Une semaine de prison humaine…

18.12.07

Au cours de la semaine du 10 au 15 décembre, l’Abrincate a animé, dans un Centre Educatif fermé de Roumanie, à quelques dizaines de kilomètres de Timisoara, une formation de personnels de l’Administration Pénitentiaire roumaine sur la prévention de la violence et de la maltraitance dans les institutions s’occupant de mineurs.
Ouverte à une vingtaine de fonctionnaires de plusieurs régions du pays, cette formation s’est déroulée dans le Centre lui-même, entouré de palissades éclairées toute la nuit, avec quelques miradors au sol, pour surveiller les déplacements de 62 mineurs incarcérés après jugement pour un an au minimum.

Pour avoir fait la même formation il y a un an dans un Centre identique d’une autre région du pays, la différence est nette : l’atmosphère est saine, le personnel, plutôt jeune, est visiblement désireux d’élever les standards des pratiques professionnelles avec les mineurs en milieu carcéral. C’est toujours la même chose : dans une institution, quel que soit son standard, ce qui compte c’est la volonté des personnels d’améliorer leurs pratiques.

Exemples de questions traitées :
- Faut-il promouvoir les caméras vidéos pour surveiller chaque centimètre du centre ?
- Faut-il confier une part de responsabilité de la discipline aux mineurs plus âgés sur les plus jeunes ?
- Comment prévenir la violence entre mineurs ? Ou la violence du personnel sur les mineurs ?
- Quelles sont les procédures de signalement interne ?
- Comment faire comprendre aux mineurs que c’est leur acte qui a été jugé et non leur personne ?
- Comment préparer les jeunes incarcérés à leur sortie ?

Autant de questions débattues avec sérieux - et parfois quelques tensions - mais toujours dans un souci, et dans l’esprit positif, de mieux respecter la sécurité des mineurs, celle du personnel et celle de l’institution.

Mais aussi :
- Comment aussi sortir progressivement d’une gestion quasi-militaire, héritée de l’ancien régime communiste ?
- Comment convaincre l’opinion publique de la nécessité de donner des sanctions véritablement éducatives à des mineurs qui n’ont parfois jamais connu leurs familles et qui découvrent - dans un centre privatif de liberté - une vie quotidienne réglée, une vie communautaire avec d’autres jeunes qui ne se sont pas choisis,  les 3 repas chauds et le sommeil à heures fixes, alors que beaucoup d’entre eux vivaient dans le chaos de la rue ?

Interrogés individuellement, certains d’entre eux, à qui l’on a demandé ce dont ils souffraient le plus dans le Centre, répondaient : je ne sais pas ce que je vais faire quand je vais sortir

Toujours est-il que ces contacts, avec les jeunes comme avec le personnel, furent une expérience humaine et professionnelle très forte, d’autant plus que vivant toute la semaine dans une des cellules du centre, comme les participants, les pauses, les temps libres et les repas ont été l’occasion d’entretiens spontanés, parfois individuels, avec ceux-ci, à propos de telle ou telle situation qu’ils-elles affrontent dans leur travail quotidien : des situations douloureuses, des conflits de prérogatives au sein du personnel (est-ce le job du psychologue ou de l’éducateur ?), une hiérarchie souvent absente, et un contact permanent avec des mineurs qui refusent parfois toute autorité - mais parce qu’ils n’ont jamais connu de vie sociale où les contraintes sont compensées par des avantages - ce que personne ne leur a jamais expliqué avant 14 ou 15 ans…

Dans ce contexte professionnel, le travail éducatif est frustrant, en raison des affrontements verbaux et des multiples formes d’agressivité jamais bien graves, mais qui parfois désespèrent les travailleurs sociaux et les éducateurs.
On ne parle jamais de la souffrance professionnelle de ces personnels, qui, parfois, ne voient pas de résultat de leur travail quotidien avant plusieurs mois…

Au cours de la formation, plusieurs jeux de rôles ont été réalisés. Exemples :
- un jeune se plaint auprès d’un membre du personnel de la violence de ses compagnons de cellule ;
- un membre du personnel estime inacceptable le comportement d’un de ses collègues vis à vis des jeunes et décide de parler à la direction du Centre ;
- le Directeur du Centre est interpelé par un journaliste qui a reçu le témoignage d’un parent d’un des mineurs incarcérés qui se plaint d’avoir été abusé sexuellement par un membre du personnel de nuit ;

- etc,etc…

Ayant l’expérience de ces formations dans plusieurs pays, on ne peut que constater que les situations - et les questions - sont toujours les mêmes :
- Comment organiser la prévention de la maltraitance et des abus de pouvoirs dans un milieu fermé ?
- Comment assurer la sécurité des mineurs, la présomption d’innocence d’un collègue accusé faussement d’avoir violenté un mineur ?
- Comment gérer les clans dans le personnel ?
- Comment répondre à un journaliste ?
- Qu’est-ce qu’un signalement ? Qu’est-ce qu’une plainte ? Qu’est-ce qu’une preuve ?

- etc,etc…

Le paradoxe est que ce type de problèmes ne peut être traité que comme si la vérité ne pouvait sortir que de la fiction d’un jeu de rôle…
” La vérité de l’homme est ce qu’il cache. “ (A.Malraux)

C’est peut-être ainsi qu’est né le théâtre ???


Le Salut, pour vous, c’est quoi ?

24.06.07

Sollicité en 2003 par les ” Cahiers Protestants “ sur ce thème imposé,
l’Abrincate avait proposé ce qui suit :

Elie Wiesel raconte parfois que, dans le camp de concentration d’où il a survécu, des prisonniers, abasourdis par leurs conditions de ” vie “, et présumant le destin qui les attendait, décident de faire … le procès de Dieu : Juges, Procureurs, avocats s’improvisent.
Pendant les débats, l’avocat de la défense de Dieu se révèle particulièrement bouleversant et efficace. Au terme du procès, les jurés prononcent l’acquittement de Dieu.
On demande alors à l’avocat de la défense comment il s’y est pris pour défendre Dieu aussi brillamment : ” C’est simple, je me suis mis à la place de Satan…”

Le Bien et le Mal, Satan, le Péché, le Salut… Voilà des couples de mots que toutes les religions du monde ont inscrit dans le langage automatique de tous leurs catéchismes : nous sommes ” tous pêcheurs “, mais le Salut est donné… Il doit donc bien y avoir quelque chose derrière ces mots pour qu’ils aient survécu à 2 000 ans d’histoire.
Mais, à 18 ans, la vie offre tant de choses qu’on ne peut se résoudre à la vivre en noir et blanc, alors qu’elle est en couleurs.

Les années passent, et au fil des situations vécues, une autre notion apparaît, plus sourde, mais plus forte, à laquelle personne, visiblement, n’échappe : le mystère, que nos bons professeurs de grec définissaient ainsi : ” ce devant quoi on ne peut que se taire”.
Il surgit sous forme de choc, de gifle, ou d’extase. Il laisse de toute façon KO : il n’y a plus de mots qui tiennent. D’autant plus que les mots peuvent être gravement détournés, ce qu’Albert Camus résumait ainsi : ” Mal utiliser les mots, c’est ajouter au malheur du monde.

Août 1983. Bangladesh. Village de Chilmari, au bord du fleuve Brahmapoutre, à 400 kms dau nord de la capitale, Dhaka. Inondations. Erosion des terres par le fleuve. Comme chaque année, des milliers de villageois déplacent leurs huttes de bambou vers l’arrière, à dos d’homme, sur les flancs des digues qui risquent de s’effondrer si la crue du fleuve s’amplifie. Paysans sans terre et sans travail, autre que journalier, nuées d’enfants, marché pourtant bien achalandé, mais aux prix inabordables - et donc distribution de nourriture en urgence pour 8 ou 10 000 enfants chaque jour.
Des cliniques où cent à cent vingt enfants perfusés étonnent pourtant les médecins (” plusieurs de ces enfants, selon nos livres de médecine, devraient être morts depuis longtemps “). Mais on en enterre parfois deux ou trois par jour.
Des responsables ? des coupables ? La surpopulation, les propriétaires terriens, l’analphabétisme , les spéculateurs su les marchés, l’islam obscurantiste, la corruption, l’incompétence des autorités … Mais le mal, dans ce contexte, c’est quoi ? c’est qui ?
Le Salut ? A première vue, la notion est intempestive … Pour 80 % de la population, il s’agit de survivre, à l’horizon des trois ou quatre jours qui suivent… A plus long terme, une seule piste sûre : mettre tout le monde à l’école, à condition qu’elle soit aussi un apprentissage de la solidarité - ce que permet l’éducation fonctionnelle.
Le droit à l’éducation est la matrice - et le moteur - de tous les droits humains. On sait que ce ne sont jamais les plus pauvres qui font les révolutions, mais les classes moyennes éduquées. Quand on sort du Bangladesh, on se dit que dans d’autres pays où il y a des révoltes à cause du prix du pain, c’est que tout espoir n’est pas perdu…

Mai 1995 : Rwanda. Prison de Gitarama. 8 000 prionniers accusés de génocide (ou de complicité), debout, en plein soleil. On entre dans la grande cour centrale, on se fraye un chemin au milieu d’une foule apparemment plutôt calme. Quand il y a un ” trou ” dans la foule, c’est qu’il y a un mort, qu’on transporte sur un brancard et qui circule de bras en bras au-dessus des têtes ” vers la sortie “.
Une voix - celle d’un tueur de village ? - nous lance : ” C’est ça, vos droits de l’homme ?”.
A l’autre bout de la cour, un bâtiment. Un escalier qui descend vers le sous-sol, sur les côtés duquel des prisonniers accroupis se lèvent pour créer un espace de passage aux visiteurs. En-bas à droite, une pièce en sous-sol où croupissent environ soixante jeunes, de 12 à 18 ans. Les matelas sont accumulés contre un des murs pendant la journée. Un prisonnier adulte (un tueur de village ?) nous interpelle : “Auriez-vous des cahiers et des crayons pour que je puisse faire un peu de scolarité, autrement qu’en écrivant sur les murs ?”

De retour à Kigali, la capitale, audience chez le Ministre de la Justice, à qui nous expliquons nos programmes en faveur des alternatives à la prison pour les mineurs - ou au moins pour qu’ils ne soient pas incarcérés avec des adultes.
Réponse du Ministre : ” Sous l’ancien rélgime, j’ai fondé une association de défense des droits de l’homme au Rwanda. Dès que je suis devenu Ministre, j’ai dû décider immédiatement que la mesure la plus urgente était d’en mettre le plus possible en prison pour leur épargner une mort certaine par vengeance villageoise.”
Depuis le nazisme, aucune situation n’a suggéré aussi fortement le déluge du mal absolu : le Rwanda? Pas d’enjeu géopolitique, pas de pétrole, pas de complexe militaro-industriel : le massacre de 500 à 800 000 personnes s’est fait à la machette… En tous cas, malgré tous les ouvrages d’analyse en tous genres … un certain mystère. De retour en Suisse, impossible de s’exprimer avant 48 heures…

N’importe quelle année, n’importe où en Afrique ou en Asie, un enfant de 8 ou 10 ans joue le rôle de garde-malade de sa mère hospitalisée, atteinte du SIDA …
Le péché de qui ? Etrange sentiment, devant la pandémie du SIDA, que le salut de l’humanité est peut-être plus menacé par le comportement intime de chacun que par la menace de l’arme nucléaire…

Novembre 1994. Belgique. Tribunal de Turnhout. Un Britannique, fondateur et éditeur d’un guide touristique pour homosexuels comparaît en justice, suite à notre campagne contre l’exploitation sexuelle des enfants dans le tourisme. Son ” Club ” fournissait, moyennant finances, des ” portfolios “, par pays et sur demande, où figuraient tous les détails pratiques pour ” se payer ” des jeunes garçons dans les pays les plus pauvres : les lieux, les coûts, les pièges à éviter, le vocabulaire de base pour aborder les garçons des rues,etc….
Argument développé par la défense de l’accusé ? ” Que vaut-il mieux pour un jeune garçon abandonné ? Vivre dans - et de - la décharge publique ou bien être accueilli, nourri, habillé, scolarisé et aimé par un homme ? “
(sic).
Y aurait- il donc une pédophilie humanitaire, qui ” sauve les enfants ” ?

Partout, et dans tous les domaines, il y a ceux qui se payent de mots et ceux qui ” payent les mots cassés“….
On pourrait faire tout un glossaire des mêmes mots qui nomment à la fois des ” péchés ” et des ” voies de salut ” pour l’humanité … selon que l’on tient le manche du marteau ou que que l’on soit sous l’enclume :

- ” l’amour des enfants” qui sert parfois de prétexte pour les violer et les détruire ;
- ” la souveraineté de l’Etat “, prétexte à tant de dictatures pour massacrer leurs populations ;
- ” le droit d’ingérence ” qui consiste parfois à intervenir, de manière sélective, dans les Etats les plus faibles ;
- ” l’embargo économique ” qui a souvent l’effet contraire de l’effet voulu sur une population qui n’a d’autre choix que de s’accrocher aux dictateurs en place ;
- ” la mondialisation/libéralisation de l’économie mondiale”, présentée comme la seul alternative de développement, après l’échec du communisme, et qui préconise le ” désengagement de l’Etat ” dans des pays qui ne consacraient déjà que 5 à 8 % de leurs budgets nationaux à la santé publique et à l’éducation…
- la ” libre circulation des personnes “, notion qu’on peut mettre en rapport avec les statistiques de l’ ” Office des Nations Unies pour la Prévention du Crime” qui annonce que, chaque année, environ 700 000 personnes sont victimes de trafics d’êtres humains dans le monde ;
- l’annonce récurrente et toujours très médiatique de la “promotion des droits de l’enfant“, croisade universelle des pays européens, dans lesquels, pourtant, des milliers d’enfants disparaissent définitivement chaque année des institutions où les autorités les ont placés.
On peut même lire dans un document officiel de l’Office Fédéral
(suisse) des Réfugiés (à propos des réfugiés en général, dont des mineurs) : ” Près des 90 % des requérants d’asile originaires d’Afrique quittent le domaine de l’asile par des départs non-officiels. Sans cette soupape (sic), la politique d’asile devrait assumer un fardeau social et financier qu’elle ne pourrait pas supporter. Les disparitions - qu’on le veuille ou non - remplissent ainsi une fonction-clé dans la gestion des flux migratoires entre la Suisse et l’Afrique “.(…)

Dans le tas de ferraille du siècle de fer qui s’annonce, on se doit d’entretenir les devoirs de mémoire et de repentance historique, mais aussi d’exercer notre responsabilité devant les générations futures (”sauver la planète“).
Or les “péchés” du passé et ceux de l’avenir sont finalement plus facilement identifiables que ceux du présent : aujourd’hui, que pouvons-nous faire ? A l’heure de la mondialisation, l’action individuelle a-t-elle encore un sens ? Par où se tourner ? Que répondre à un Président américain qui termine ses discours de croisade par “ God bless America “, sinon : ” God bless the Iraki children ” ?

Pendant la guerre du Kosovo, un ami grec défendait les Serbes par ” solidarité orthodoxe “.
Réponse : ” Devons-nous par solidarité catholique, soutenir les religieuse rwnadaises jugées en Belgique pour complicité de génocide ?
Si la religion est une affaire d’identité à laquelle on s’accroche et dans laquelle, finalement, on s’enferme, que signifie alors le salut individuel ou collectif ? Tous les conflits qui mêlent les intérêts des Etats avec les identités religieuses, en manipulant les notions de salut (le nôtre) et de péchés (ceux des autres), sont insolubles, comme en Irlande du Nord, en Israël.-Palestine,etc…
Les notions de péché et de salut sont des notions religieuses - qui devraient ” relier ” les hommes entre eux. Pourquoi dégénèrent-elles en péchés et saluts collectifs, c’est à dire en guerres de religion ?
Si la religion est affaire de vérité, individuelle et collective, il faut se convaincre de ce que disait le poète : ” La vérité ne meurt jamais, mais elle mène une existence misérable”.

Il y a quelques années, devant travailler sur la notion juridique de “Crime contre l’humanité“, nous demandions à un juriste australien : ” Ne pensez-vous pas que la criminalité organisée envers les enfants devrait être qualifiée et poursuivie au titre de Crime contre l’humanité ? “.
Réponse : ” Dans le droit australien, nous avons seulement le crime contre la personne”.
Et il ajoute en souriant : ” Mais si vous me donnez une définition de l’humanité, je vous dirai si je réponds positivement à votre question…”
Au fil de nos recherches, nous avons découvert qu’en réalité, le Crime contre l’humanité, qui est la plus haute qualification criminelle existante, ne se réfère à aucune définition objective de l’humanité. Comme si, historiquement, l’humanité ne pouvait se définir que négativement, à savoir par ce qui la nie.
On ne peut définir l’humanité, mais il est désormais définitivement admis en droit que l’esclavage, l’ apartheid ou l’extermination d’une population, sont des Crimes contre l’humanité - lesquels n’ont juridiquement pas besoin d’être commis en situation de conflit armé pour être qualifiés comme tel (ce que beaucoup de gens, y compris parmi les juristes, semblent ignorer).

Mais finalement, n’est-ce pas mieux ainsi ? Plutôt que de s’envoyer à la figure des concepts, des définitions prétenduement exhaustives, des identités, des jugements, des appartenances, et autres “querelles des universaux“, il est finalement préférable de faire silence, d’écouter le mystère d’une humanité qui se cherche dans un au-delà suffisamment difficile à identifier dans le présent.

Au risque de faire sourire … Voyageant souvent dans de nombreux pays, nous essayons toujours de trouver le temps, ne serait-ce qu’une heure, au pas de course, pour visiter le lieu où s’exprime la religion des gens du pays : le Temple de Kali à Calcutta (Inde), la Mosquée marocaine de Nouakchott(Mauritanie), la Grande Synagogue de Jérusalem(Israël), la Cathédrale St Patrick de New York (ou Trinity Church, à deux pas de ” Ground Zéro “), le Temple tibétain de Kathmandou (Népal), la Cathédrale orthodoxe de Bucarest (Roumanie), la petite église d’Addis-Abeba (Ethiopie), la petite Mosquée de Mitrovica (Kosovo) ou le grand Temple Shinto de Tokyo (Japon).
Ou encore cette magnifique petite église d’un village du sud de la France où, sur le portail écrasé de soleil, un papier jauni sous plastique indiquait : “ Dimanche - 16 h 30 : ” Méditation des mystères douloureux “
Dans tous ces lieux, qu’il y ait foule ou pas, une écoute du silence, qui transpire tout sauf le vide, une sorte de sérénité naturelle, des gestes rituels lents ou rapides, des chants incompréhensibles, des objets étranges ou inattendus, mais captés par des regards intérieurs d’effroi et d’espoir, happés par la nuit des temps et pour longtemps encore…

Et lors d’un de ces retours en Suisse, un quotidien romand étale “à sa une” le problème très controversé du partage de la Cathédrale de Lausanne entre les religions de la place, débat où la pingrerie le disputait au théologique.
Dans un pays où une bonne proportion de gens disent ne croire en rien, et où le débat collectif navigue en permanence entre le cours du dollar, la météo du week-end, la distribution légale de drogue ou le destin des demandeurs d’asile, on se dit que ce pays aurait pourtant une chance unique d’être un exemple de dépassement des identités de clocher, et d’agir, ne serait-ce que sur les symboles, surtout lorsqu’on prétend prêcher sur l’essentiel, qui n’est rien de moins que le salut de l’humanité.

Et on se dit qu’il faudrait inventer le péché d’ineptie.”

(Voir aussi un précédent billet de ce blog : ” Satan et les statues” qui reprend en introduction l’anecdote d’Elie Wiesel)


“Le vent se lève” sur trop de tombes…

3.09.06

Belfast, Royal Avenue, en face du “City Hall” (mairie), samedi 26 août 2006, vers 18 heures. Arrivée de l’aéroport international pour participer à un congrès.

Le bus No 1a - pour se rendre à l’hôtel - a du retard, et les trois passagers de l’abribus, dont l’Abrincate, échangent leur étonnement. Mais progressivement, du bout de l’avenue, s’annonce un défilé d’une dizaine de groupes musicaux (flûtes et percussions) en costumes traditionnels, chacun suivi de trois rangées d’hommes endimanchés, avec, au veston, des décorations, des symboles et autres foulards orange. C’est un des défilés des “Orangistes” protestants, “loyalistes”. Drôle d’ambiance : pas un mot échangé entre eux, des visages durs, fermés, des regards qu’on pourrait croire haineux, dans une démarche militaire parfaitement coordonnée, bien que sans uniformes. Mais le malaise vient surtout du fait…qu’il n’y a personne - mais absolument personne - sur les trottoirs de l’avenue, ne serait-ce que pour les regarder passer. Comme s’ils défilaient pour eux-mêmes.

Question au voisin d’abribus : ” Si tous ces hommes s’exprimaient d’une seule voix pour dire une seule chose , ce serait laquelle ?” - ” Rien - c’est la pure et simple commémoration rituelle de la victoire contre les catholiques il y a quelques centaines d’années. Et ça n’intéresse personne.”

Mercredi 30 août, 14 heures. Après-midi de pause dans le déroulement du congrès international. Sur la base d’un prospectus trouvé dans le hall de l’hôtel, et intitulé “Political Tours”, rendez-vous devant un immeuble au départ de la grande avenue de “Falls Road”, côté catholique de Belfast. Le guide ? Un ancien prisonnier de l’armée britannique. Quinze ans de prison, effectués avec beaucoup d’autres, dont Bobby Sands et 11 autres prisonniers qui sont morts il y a plus de 20 ans, au terme d’une grève de la faim, mémorable, face à laquelle Margaret Thatcher n’a rien cédé pendant les longues semaines où s’égrenaient les annonces lancinantes des noms des morts en prison. Un guide au ton serein, au physique de joueur de rugby, au regard et aux gestes déterminés, rappelant les grandes étapes de la lutte des Républicains irlandais depuis un siècle.

La visite consiste à remonter l’avenue, en s’arrêtant à différentes étapes symboliques. Ses explications sont interrompues - c’en est parfois agaçant - par les salutations des passants sur le trottoir ou par des klaxons d’automobilistes qui le reconnaissent au passage. La plupart des étapes de la visite consistent à commenter les “murals“, ou peintures murales, qui recouvrent parfois un côté entier des façades de maison. Partout des portraits des grévistes de la faim, avec quantité de slogans, de réflexions, ou de citations des uns ou des autres, du genre Si personne ne défend les défenseurs des droits de l’homme, qui défendra les droits de l’homme ?. Devant l’une de ces peintures, représentant un jeune avocat abattu par l’armée britannique, le guide termine son commentaire par un silence, suivi de c’était mon avocat“.

La visite se termine à l’autre bout de l’avenue, par la visite du cimetière et du carré où sont enterrés les grévistes morts de faim : le nom de Bobby Sands est gravé au milieu des autres, sans aucun signe particulier. Le guide ne montre aucun signe d’émotion, si ce n’est un débit de commentaires plus lent, voire pesant. Emotion certainement, mais peut-être aussi lassitude. Ayant accepté de prendre un verre avec nous après la visite pour échanger plus spontanément, il nous confie : Ce qui me désespère le plus aujourd’hui, c’est la dépolitisation de la nouvelle génération”.

Question (d’un ignare) :

- ” Votre combat pour l’indépendance et le départ de Britanniques revient-il à demander de devenir partie intégrante de la République d’Irlande ? “
- ” Oui “
- ” Donc la République d’Irlande vous soutient ? “
- ” Non”
- ” Ah, pourquoi ?”
- ” Parce que notre lutte est aussi pour un socialisme démocratique et cela leur fait peur : depuis un siècle, notre combat est aussi politique. Le peuple, le peuple, le peuple.”
- ” Mais ne croyez-vous donc pas que même en obtenant le départ de l’administration et de l’armée britanniques, vous serez encore minoritaire au sein de la République d’Irlande, et qu’avec l’intégration progressive de l’Union Européenne et l’ouverture des frontières, les données du problème seront radicalement différentes ?”

- ” Peut-être” …

Etonnament, le congrès international fut officiellement ouvert, au Centre des Congrès de Belfast, par la Présidente de la République d’Irlande, venue spécialement de Dublin. Née à Belfast, étudiante puis avocate dans cette ville, elle était “invitée”. Le programme du Congrès prévoyait un invité-surprise, le jeudi, veille de la clôture des travaux. Qui était donc l’invitée surprise ? Madame Cherie Blair, épouse de l’autre, ancienne avocate. Comme si, dans le contexte de l’Irlande du Nord, il fallait “ré-équilibrer”… les invité-e-s.

Retour de Belfast, à peine sorti de l’avion, nos écrans affichent : “Le vent se lève”, de Ken Loach, Palme d’Or du Festival de Cannes 2006. Film dur, mais authentique. Et surtout un véritable cours d’histoire qui dépasse de beaucoup la simple problématique irlandaise des années 1920 (on ne peut s’empêcher de penser au problème palestinien - auquel d’ailleurs notre guide se référait à de nombreuses reprises). Où l’on voit les tensions (violentes) entre ceux qui sont prêts au compromis et ceux qui veulent tout ou rien. Ceux qui veulent “tout”, pour ne pas trahir la mémoire de ceux qui sont morts, sont prêts à assassiner leurs propres frères qui s’apprêtent à signer le compromis pour arrêter les souffrances (le sermon du curé de paroisse est pathétique).

Mais l’on se dit aussi qu’il y a autant de morts parmi ceux qui négocient que parmi les “fondamentalistes”, et que la phrase bien connue de Camus est à graver dans tous les livres d’Histoire : ” On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police”.

Et ajouter la phrase peinte sur le mur de côté d’une maison, à 50 mètres de la mairie de Belfast : ” Un pays qui a un oeil fixé sur son passé est sage ; un pays qui a les deux yeux fixés sur son passé est aveugle”.


De mes yeux vu (3)

6.06.06

Ethiopie : sous le régime de Menguistu, arrivée à Addis-Abeba. Sur la route de l’aéroport vers le centre-ville, un immense panneau rouge avec lettres noires : ” Ethiopia shall be the country of heavy industries” (”L’Ethiopie sera le pays des industries lourdes”).
Hôtel : monacal, mais propre.

Dans les rues, des Blancs marchent la tête basse. Ce sont les coopérants soviétiques - parce qu’ils n’ont pas de voitures. Un Blanc d’Europe occidentale se déplace toujours en voiture.

Dans les ministères, une posture générale vis-à vis de l’Européen de passage : la fierté (”Nous n’avons connu que quelques années de colonisation italienne“), mais une rectitude et un sens très développé - éminemment appréciable - de la dignité qui suppose la réalisation millimétrique des engagements pris avec l’étranger.

A 400 kms au nord de la capitale, traversé des paysages époustouflants de beauté naturelle - dont un col à 4000 mètres.

Arrivée à Dessié, pour cause de prise d’otages d’occidentaux par les milices tigréennes dans un village à 30 kms au nord de la ville. Accueil froid mais direct des autorités : “Vous devez vous présenter chaque matin et chaque soir au commissariat de police le plus proche de votre hôtel”.

Arrivé au village en question, une scène étonnante : des dizaines de paysans alignés, en haillons, parfois pires que maigres, viennent déposer, un par un, les armes dont ils disposaient à domicile. Certains viennent déposer des lances…

Accueil par les villageois qui ont vu partir les occidentaux avec les Tigréens, tôt un matin, pour les “évacuer”. Larmes des villageois à l’arrivée d’un étranger. On discute des dispositions à prendre : un ouvrier, de grande taille, le regard fier, n’est pas d’accord sur une mesure de sécurité : ” Monsieur, ici, vous n’êtes pas en Afrique du Sud”…Bon.

Retour à Dessié. De la fenêtre de l’hôtel, vision … forte d’un alignement d’une centaine de jeunes garçons, certains visiblement mineurs, entourés par des soldats qui les ont sorti de chez eux ou cueilli à la sortie de l’école. Embarquement immédiat dans les camions pour combattre les Tigréens. Le gérant de l’hôtel, discrétement : ” Beaucoup vont mourir : la règle est que s’ils sont blessés, ils sont abattus pour éviter qu’ils ne soient faits prisonniers, afin qu’ils ne parlent pas.”

Un mois d’attente. Visite régulière des ministères, à l’affût de millimétres d’informations sur les otages. Puis un coup de téléphone . ” Ils arriveront après-demain à 18 heures à l’aéroport d’Addis”. Aucune autre information sur d’éventuelles négociations : on ne saura rien - ce qui s’appelle “rien”. Retrouvailles évidemment émouvantes. Téléphones aux familles. Départ pour l’Europe sur un vol Lufthansa. Le pilote les installera en première classe, pour éviter tout contact avec les journalistes qui resteront en “classe bétail”.

A l’aéroport, avant d’embarquer, une des otages, très joyeuse et dynamique depuis sa libération, passe le cap du contrôle de son passeport et subitement, dans les 10 secondes qui ont suivi le contrôle, s’effondre dans une crise de larmes en criant : “C’est fini“.

Ne pas juger l’état psychologique réel d’un-e otage sur le ton employé lors des retrouvailles ou pendant ses interviews à son retour.


De mes yeux vu (2)

6.06.06

Bangladesh : dans le train qui va de Dhaka, la capitale, à Rangpur (250 kms au nord), pas un cm2 de libre. Durée du trajet : 24 heures, dont une nuit en couchettes, y compris sur le bateau qui traverse le Brahmapoutre (25 kms de large). Du monde partout, dans les wagons, places assises et places debout, sur les tampons entre les wagons, sur les wagons, accrochés à l’extérieur… on distingue parfois à peine la structure du wagon…

Question : comment le contrôleur procède-t-il pour contrôler les billets ?

Vous avez 30 secondes pour réfléchir avant de lire la suite…

Réponse : Le train s’arrête en rase campagne, l’armée encercle le train et fait évacuer tous les wagons : ne remontent dans le train que celles et ceux qui ont un billet valide… les autres continuent à pied. C’est rare, mais ça se fait…

Arrivé à Rangpur, vous prenez un véhicule qui vous conduit, vers l’ouest à Kurigram et Chilmari au bord du fleuve. La route est une digue surélevée, comme les maisons, qu’elles soient en briques et ciment en ville ou qu’elles soient en bambou en campagne. Densité de population en milieu rural : 1 250 hb/km2 (un million d’habitants dans un cercle de 50 kms de rayon). Il y a donc toujours quelqu’un qui vous regarde, où que vous soyez et quoi que vous fassiez.

Arrivé à Chilmari, par exemple au mois d’août, c’est la pleine saison des crues et donc des inondations, mais surtout de l’érosion par le fleuve : ces gens qui n’ont rien, ne sont propriétaires de rien … n’ont même pas la terre sous leurs pieds, car chaque année, la rive du fleuve recule et les villageois se déplacent et s’installent provisoirement (?) sur les flancs inclinés des digues qui servent de routes en attendant … l’aide alimentaire. Comme d’habitude, le problème n’est pas la pénurie de riz, mais les prix du marché devenus inaccessibles.


Il y a cependant une autre solution : comme le fleuve charrie ce qu’il a érodé, ces alluvions s’accumulent à différents endroits imprévisibles au milieu du fleuve, et certains, qui ont perdu leur terre, s’installent sur des îles - ou plutôt des bancs de sables - qui apparaissent à 500 mètres ou à un kilomètre de la rive : avec un barque, vous pouvez vous rendre sur une de ces îles et de loin, en tendant l’oreille, vous pouvez entendre un bruit de fond : c’est le bruissement de l’humanité


De mes yeux vu (1)

29.05.06

MAURITANIE : vers 1986, mission médicale d’urgence autour de Magta-Lahjar, en raison de la sécheresse. Des centaines d’enfants menacés par une épidémie de rougeole.
Circuit en Land-Rover dans les campements nomades pour contrôler les enfants et participer à la prévention. Le temps du trajet ne compte pas, on vit au rythme du soleil et de la chaleur : on suit les traces des véhicules précédents, passés hier, il y a trois jours ou il y a une semaine, peu importe…
Après trois dunes de sable, un campement de nomades Maures.

Accueil de curiosité, simple contrôle de la malnutrition des enfants… mais demande insistante des familles de contrôler aussi la santé des anciens : ” Si nous perdons nos vieux parents, nous perdons notre mémoire…”.
Avec nos raisonnements d’Occidentaux, le travail terminé, on range les affaires et on se prépare à grimper de nouveau des dunes pour atteindre d’autres campements :la rentabilité du travail oblige. Pas question ! Dans le désert, lorsque des étrangers arrivent dans un campement, et quel qu’en soit le motif, ils doivent prendre un repas et passer la nuit, sinon c’est une insulte… Il faut boire le “zrig“, manger le riz et le mouton.
Dans les campements nomades, quand on n’a plus rien, on a encore - et toujours - quelque chose pour l’étranger de passage.
Comment serait accueilli un Mauritanien arrivant à l’improviste dans un village européen ?

Sur le trajet du retour “au camp de base”, voulu faire le malin et prendre le volant en suivant nos traces de la veille, tandis que le chauffeur est relégué à la place du passager. Puis soudain… plus de traces… Un vent de sable s’est levé : on ne voit plus grand-chose. Le chauffeur mauritanien, probablement vexé mais ne le montrant pas, se met au volant. Muet, il démarre et roule à moins de 20 km/h en faisant un cercle restreint sur lequel il passe et repasse une dizaine de fois, tout en regardant fixement l’horizon, puis subitement quitte le cercle en disant à voix basse : ” C’est par là”…

BURKINA-FASO : retour en Europe avec un enfant atteint d’une cardiopathie congénitale grave, détectée à temps. Possibilité d’une intervention chirurgicale avec diagnostic très favorable, impossible dans son pays, suivie du retour dans sa famille après l’opération et la convalescence en Europe. Issu d’une famille de paysans pauvres, ce garçon, âgé de 4 ans, est accompagné de son père, plutôt âgé, depuis son village jusqu’à la capitale, avant de rejoindre l’aéroport. Pendant le trajet en voiture (une centaine de kilomètres de piste), pas un seul mot du père.
Passage au bureau pour prendre le dossier, discuter des formalités et de tout le nécessaire de voyage. Toujours pas un seul mot du père. On prend la route de l’aéroport, avec le garçon et son père. Toujours pas un seul mot du père. Arrivée à l’aéroport, on ré-explique au père toute la procédure en détail, pensant qu’il s’inquiétait, bien qu’ayant bien compris et approuvé depuis longtemps ce transfert de la “dernière chance” pour son fils. Toujours aucune réaction.
Au moment de passer le contrôle des passeports, et donc au dernier moment de la séparation, le père nous prend le bras, calmement, mais avec une émotion soudainement visible, nous demande : ” Vous êtes sûr que vous connaissez bien la route ?”

RWANDA : visite de la prison de Gitarama, un an après le génocide de 1994. Huit mille hommes, dans la grande cour centrale de la prison, debout sous un soleil accablant. Lorsqu’il y a un “trou” dans la foule, c’est qu’il y a un évanoui…ou un mort. On se passe le malade (ou le mort) sur les têtes, de bras en bras.
On traverse la cour en diagonale. Une seule obsession : regarder où l’on marche pour ne pas marcher sur des pieds. Un prisonnier se faufile vers nous et nous crie : ” C’est ça, vos droits de l’homme ?”.


Arrivé au seuil d’un des bâtiments qui encerclent la cour centrale, descente d’un escalier, avec de chaque côté, des hommes en haillons, soit debout contre les murs, soit accroupis de chaque côté de l’escalier, pour laisser passer les visiteurs. Là encore, faire attention de ne pas marcher sur d’autres pieds. En bas de l’escalier, à droite, une porte s’ouvre : le quartier des mineurs, celui des moins de 18 ans, accusés de complicité de génocide. Une cinquantaine de matelas entassés verticalement le long d’un mur. Les mineurs sont assis par terre, en silence.
Un adulte (un génocidaire ?) nous demande : “Je fais un peu de scolarisation en écrivant sur le mur, mais je n’ai ni cahier, ni crayons. Pourriez-vous nous en faire parvenir ?”

Sorti de la prison et de cet enfer, sur le chemin extérieur, une image pour le moins contrastée : une jeune et jolie blonde est assise, seule, sur un tronc d’arbre. Sur son corsage, l’emblème de la Croix-Rouge Internationale : ” Bonjour, ….euh…sachant que le principe de la Croix-Rouge est la visite des prisonniers, seul et sans témoin… ici, comment vous faites ?” Silence… Puis réponse avec un regard et un sourire à la fois d’ironie et de désespoir : ” Ici… on ne fait pas…”

Retour à Kigali. Rendez-vous avec le Ministre de la Justice pour discuter d’une alternative à la prison pour les mineurs. Echo a priori favorable, mais il ajoute ” Vous savez, avant le génocide, j’animais une association ruandaise de défense des droits de l’homme, mais dès que je suis devenu ministre, j’ai considéré qu’il fallait en mettre le plus possible en prison pour les sauver du massacre et des vengeances villageoises…”

THAILANDE : en 1983, visite des camps de réfugiés cambodgiens de Non San et Non Samet, près de la frontière du Cambodge. Distribution de nourriture. le responsable du Programme Alimentaire Mondial : ” Ici, on distribue des rations alimentaires uniquement aux femmes âgées de plus de 15 ans et statistiquement on sait que les besoins alimentaires de tous les membres des familles seront assurés. Un des grands problèmes, c’est l’oisiveté des hommes, depuis six mois, un an ou deux ans…”

SUISSE : Gare de Lausanne, un samedi matin de 2005, vers onze heures, heure d’affluence. Une dame âgée, mais vivace, plutôt forte, avec un foulard noué autour de la tête, parcourt les couloirs d’un pas décidé, voire rapide, en s’arrêtant quelques dizièmes de seconde à chacune des cabines téléphoniques, aux machines de change, et aux guichets automatiques de vente de billets de train.
Partout, elle glisse furtivement la main avec agilité pour voir si des gens ont laissé de la petite monnaie. Le plus étonnant, c’est le regard totalement indifférent au brouhaha qui l’entoure, sans aucune honte, gêne, ou volonté de dissimuler ses intentions, tout en circulant de manière déterminée. Visiblement, elle connaît par coeur chaque millimétre des moindres endroits où des gens sont susceptibles d’avoir oublié ou négligé de prendre la petite monnaie restante. En moins d’une minute, elle avait “fait” une dizaine de cabines téléphoniques.
Personne ne la gêne ni ne réagit. Les gens ont évidemment compris tout aussi vite : on a le sentiment d’être sûr que personne n’oserait la dénoncer… La dénoncer pour quoi ? De toute façon, elle serait déjà loin…

A suivre…