Pendant les décollages, l’orchestre continue
Lors d’un déplacement professionnel dans une capitale africaine mentionnée dans un billet précédent de ce blog (7.03.08), il nous fut donné d’avoir accès à un “Centre Educatif Fermé“, appelé “Reformatory” pour les mineurs délinquants. Compte-rendu de visite :
Arrivé dans le quartier du Centre, on en fait le tour pour trouver l’entrée. Comme d’un côté, un portail est grand-ouvert, ça ne peut pas être par là, et un deuxième tour nous amène à une porte de fer au milieu d’un mur surmonté de barbelés : ça doit être ça…
Avant même d’entrer, nous entendons de l’extérieur un orchestre jouant de la musique, genre musique de cirque. En pénétrant dans la cour, spectacle surréaliste d’un espace fermé (20 mx 20m environ) par un grillage de plus de deux mètres de haut. A l’intérieur joue, avec entrain, un orchestre des gardiennes de prison, dont 4 “en civil” jouent des percussions (une grosse caisse et 3 tambours) et 4 autres, en uniforme bleu de la police jouant du saxophone, le tout dirigé par un vieillard à clarinette qui donne le rythme tout en soufflant dans son instrument.
Autour de l’orchestre, accroupis à même le sol, les coudes sur les genoux, une quarantaine de garçons (15 à 18 ans), nous regardent comme des poissons dans un aquarium.
Aucune expression dans le regard, totalement sinistre (même pas sûr qu’il y ait quelque désespoir), tant des “artistes” que des prisonniers, sensation qui nous restera pour longtemps…
De nombreux critères permettent d’évaluer une institution pour mineurs, mais on la juge aussi à la manière dont les jeunes se comportent avec les visiteurs : c’est une des rares choses qui ne peut pas être totalement téléguidée.
En l’occurrence, une mauvaise scène d’un film de Fellini…
Accueil dans le bureau du Directeur, qui a le physique de l’emploi : présentations et questions-réponses de base, constamment interrompues par les avions. En effet, l’institution est située en bout de piste de décollage de l’aéroport de la capitale, située en plein centre-ville. Interruption totale du dialogue à chaque décollage, mais l’orchestre continue.
Dans ce boucan infernal, le silence humain est assourdissant…
Informations données par le Directeur :
Les pensionnaires : 98 garçons, de 15 à 18 ans, dont 15 condamnés pour meurtres, mais dont 20 autres sont placés en détention préventive avec les condamnés.
Le personnel : 76 personnes (?), dont 40 femmes.
Les chambres : 8 chambres (entre 8 et 14 lits chacune). Murs sales, très sales.
Dans les chambres, toilettes fermées dans la journée avec des cadenas (achetés la veille ?), à titre de “prévention des abus sexuels entre mineurs“. Dans la journée, les mineurs utilisent les toilettes de la cour centrale, qui ne sont jamais toutes ouvertes en même temps, pour que les mineurs n’y restent pas trop longtemps…
On passe au “Vocational Center” (formation professionnelle). Un détail : il est fermé depuis deux ans (”Lack of resources“, manque de moyens).
On passe à l’école. Une seule classe. Des bancs, un bureau du prof (sans chaise), un tableau qui fut noir. Pas un cahier, pas un crayon, pas un livre, pas une armoire, strictement rien sur les murs, pas un morceau de craie qui traîne. Rien, le néant. En réalité, pas sûr du tout que l’”école” soit même utilisée. Une enseignante et une assistante sociale sont debout dans la pièce pour la visite et… attendent nos questions. Rien, strictement rien à tirer. Phrases toutes faites, langue de bois. Mériteraient une bonne paire de baffes.
A l’autre bout de la cour, 3 ou 4 voitures, capots ouverts, autour desquels s’affairent quelques jeunes. Le Directeur explique : ” on prête gratuitement un coin de la cour à un garagiste du quartier en échange d’une formation pour un groupe de 5 mineurs détenus à la fois. Comme l’Etat ne nous donne pas de budget de formation, on fait appel au secteur privé. “ (Qu’en termes à la mode ces choses-là sont dites…).
La cuisine ? Vu l’entrepôt, avec congélateurs, mais pas la cuisine elle-même. Rations ? 150 grammes de viande par personne et par jour, avec légumes, riz, etc…
La religion ? Un imam et un “priest” (?) passent systématiquement chaque semaine. La petite mosquée(avec une pancarte au-dessus de la porte d’entrée : ” Qatar Relief“) est l’endroit le plus présentable de la prison.
Retour vers le bureau du Directeur, en passant devant un deuxième groupe d’une dizaine de jeunes qui chantent à tue-tête à notre passage, accompagné par un adulte à l’accordéon (pendant que le premier orchestre continue à l’autre bout de la cour).
Pendant la visite du Centre, nous avons vu un maximum de 50 à 60 mineurs, sûrement pas 98. On peut supposer que les autres étaient restés enfermés en cellules.
Suite et fin de l’entretien avec le Directeur, dans son bureau (toujours interrompu par les décollages, pendant lesquels, chaque fois, on se regarde en souriant, sans un mot, pendant environ 30 secondes, ce qui est long, surtout quand la phrase n’est pas terminée…) :
Nos faisons remarquer - respectfully - que les normes pénitentiaires supposent soit une armoire, soit un boîte hermétique, fermées avec cadenas, pour les “personal belongings“, à titre de respect de la vie privée, mais surtout pour que les mineurs ne se volent pas entre eux leurs affaires personnelles. Il y en a, mais nous ne les aurions pas vues (on a pourtant, mine de rien, bien regardé sous les lits de chambres, lorsqu’il n’y avait pas de meubles cadenassés).
Les visites de famille sont autorisées “free of charges” (gratuites), sur un banc, près de la porte d’entrée du centre, ce qui nous permet d’apprendre que, dans les autres prisons (pour adultes), la visite des familles est payante.
A la question de savoir quelle mesure d’urgence ce Directeur prendrait s’il le pouvait : ” les jeunes en détention préventive (parfois âgés de moins de 15 ans) ne devraient jamais être placés dans ce centre avec des condamnés.” Le bons sens est une des choses du monde les mieux partagées, disait l’autre…
Lorsque des mineurs quittent l’institution à la fin de leur peine ou sur décision du juge avant la fin de la peine (sur recommandation exclusive du Directeur), les frais de transport pour retour au village sont pris en charge par l’institution, mais lorsque le montant est trop élevé (parfois pour un trajet de 500 ou 1 000 kms), les gardiens se cotisent, de leur poche.
Lesquels gardien-ne-s, en uniforme mais non-armés, ont passé tout le temps de notre visite assis à palabrer sur un banc, à l’ombre d’un arbre. Les autres collègues de service “occupaient” les mineurs avec leurs saxophones…
(Sur la sortie de prison des mineurs détenus, cela nous rappelle la visite d’une autre prison pour mineurs dans un autre pays d’Afrique, où le Directeur nous disait que seul un juge pouvait “élargir” un détenu, mais que lui-même en avait la possibilité lorsqu’un mineur était malade pour l’envoyer à l’hôpital… en espérant qu’il en profite pour s’”élargir lui-même” - sic).
Fin de la visite : le Directeur nous raccompagne à notre voiture dans le boulevard proche de la prison. Lui ayant fait remarquer, en souriant, que la porte d’entrée était restée ouverte et que nous ne voulons pas avoir la responsabilité … d’une évasion, il nous rassure en affirmant que les jeunes ne s’enfuient pas, car leur contact avec les gardiens est “excellent”, et que même certains mineurs libérés reviennent de temps en temps… pour revoir leur gardien préféré.
Tout reprendre à zéro.
PS : Pour mieux connaître les normes internationales relatives aux mineurs détenus, voir les ” Règles de Beijing ” (Nations Unies - version française) sur l’administration de la justice des mineurs, ou encore l’excellente documentation de l’ONG “Penal Reform International“(version française).

Voir sur un billet précédent de ce blog sur ce thème :
“Enfants en prison - Témoignage en Guinée (déc.06) “
ou encore, vu sous un autre angle (en Suisse) :
” Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”
