Un philosophe anonyme, c’est reposant …

Retrouvé par hasard un petit livre, publié en 1984 par “Le Monde” avec les Editions “La Découverte“, où le philosophe Christian Delacampagne avait interrogé plusieurs philosophes sur leurs propres évolutions, tant dans leurs réflexions que dans leurs engagements.

De manière inattendue, le premier chapitre transcrit un dialogue avec ” un philosophe renommé s’exprimant de manière anonyme”, à qui il demande donc d’emblée les motifs de cette volonté d’anonymat :

Réponse :
(… C’est) ” par nostalgie du temps où, étant tout à fait inconnu, ce que je disais avait quelques chances d’être entendu. Avec le lecteur éventuel, la surface de contact était sans rides. Les effets du livre rejaillissaient en des lieux imprévus.(…)
Le nom est une facilité.

Je proposerai un jeu : celui de ” l’année sans nom “. Pendant un an, on éditerait des livres sans nom d’auteur. Les critiques devraient se débrouiller avec une production entièrement anonyme. Mais, j’y songe, peut-être n’auraient-ils rien à dire : tous les auteurs attendraient l’année suivante pour publier leurs livres…”

” Le mot d’intellectuel me paraît étrange. D’intellectuels je n’en ai jamais rencontré. J’ai rencontré des gens qui écrivent des romans, et d’autres qui soignent des malades. Des gens qui font des études économiques et d’autres qui composent de la musique électronique. J’ai rencontré des gens qui enseignent, des gens qui peignent et des gens dont je n’ai pas bien compris s’ils faisaient quoi que ce soit. Mais d’intellectuels, jamais.

En revanche, j’ai rencontré beaucoup de gens qui parlent de l’intellectuel. Et, à force de les écouter, je me suis fait une idée de ce que pouvait être cet animal. Ce n’est pas difficile, c’est celui qui est coupable. Coupable d’un peu tout : de parler, de se taire, de ne rien faire, de se mêler de tout… Bref, l’intellectuel, c’est la matière première à verdict, à sentence, à condamnation, à exclusion…

Je ne trouve pas que les intellectuels parlent trop, puisqu’ils n’existent pas pour moi. Mais je trouve qu’est bien envahissant le discours sur les intellectuels et pas très rassurant.” (…)

” Publicité ou pas, foire (du livre) ou pas, le livre est autre chose. On ne me fera jamais croire qu’un livre est mauvais parce qu’on a vu son auteur à la télévision. Mais jamais non plus qu’il est bon pour cette seule raison.

Si j’ai choisi l’anonymat, ce n’est donc pas pour critiquer tel ou tel, ce que je ne fais jamais. C’est une manière de m’adresser plus directement à l’éventuel lecteur, le seul personnage ici qui m’intéresse :Puisque tu ne sais pas qui je suis, tu n’auras pas la tentation de chercher les raisons pour lesquelles je dis ce que tu lis ; laisse-toi aller à te dire tout simplement : c’est vrai, c’est faux ; ça me plaît, ça ne me plaît pas. Un point c’est tout.

Qui oserait s’exprimer ainsi, aujourd’hui, 25 ans plus tard ?

Source photo : http://patati-patata.hempe.be/images/arbreconn.jpg

Une réponse vers «Un philosophe anonyme, c’est reposant …»

  1. Petits diamants philosophiques « Chronique de l’Abrincate dit :

    [...] diamants philosophiques De l’ouvrage cité dans un billet précédent de ce blog, où Christian Delacampagne dialogue, au début des années 1980, avec des philosophes [...]

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