A la faveur d’un déplacement professionnel à New York du 4 au 9 juin, et en marge de réunions fort intéressantes et utiles, l’Abrincate a glané quelques anecdotes, impressions et réflexions spontanées qui méritent probablement discussion, nuance, contradiction, voire querelle … Toujours est-il que dans les marges et les inévitables temps morts d’un voyage, l’Abrincate :
- a ressenti une fois de plus que l’immersion dans les procédures d’un aéroport est une opération de dé-responsabilisation individuelle progressive, quoique bon-enfant, des passagers : ça commence par la file d’attente à l’enregistrement, qui désamorce in petto toute velléité de transgresser les espaces, et toute considération métaphysique se dissout dans l’énumération mentale de la check-list de ce qu’on aurait pu oublier ou négliger ; ça continue avec les contrôles de sécurité des bagages, des papiers en règle, du tube de dentifrice suspect, des chaussures et de la ceinture (pourquoi pas les lunettes?) à mettre dans une boîte séparée de celle du bagage à mains, etc, etc… tous gestes accompagnés avec tact par des préposés affables.
Puis attente : difficile de se concentrer sur les documents qu’on se reprocherait de ne pas avoir lu avant avant les réunions à venir, car les voisins parlent fort : un groupe de cadres volubiles dont on reconnaît facilement le chef : c’est celui qui se tait (sauf pour faire des “jokes” - blagues - dont il convient de se gausser), et qui ne regarde pas les autres, parce que probablement peu habitué à partager le destin de ses subordonnés (à 11 000 mètres pendant huit heures, il n’y a plus de chef…).
Puis l’attente du décollage avec les interminables messages de sécurité en trois langues, l’attente du repas, l’attente de l’arrivée, mais surtout cette torture de l’écran imposé avec le nombre restant de kilomètres, et la variante en miles, la température extérieure, l’heure de départ, l’heure d’arrivée, toutes choses supposées nous occuper le cerveau et qui ne font que rendre le vol plus interminable, mal enveloppé dans une politesse de marionnettes de la part de l’équipage.
- a souri, dès après le décollage de l’avion à Genève, de l’annonce générale qu’en raison d’une obscure injonction des autorités américaines, sous couvert de “Mandatory Homeland Regulations“, il était interdit de se constituer en groupe de discussion, debout, pendant le vol, “notamment près des toilettes“(sic) ;
- a été surpris, dès le premier pied posé sur sol américain, d’être mis de côté pour laisser passer en premier les passeports américains et “cartes vertes”: on peut ainsi comprendre ce que ressentent les Africains lorsqu’ils arrivent à Roissy…
- a été amusé de lire sur des affichettes du métro new-yorkais : ” If you see something, say something “ (” Si vous voyez quelque chose, dites-le “), mentionnant parfois : ” There are 16 millions eyes in the city. We’ll count on all of them “ (” Il y a 16 millions d’yeux dans cette ville. Nous comptons sur chacun d’entre eux “).
Ce qui, quelques jours plus tard, sera compensé en découvrant, sur un étal de dessins humoristiques originaux, la réprésentation d’un diable rouge, avec ses cornes, qui se regarde, épouvanté, dans un miroir de poche où figure une photo de G.W.Bush, lequel, dans une bulle de légende, lui dit : “Si tu vois quelque chose, dis-le”…
Ou encore : “ Now it is time to report something - not when it is on the news… If it looks suspicious, it is suspicious” (”Désormais, l’heure est au signalement, sans attendre que ce soit dans les nouvelles… Si cela à l’air suspect, c’est suspect.”)
- a trouvé pitoyable un extrait de journal télévisé qui fait état d’un sondage sur la question :
” How often do you worry about terrorism ?” (”Quand vous sentez-vous angoissé par le terrorisme ?“), donnant les réponses suivantes :
“ Always ” (”en permanence “) : 35 %
“ Only when necessary ” (” seulement quand c’est nécessaire ” - sic) : 32 %
“ Never “(” jamais “) : 27 %.
Le sondage ne dit pas ce que pensent les 4 % restants….
- est resté muet devant “Ground Zéro“, immense trou béant, bourré de bulldozers et de grues en action dans un vacarme assourdissant, comme si le silence était trop insupportable.
Visité au pas de course le petit musée adjacent “WTC Tribute Center” avec dans une vitrine un hublot d’un des deux avions de l’attentat.
Sur les panneaux de chantier, quelques graffitis :
” Think back, move forward “ (” Souvenez-vous, mais allez de l’avant”) ;
” You can destroy our building, you cannot destroy our foundation “ (” Vous pouvez détruire notre maison, vous ne pouvez pas détruire nos fondations”).
Ou encore, plus énigmatique : “Great minds think alike” (”Les grands esprits pensent la même chose“)
- a été impressionné du nombre de diffusions en direct des débats de commissions parlementaires, l’une sur l’enquête pour despotisme de l’Inspecteur Général de la Nasa, l’autre sur la nomination du Général Lute, qui prend la responsabilité de la “coordination” des opérations militaires en Irak et en Afghanistan (en dépendance directe de G.W.Bush) et à qui la sénatrice Hillary Clinton demande : ” Vous n’avez pas le sentiment de prendre un poste vide et sans espoir ? ” et qui répond : ” Je suis au service de mon pays”. Il a d’ailleurs la tête de sa réponse.
Mais d’une manière générale, quand on pense qu’en France, la diffusion en direct des auditions de la Commision d’Outreau a pris la tournure d’un évènement national…
Les “think tanks” (laboratoires de réflexion) diffusent aussi leurs débats, souvent passionnants, en direct, avec une palette d’anciens ministres de présidents précédents… Mais c’est fou ce que les anciens haut responsables de politique étrangère sont intelligents dès qu’ils ont quitté le pouvoir… (c’est peut-être à la mesure de leurs cachets..).
Exemple : Denis Ross, ancien itinérant de Clinton en Palestine et dans les Balkans, à propos de l’Iran : ” La peur de la bombe iranienne, qui est un fait, est occultée par la peur de l’intervention militaire américaine qui est, pour l’instant, un fantasme…“
Et pour finir sur les heures de télé consommées à la louche pendant les insomnies du décalage horaire :
- les 15 chefs d’inculpation, pour corruption multiple, du Senateur W. Jefferson, de Los Angeles qui se dit, en direct, totalement innocent, en tenant très fort la main de sa femme.
- ou encore l’éminent professionnalisme des journalistes, sérieux jusqu’au ridicule, devant la prison de Paris Hilton…
- mais aussi un long reportage sur le travail quotidien des soldats américains (4 ème video de la page), dans les villages perdus d’Afghanistan, qui viennent, doux comme des agenaux, avec leur interprète, s’enquérir des besoins des villageois en adduction d’eau, en services médicaux, et … en climatiseurs (sans oublier les ordinateurs pour surfer sur le web - sic). On dirait presque des équipes d’évaluateurs de “Médecins sans frontières”…
Extrait de l’interview d’un général américain sur place : ” Les Talibans sont quelques centaines. S’ils obtiennent et conservent le soutien de la population, c’est fichu. Et gagner la confiance de la population, cela prend des années. Il ne faut donc pas mesurer le succès en termes de temps limité.”
Vu aussi un reportage sur le traitement psychologique des soldats traumatisés par les attentats en Irak dont ils ont été victimes : le traitement consiste à leur visionner des reconstitutions virtuelles de ce qu’ils ont réellement vécu, à partir de leur témoignage. La psychologue (”universitaire”) avait l’air sûre d’elle, et le patient visiblement encore dans l’expectative d’un effet bénéfique sur ses cauchemars nocturnes.
- été effaré d’entendre Sam Brownback, sénateur du Kansas candidat de la “droite religieuse” à l’investiture républicaine, terminer un discours en assénant : “ Strong families mean less State“(” Des familles fortes = moins d’Etat”) , et terminant par - trois fois de suite (du style : “enfoncez-vous ça dans le crâne” ) : “We are the hope of the world ” (”Nous sommes l’espoir du monde”).
- a été très impressionné par l’interview TV d’un journaliste visiblement très sérieux et très documenté, John Perkins (sur le canal “democracynow.com”), qui a travaillé au sein d’entreprises multinationales avant de devenir journaliste, écrivain et conférencier, relatant son enquête sur la vision américaine des rapports de force dans le monde et sur l’agenda de l’”hyperpuissance”. Ses deux livres “Confession of an economic hit man” ( “Les confessions d’un assassin financier”) et “The secret history of the american empire“, en cours de lecture, feront l’objet d’un billet ultérieur de ce blog.
- a été bouleversé par un tableau du Metropolitan Museum of Art : “Les derniers instants de John Brown”, militant abolitionniste de l’esclavage, embrassant un enfant noir en sortant de chez lui, les bras attachés dans le dos juste avant son exécution par pendaison. Et surtout le visage et le regard des fonctionnaires de justice qui le conduisent à la potence.
Victor Hugo avait publiquement pris sa défense, et demandé, en vain, la grâce du condamné, en ces termes :
” Quand on pense qu’il va mourir, égorgé par la République Américaine, l’attentat prend les proportions de la nation qui le commet ; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l’Europe dans certaines audaces sublimes du progrès, qu’elle est le sommet de tout un monde, qu’elle porte sur le front l’immense lumière libre, on affrime que John Brown ne mourra pas, car on recule devant l’idée d’un si grand crime commis par un si grand peuple.
Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. (…) Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virgine, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine.
Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire. “
(…) ” Quant à moi, qui ne suis qu’un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m’agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoilé du nouveau monde et je supplie à mains jointes, avec un respect filial et profond, cette illustre République Américaine d’aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown.”(…)
” Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus “.
- a été très déçu par le Gugenheim Museum, (cliquer sur Naver et insister…) dont l’architecture est très innovante, mais les oeuvres sont présentées dans un couloir en forme de spirale ascendante : cela crée une même spirale agaçante du bruit des visiteurs en masse. C’est à se demander si l’architecte a imaginé qu’il pouvait y avoir un public… Fui en courant au bout de 20 minutes.
- a été quelque peu ému de voir, même si c’était lors d’une visite au pas de charge, au MoMa “(Museum of Modern Art”) quelques oeuvres bien connues par les livres : ” La jeune fille au miroir “ de Picasso, “Le faux miroir” de Magritte, “L’anniversaire” de Chagall, et quelques autres…
Très surpris et amusé de découvrir dans le grand hall un mur immense avec des dessins du Roumain Dan Perjovschi rempli de clins d’oeil humoristiques à l’actualité et à l’air du temps.
- a vivement apprécié la convivialité spontanée des habitants dans les rues de New York, ne serait-ce que pour demander son chemin ou demander conseil, l’extraordinaire diversité des personnes, des origines et des styles des gens croisés ici et là, l’atmosphère générale de dynamisme et de créativité, le tout sans aucune présence notable de forces de l’ordre, ou de personnels de sécurité en tous genres, ce qui contraste avec les affiches et posters en tous genres (voir plus haut). Mais New York est probablement comme Londres : toute personne qui circule dans la ville au cours d’une seule journée de vie normale est filmée 350 fois dans sa journée…
- souhaite éviter tout procès d’intention d’anti-américanisme primaire en donnant simplement accès à l’éditorial de Thomas L. Friedman, dans le “New York Times” du 6 juin 2007, intitulé : ” What a mess !” (”Quel bordel !”)
- a noté cette phrase du philosophe danois Sören Kierkegaard, en graffiti sur un mur : ” Life is a mytery to be lived, and not a problem to be solved” (”La vie est un mystère à vivre, et non pas un problème à résoudre“).