure termine ainsi :
“Nous sommes de ce fait manipulés par un système étatique
pour qui il serait utile stratégiquement que nous ayons peur de l’Autre
et qui, en renforçant l’isolement social, (…)
nous rend dépendants de son offre artificielle de protection,
l’unique moyen à sa portée
dans l’objectif de se ré-approprier notre confiance
(et son corollaire, notre docilité)
en perpétuant ainsi sa raison d’être. “
Autres ouvrages de référence mentionnés dans le dossier :
“L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?” (R.Castel, Ed du Seuil, 2003)
“Insécurité et pénalisation du social” (P. Mary, Ed Labor - Bruxelles, 2003)
“Réponses à l’insécurité. Des discours aux pratiques” (Van Campenhoudt, Ed Labor, 2000)

Source : faabwien.skyrock.com
