L’information, l’Histoire et les poubelles
31.05.08Mr. Henry Kissinger, ancien Ministre des Affaires Etrangères du président américain Richard Nixon, est aussi célèbre pour deux phrases d’anthologie de l’humour diplomatique :
” Il n’y aura pas de crise internationale la semaine prochaine, mon agenda est plein.”
et
” Si vous m’avez compris, c’est parce que je me suis probablement mal expliqué.”
Prix Nobel de la Paix en 1973, il fait encore quelques apparitions dans l’actualité notamment à l’occasion d’une visite à Paris, en 2001, au cours de laquelle il fut convoqué et interrogé par la police judiciaire dans l’affaire de la disparition de 5 Français au Chili, au titre d’inspirateur du fameux Plan “Condor” mis en place après le coup d’Etat de Pinochet au Chili.
Un journaliste anglais, Christopher Hitchens a publié en 2001 un livre ” Les crimes de Mr Kissinger”, incitant ce dernier à prendre, désormais, de multiples précautions avant de se déplacer quelque part dans le monde…
Dans le premier tome de ses “Mémoires” (” A la Maison-Blanche, 1968-1973“), il explique - ce qui n’a rien à voir avec son implication politique - les difficultés rencontrées dans son travail de consultation d’archives pour écrire ses mémoires :
” Un des paradoxes de cette époque de rapports et de machines à photocopier, de bureaucratie proliférante et d’archives obligatoires, est qu’il devient pratiquement impossible d’écrire l’histoire.
Lorsqu’on s’occupe des siècles passés, la difficulté est de trouver assez de documents de l’époque ; mais lorsqu’on écrit sur la diplomatie moderne, il faut éviter d’être submergé par l’information écrite.
Si un historien (…) avait à sa disposition la totalité des millions de documents relatifs à n’importe quelle période moderne, il aurait beaucoup de peine à savoir par où commencer. Les archives écrites, par leur volume même, obscurciraient autant qu’elles éclaireraient sa recherche ; elles ne lui apporteraient aucun critère lui permettant de déterminer quels sont les documents destinés à fourni un alibi et quels sont ceux qui ont véritablement guidé les décisions, ceux qui traduisent une participation réelle et ceux qui ont été établis dans l’ignorance des évènements cruciaux.
Avant notre ère de communication, les instructions données à un négociateur devaient être conceptuelles, et en ce sens elles donnaient un aperçu de la pensée des hommes politiques; à l’âge du télétype, elles sont généralement techniques ou tactiques et en conséquence n’indiquent ni les buts ni les considérations ultimes. Les dossiers officiels de notre époque ne nous révèlent pas nécessairement quelles décisions furent prises par voie secrète doublant les voies officielles, ni quelles affaires furent traitées oralement sans jamais laisser de traces dans les archives. Il arrive que les comptes rendus rédigés par ceux qui participent à des discussions ne soient que tentatives de justifier “a posteriori”. (…) On peut trouver à peu près n’importe quoi par la présentation sélective des documents. La tendance actuelle à la divulgation abusive et généralisée fait que la quasi-totalité des documents sont rédigés dans un souci d’autojustification.
Ce que gagne le journaliste, l’historien le perd.”
Ecrites en 1979, c’est-à -dire 12 ans avant de prendre en pleine figure les accusations de complicité de crime de guerre et crime contre l’humanité pour son implication politique dans la guerre du Vietnam, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, dans la guerre d’indépendance du Bangladesh, et, dit-on, dans le génocide du Timor-Oriental, ces lignes ne peuvent pas être suspectes de se vouloir une sorte d’auto-défense.
Elles nous semblent cependant pouvoir servir à comprendre les difficultés propres à notre univers actuel de communication:
L’information se transforme en communication :
Les journaux ont de plus en plus de difficultés à financer le vrai travail journalistique d’enquêtes et d’investigations sérieuses. Un journaliste a aussi ” à sa disposition des millions de documents” et a ” beaucoup de peine à savoir par où commencer”… Le métier de journaliste tourne à la compilation des autres sources d’informations, décuplées en nombre par leur accessibilité via Internet, où l’on déniche en quelques secondes tous les faits (vrais et faux), tous les arguments possibles et imaginables (la nébuleuse des “justifications”).
La hiérarchisation des informations est toujours possible, mais au gré… du hasard d’Internet et de la nécessité de faire court et rapide. La pro-duc-ti-vi-té…
De leur côté, les décisions politiques sont de plus en plus des réponses techniques, quasiment en temps réel de la médiatisation des problèmes qui (et lorsqu’ils) apparaissent dans les médias. Moins on a pouvoirs, plus on communique…
Curieusement, par exemple, (et sans optique partisane partisane - ce serait probablement la même chose avec tout-e autre président-e), on entend beaucoup dire que le gouvernement et le président français actuels réagissent au quart de tour sur l’actualité, par des mesures et décisions techniques, sur tous les sujets, dix fois par semaine, sans qu’on perçoive quelle est la vision politique globale qui sous-tend ces décisions.
Autrement dit, ils ont quasiment tous les pouvoirs, et tous les grands groupes médiatiques dans la poche, mais on ne sait toujours pas où on va…
Mais pour en revenir à l’information, celle du grand-public, la douche quotidienne d’informations factuelles, de commentaires, et de diversions des vrais problèmes vers la “pipolisation”, donne le sentiment d’être obligé de “faire les poubelles”.
(Qui donc disait : “ Je ne lis les journaux qu’avec 8 jours de retard, pour savoir ce qui était faux, incomplet ou biaisé, et que je n’aurais pas perçu comme tel en les lisant le jour même de leur parution” ?).
Sans compter les billets de commentaires, qui sont très souvent de simples exercices de style destinés à valoriser la signature…
N’oublions jamais le destin des journaux le lendemain de leur parution…
De manière accessoire, on peut aussi mentionner la tendance, toute récente, dans certains médias, à “l’interactivité des lecteurs et auditeurs dans l’élaboration des informations“.
Exemple (article du “Temps”-Suisse du 30 mai 2008) : la Radio Suisse Romande ” sollicite son auditoire, à requiert ses compétences et ses informations. Les émissions d’information ont été repensées pour encourager cette interactivité, pour fonder cette nouvelle alliance.“
Mais les premiers résultat de ce “journalisme citoyen” sont, semble-t-il, décevants, en nombre de réactions du public. Ce que le directeur de l’information, Patrick Nussbaum commente ainsi : ” Nous sommes au début d’une démarche de longue haleine. Et peu importe à la limite le nombre d’interventions : elles sont de qualité, c’est ce qui nous importe.(…) Il ne faut pas surestimer l’apport de cette interactivité, qui peut facilement avoir un côté bling-bling. Nous sommes dans une société qui adore son nombril et donner son opinion sur tout. Regardez les blogs : 98 % sont inintéressants” (sauf celui-ci… hi,hi!).
Ce à quoi un ancien journaliste de cette même Radio Suisse Romande répond : ” Cette drague de l’auditeur, ces constants appels du pied du genre ” votre opinion nous intéresse ” reviennent à castrer le journalisme.(…) Je refuse d’être un concierge qui gère une plate-forme d’opinions diverses.”(Je m’insurge) “devant le fait d’être un journaliste dont la fonction première ne serait plus que de mettre en ondes ou en page les géniales contributions citoyennes. Je ne veux pas être un passe-plat !”
L’article du “Temps” donne la référence d’un site américain spécialisé dans le journalisme participatif : www.journalism.org qui analyse cette “déception” (beaucoup de répétitions, peu d’informations nouvelles ou vérifiables, nécessité de filtrer,etc…).
Il y aura toujours de la place pour de vrais journalistes, mais, sachant qu’il est de bonne salubrité mentale de lire aussi les journaux avec lesquels on sait qu’a priori on n’est pas d’accord, que ne faut-il pas, grands dieux, éplucher comme forêts de papier pour trouver une vraie information et un vrai commentaire !!!
Mais alors,
quelle sera la méthodologie des historiens
sur l’époque actuelle ???
PS : Autres billets de ce blog sur les medias :
” Le bourrage par le conditionnel “
” Le journal “Ouest-France” distribué en prison “
” Les gratuits, la bê(tis)e humaine et les ados “
Photo
photo
photo

Publié par Bernard Boeton



Photo
Photo
Photo
Photo

Photo
Photo
Dialogue avec Mark Twain










Source photo



