Merci, Madame Louise Arbour

7.02.07

Dans une interview accordée au “Monde” (07.02.07), Mme Louise ARBOUR, Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’homme, mais aussi ancienne Procureure des Tribunaux Pénaux Internationaux (Ex-Yougoslavie et Rwanda) apporte - enfin - quelque clarté sur l’éternelle et délicate question de savoir s’il faut attendre la fin de négociations dans un conflit armé avant de poursuivre les auteurs de crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Autrement dit, la Justice internationale doit-elle attendre que la paix soit rétablie pour engager des poursuites, puisque dans un conflit, l’urgence de toutes les urgences, c’est la fin des combats et des souffrances des populations civiles ?

Extraits :
“Certains disent : la paix d’abord, la justice ensuite. (…) Or, “asservir la justice à des processus politiques, c’est la compromettre. Quand on commence à dire que “la justice doit intervenir au bon moment”, par définition, on l’instrumentalise.”

“Quand j’ai inculpé Milosevic, la majorité des opinions de l’OTAN était qu’un acte d’accusation serait catastrophique, que Milosevic allait se braquer. Moi, j’ai décidé que je porterais des accusations au moment approprié sur le plan de la justice. Huit jours plus tard, le conflit était terminé.
Je ne veux pas suggérer que c’est l’acte d’accusation qui a mis fin au conflit, mais on ne doit pas présumer des conséquences d’un geste de justice, surtout si c’est un geste qui a sa propre intégrité.
LA JUSTICE A SES RAISONS QUE LA RAISON POLITIQUE NE CONNAÎT PAS.”

Question : “Vous suggérez que des inculpations pourraient faciliter un réglement de la crise au Darfour ?
Réponse : ” Non. Je ne spéculerais ni dans un sens ni dans l’autre. Porter des accusations de génocide, de crimes contre l’humanité est un geste très solennel, qui a des conséquences importantes pour les victimes, pour l’accusé, et pour l’environnement international. Je me fais l’avocate de cette position extrême parce que personne d’autre ne le fait. Tout le monde parle de compromis, mais moi je pense qu’on doit dissocier les agendas.
Quels sont donc les résultats politiques actuellement au Darfour
pour nous dire d’y aller doucement avec la justice ?”

Le contexte afghan ?
“Dans ce pays, le premier geste de justice, important, c’est la “vérification” : empêcher que des personnes contre lesquelles il y a des preuves sérieuses puissent accéder à des postes importants dans le domaine politique, dans la fonction publique, dans la police.
Certains répondent qu’alors, ils continuent leurs activités de “seigneurs de la guerre”. C’est spéculatif. Et même si c’était le cas, que va-t-on faire ? Légitimer leur pouvoir ? Cela non plus n’est pas acceptable.”

Voilà qui est lumineux - et qui devrait moucher un certain nombre de sceptiques grincheux sur l’existence et le fonctionnement de la Cour Pénale Internationale, mais aussi l’administration américaine sur le risque politique du fonctionnement et des actes de cette Cour.
Tant qu’il y aura des juges internationaux qui auront la perspective et la conscience - pas seulement professionnelle - de Mme Arbour, et qui porteront l’exigence de justice à l’abri des toutes les compléxités géo-stratégiques, diplomatiques et politiques, il y a tout lieu d’espérer des progrès, lents, peut-être millimétriques, mais irréversibles, de la justice pénale internationale - qui, après tout, est aussi une forme de mondialisation.

L’administration Bush passera,
Ben Laden et les Talibans passeront.

La Justice passera aussi ,
mais dans l’autre sens…


L’abbé Pierre : les étoiles et les sillons

23.01.07

La prévisible disparition de l’abbé Pierre, vu son âge, a entraîné un tout aussi prévisible déluge de louanges unanimes.
Les politiques - fantastiques girouettes - ne manquent pas d’air dans leurs hommages, à commencer par les ministres directement concernés par ses combats, à qui il savait donner des “coups de boule”.

Il fut, dès le début des années 50, le vrai précurseur des appels médiatiques, le précurseur - par les actes - d’une critique de la société de gaspillage en créant Emmaüs, ainsi que le premier à ne pas avoir de scrupules de “faire de la politique” (en se faisant élire député).
Au fond, il était du même bois que Gandhi : Vous pouvez me couper la main, je ne lâcherai pas ce sel”.
Que son amitité pour Roger Garaudy l’ai fait trébucher sur l’antisémitisme ne doit pas faire oublier qu’il fut parmi les “Justes” à sauver des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale. Que celles et ceux qui n’ont jamais été ambivalents sur, d’un côté, l’indicible Shoah et, de l’autre, le sort fait aux Palestiniens depuis 50 ans, lui jettent la … dernière pierre.

La vie de l’abbé Pierre ?
“Au commencement, toujours par le tout petit bout.
Du petit bout naîtra l’étoile, et de l’étoile une constellation.
Si ce n’est que du vent qui passe ?
- Il faut saisir le vent.
La foi qui déplace les montagnes ?
- C’est une main, une pelle à la main.
Rien n’est vain. Ce que l’on sème fleurira.
Ne pas attendre la floraison.”

(Edmond Kaiser)

“La tragédie dessine l’humain en creux,
sentiment papillonnant
qui ne se laisse saisir qu’à travers le geste qui l’efface.”

(André Glucksmann, “Cynisme et passion” , Coll. “Pluriel”, Ed Grasset, p.26 8)

“Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi.”,
fit inscrire le philosophe Emmanuel Kant sur sa pierre tombale.

L’abbé Pierre était incollable sur l’observation du ciel étoilé et des constellations : c’est donc bien - une fois de plus - en observant les étoiles qu’on creuse les sillons les plus durables sur cette terre.


Joseph KI-ZERBO, ou l’Afrique debout et digne.

16.12.06

Le 11 septembre 1973 (date du coup d’Etat de Pinochet contre Allende au Chili), l’Abrincate prend un vol UTA Paris-Yaoundé, pour deux ans de “Service National Actif”, comme enseignant dans les classes de Terminales dans un lycée du Cameroun, à Ebolowa - 170 kms au sud de Yaoundé. Arrivé sur place, au milieu de nulle part dans la forêt équatoriale, le Proviseur nous demande … d’improviser l’enseignement de l’Histoire pour cause de désistement du professeur annoncé. Quel programme ? L’histoire de l’Afrique… En catastrophe, avec quels ouvrages préparer les cours ?
Dans une librairie de Yaoundé, un seul ouvrage disponible : “L’histoire de l’Afrique Noire” (Ed.Hatier), paru l’année précédente, et écrite par un dénommé Joseph Ki-Zerbo.

Une véritable révélation : l’ouvrage fut dévoré en quelques jours. Un style clair, une Histoire racontée… comme une histoire - et ce fut un vrai plaisir d’utiliser ce chef-d’oeuvre pédagogique pour transformer en passion ce qui aurait pu être une corvée : découvrir un sujet en même temps qu’on l’enseigne…

Joseph Ki-Zerbo est décédé le 4 décembre dernier.

Avoir pu lui serrer la main lors d’un Salon du Livre de Genève en 2004 fut l’occasion de lui exprimer une sincère gratitude, non pas tant d’avoir suppléé à une ignorance dans l’urgence, que d’avoir pu découvrir l’Afrique avec son oeuvre. Déjà vieillard, il tenait pourtant à se lever - lentement - pour saluer chacun de ses interlocuteurs, et faire face à ce géant dont la parole douce, lente et le ton modeste contrastaient avec la force et la dignité qui émanaient de ce personnage, était impressionnant.

Né en 1922, en Haute-Volta, devenu Burkina-Faso, son père était connu comme le premier chrétien du pays…
Il passe son baccalauréat à Bamako (Mali), suit des études d’histoire à Paris : ” J’ai fait toutes mes études avec des manuels français. Il n’y avait rien dans le programme concernant l’Afrique. Petit à petit, cette exclusion m’est apparue comme une monstruosité.”
Il devient donc le premier africain à passer l’Agrégation d’Histoire à la Sorbonne. Il enseigne à Orléans, à Paris puis à Dakar à la fin des années 1950. Il crée alors le MLN (Mouvement de Libération Nationale), avec comme programme… rien de moins que : l’indépendance immédiate, les Etats-Unis d’Afrique et le socialisme.
“Vaste programme”, aurait dit l’autre…
Très actif dans l’opposition au premier Président de la Haute-Volta, il est élu député en 1970, part en exil en 1983 à la prise du pouvoir par Thomas Sankara pour revenir en 1991 et fonder en 1993 le PDP (Parti pour la Démocratie et le Progrès), membre de l’Internationale Socialiste.

Grand historien de l’Afrique, mais aussi grand mobilisateur d’énergie, il disait :

“Il n’y a pas de développement clés en mains, mais clés en tête”.
“Ce qui manque à l’Afrique, c’est une pensée stratégique et globale avec des objectifs précis”.
“On ne développe pas, on se développe.”
“Sans identité, nous sommes un objet de l’histoire, un ustensile utilisé par les autres.”

Et surtout le slogan qu’il n’a cessé de lancer dans toutes ses diatribes contre les abus de pouvoir en tous genres : “Naan Lara, An Saara”, ce qui signifie : “Si nous nous couchons, nous sommes morts”.

Ayant créé et animé un parti politique, à la question : “Comment gérer les tractations entre les courants du parti ? “, il répondait : ” Tantôt en douceur, tantôt par la négociation, tantôt en catimini, tantôt en pleinière, tantôt fraternellement, tantôt avec fracas : bref, démocratiquement, avec la sanction du vote au scrutin secret.”
A bon entendeur…

On rappelle toujours, à juste titre, le proverbe africain bien connu : “un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle“. Joseph Ki-Zerbo a cependant laissé de nombreux écrits. On trouvera ci-dessous de larges extrait d’une préface écrite en 2000 (à 78 ans) qui aurait tendance à illustrer plutôt cet autre proverbe africain :
Le vieillard assis voit plus loin que le jeune debout“.
Ce texte semble long, mais Ki-Zerbo n’était pas de la génération qui pensait exclusivement par emails ; ses analyses ci-dessous devraient intéresser celles et ceux qui s’inquiétent des conséquences de la mondialisation (= libéralisation de l’économie mondiale) sur l’éducation.

L’éducation en Afrique, ce n’est pas encore l’école africaine. L’école est située en Afrique, mais elle ne conduit pas encore vraiment à l’Afrique. Il arrive plutôt qu’elle entraîne, qu’elle propulse hors d’Afrique les meilleurs jeunes cerveaux de ce continent pour les fixer en Occident, en vue de parachever leurs études et aussi hélas, de s’y installer pour la vie. Non pas tellement par attraction pour l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais par rejet et répulsion de l’Afrique.
Là aussi, notre continent dépense et capitalise pour les dernières années de sélection de la matière grise, mais cette valeur ajoutée mentale qui est la valeur des valeurs va profiter aux autres.
Les “fils à papa” qui sont les mieux placés dans cette fuite en avant, vont échapper à l’Afrique. Même les étudiants et futurs cadres qui poursuivent et achèvent leurs études en Afrique restent affectés d’un “occidentalocentrisme” qui dénote que leur esprit est déjà ailleurs, que s’ils demeurent retenus chez eux, par le mental, ils ont déjà opérés une migration vers le “pôle Nord” de la planète.

Au total, l’éducation, qui devrait jouer un rôle de déclencheur dans la réaction en chaîne positive du cycle vertueux de la démocratie et du développement, continue de remplir la fonction de chaînon négatif dans le cercle vicieux structurel du mal africain.

On semble en prendre son parti. On affiche de moins en moins fort la volonté d’éradiquer l’analphabétisme, sauf par des slogans rituels qui prennent l’allure d’incantations. C’est pourquoi l’on peut valablement se poser les questions suivantes : l’école et même l’éducation en Afrique ne sont-elles pas appelées à remplir une mission impossible ?
(…)
D’abord la famille. Celle-ci est la matrice de la société, la génitrice presque naturelle de l’éducation. L’accouchement est ainsi le premier moment de l’initiation humaine, premier chapitre de l’Histoire parce qu’il fournit à chacun un “logiciel” unique pour comprendre et transformer le monde, pour s’accomplir soi-même par la conscienc et la culture.

La famille est le cadre majeur de l’éducation dans les années de la petite enfance, reconnues aujourd’hui comme la phase cruciale et presque définitive des efforts de l’apprenant humain. Car c’est le moment où il est doté en quelques années des éléments d’un code puissant à caractère culturel, mais quasi-génétique et inamovible, (qui) n’exclut pas les mutations ultérieures, y compris par “lavage de cerveau”.
Or la famille africaine, comme dans les autres continents, est en voie de désagrégation. D’une société précédemment structurée de telle sorte qu’on n’y trouvait pas d’orphelins, parce que le statut de grande famille s’y opposait, on est passé à une situation où on les compte par milliers, par dizaines de milliers ; et nombre d’entre eux se trouvent même abandonnés.
Non seulement les parents s’en remettent à la télévision pour pour distraire et instruire, former (ou déformer) leurs enfants, mais les maîtres, peu ou mal formés, mal payés, s’éloignent de la déontologie de leur métier devenu un simple gagne-pain.

(…) La cause des femmes, malgré quelques progrès apparents dans les villes, accuse des retards spécifiques graves qui atteignent par des “frappes chirurgicales” la gent féminine en particulier. Les choses dans ce domaine progressent avec une lenteur géologique. La femme demeure le “fusible” principal dans les épreuves, tensions et conflits socio-politiques. (…)

Le cercle vicieux fondamental se situe entre le déficit de savoirs et le développement. Car celles qui sont en principe les mieux placées pour briser ce cercle en sont les premières victimes. Les femmes sont pauvres parce qu’elles sont ignorantes et ignorantes parce qu’elles sont pauvres. Mais, on le sait, au-dessus et au-delà du savoir et de l’avoir, il y a le pouvoir. Quel pouvoir brisera ce cercle vicieux ?(…)

On a cru un moment que la décentralisation du pouvoir pourrait profiter davantage aux femmes. Encore faut-il que la décentralisation, la responsabilisation des bases et des collectivités locales ne soit pas une coquille vide abandonnée par l’Etat sans auto-financement possible(l’avoir) et sans autogestion (le pouvoir), avec en sus une prévalence des préjugés traditionnels(le savoir) à la base du corps social. (…) C’est précisément à ce niveau que sévit surtout la paupérisation, tueuse structurelle de l’école, mais elle-même produit structurel d’un “Plan d’Ajustement Structurel”.
L’aptitude des femmes à créer leur propre emploi dans le cadre de l’économie populaire plaide pour que, durant quelques générations, une discrimination positive leur soit appliquée.
Cela n’est que justice et non privilège.

Cela n’a rien à voir avec le slogan de la “professionnalisation” de l’école ou de l’Université, qui prétend générer des capacités ajustées au Marché ; comme si le marché était un récipient inerte attendant qu’on le remplisse. Comme si le marché en Afrique n’était pas souvent un marché captif télécommandé par des opérateurs géants à visée monopolistique. Comme si derrière la “main invisible” du Marché il n’y avait pas presque toujours la main trop visible de la loi du plus fort. (…)

Au-delà de la famille et de son noyau central qu’est la femme, les parties prenantes les plus décisives de l’acte éducatif en Afrique, ce sont l’Etat, le secteur privé et le corps enseignant.
Mais l’Etat se désengage financièrement et surtout brade au plus offrant son autorité comme pilote de la reproduction sociale. Or cette autorité ne peut être reprise par le secteur privé, préoccupé avant tout de gestion profitable ou d’objectifs particuliers respectables mais non généraux.
Pour l’autorité de l’Etat, il n’y a pas de repreneur à la mesure de l’enjeu et du statut, car l’Education relève non seulement de la souveraineté mais aussi de l’identité. On devrait lui accorder au moins autant d’importance qu’à la Défense Nationale. Mais aujourd’hui, les Etats africains se suicident sur l’autel de la croissance à court terme. L’Etat africain est à peine ou pas du tout constitué, qu’on lui enjoint de renoncer au pouvoir, c’est à dire de se suicider.

Le Privé multiforme va envahir l’espace abandonné par l’Etat. Mais pour quoi faire ? (…) Les résultats du privé ont tendance à s’aligner sur les normes du marché, reproducteur de la classe dominante dans des établissements haut-de-gamme, et formateur de la main- d’oeuvre dans les écoles “ordinaires” : à l’image de la “société duale” et antagoniste que l’Afrique produit aujourd’hui, avec les laboratoires et les cliniques de luxe côtoyant les hôpitaux de misère. L’offre de savoir, comme l’offre de soins, est à la hauteur des bourses des élèves et des patients.(…) Dans un pays comme le Burkina-Faso, où la moitié des gens sont pauvres, la qualité de l’éducation établie au gré du marché, même corrigé, “ajusté” par l’aumône internationale, est et restera pauvre. C’est ainsi qu’on a justifié la dévaluation du franc CFA au nom de la “vérité des prix”. Les Programmes d’Ajustement Structurel peuvent bien revenir a posteriori avec des plans de réduction de la pauvreté et de l’analphabétisme : ce sont des pommades cosmétiques qui ne font que corriger les grimaces du système…

Dans ce cadre-là, la qualité des enseignants risque d’être structurellement compromise. Qui gardera les gardiens ? C’est pourquoi nous disons que l’éducation, comme la santé, ne sont pas des biens marchands comme les autres. Elles relèvent de l’être même des individus et des sociétés.(…)

“Le vieillard, disent les Bambaras, vaut mieux que son prix.”
Il en va de même pour l’enfant dans le secteur dit budgétivore de l’Education.
L’élève assis sur son banc vaut mieux que son prix. “

(Préface de “Education, famille et dynamiques démographiques“, CICRED, Paris 2003 - pages 7 à 15)


André Malraux, avec émotion

25.11.06

Voilà 30 ans qu’André Malraux a quitté ce monde : il l’a parcouru et survolé avec l’altitude et l’acuité du regard d’un aigle, percevant par intuitions géniales l’essence même de l’humanité, dont il détectait les chefs-d’oeuvre immortels et dont il était le “compagnon de route” des combats toujours répétés pour la dignité et contre la mort.

Lui qui n’avait pas son baccalauréat, il fut de tous les combats du XX ème siècle ; dans les années 20 contre la colonisation de ce qu’on appelait l’Indochine ; aux côtés des Républicains, dans l’aviation, pendant la Guerre d’Espagne ; et au cours de la Seconde Guerre Mondiale, dans les maquis de la Résistance française où il fut soustrait à la dernière minute au peloton d’exécution pour s’engager ensuite dans la Brigade “Alsace-Lorraine“.

Lorsque l’Abrincate demandait dans les années 1980 à des étudiants du Bangladesh ce qu’ils connaissaient de la littérature française : ” Les “Misérables” de Victor Hugo et André Malraux“. Il était en effet venu à Dacca, la capitale, en 1971, pour soutenir l’indépendance du Bangladesh contre le Pakistan qui voulait imposer, à 2000 kilomètres d’Islamabad, une langue, l’ourdou, à 120 millions de Bengalis.

Mais entendre Malraux, devenu, par fascination historique, Ministre de la Culture de De Gaulle, virer Jean-Louis Barrault du Théatre de l’Odéon, ne manquait pas de choquer. Affaire de génération, sans doute. On préférait de beaucoup l’écouter commenter les Ménines de Velasquez, quelque chef-d’oeuvre de Goya, ou les correspondances entre les statuettes cambodgiennes et celles de l’art pré-colombien… qui ne se connaissaient pas.

Ses incomparables ouvrages d’esthétique, comme le “Musée Imaginaire“, sont une fête pour l’intelligence, même si beaucoup d’intuitions et d’analogies (”on a le sentiment que“…. “c’est comme si“…) se prenaient parfois les pieds dans des phrases un peu grandiloquentes…

Mais commencer sa vie en écrivant les Lunes en papier ou le Royaume farfelu pour finir avec le fameux discours lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon est un parcours peu commun.

Sa deuxième épouse, Josette Clotis, écrasée accidentellement sous un train, et ses deux fils morts dans un accident de voiture…

C’était une vie du XX ème siècle, qu’on pourrait résumer d’une de ses phrases d’introduction aux “Antimémoires” :

” La vie, semblable aux dieux des religions disparues,
m’apparaît comme le livret d’une musique inconnue “.

Ce que Régis Debray a compris ainsi :
“Cet agnostique fut le dernier religieux dans un monde d’incrédules.”
(”Le Siècle ou sa légende” - 1976)

Consulter l’exposition virtuelle (avec textes et vidéos) sur le site de l’Assemblée Nationale,
à l’occasion de l’anniversaire de la disparition d’André Malraux .


Petit éloge du palindrome

19.11.06

Un palindrome est un mot ou un texte

qui se lit de gauche à droite

comme de droite à gauche

(sans tenir compte des accents ni des espaces entre les mots) :

Cela peut être UN MOT :

une ère, un été, un sas, un gag, un kayak, un radar, un rotor, les sèves, les sexes, sans oublier les villes de Laval et Noyon.
Ou encore les verbes : ressasser, réifier, rêver, ou retâter.

Cela peut être la JUXTAPOSITION DE DEUX MOTS :

une élue seule, qui “évitait initiative” pour ne pas être verte de peur parmi les seules élues,

un émir grimé qui peut aussi être un emir brimé,

un été bête avec, de temps en temps, un regel léger,

un élève révélé dans une école véloce,

ou encore un lait initial livré à des noctambules servis ivres.

Cela peut aussi être des PHRASES ENTIERES :

Tu l’as ici, salut“.

Et la marine va venir à Malte“.

A l’autel elle alla, elle le tua là“.

Ainsi Anaïs nia“.

Ce satrape repart à sec“.

Engage le jeu que je le gagne…”

La mariée ira mal“.

Noël a trop par rapport à Léon“.

Tu l’as trop écrasé, César, ce Port-Salut“.

Zeus a été à Suez“.

Sexe vêtu tu te vexes ?”.

Oh, cela te perd répéta l’écho“.

L’âme sûre ruse mal” (L. de Vilmorin)

 

Hommage à Georges PEREC

qui publia en 1969

un palindrome géant

de plus de 5 000 mots

intitulé (comme il se doit) :

” 9691 “

 

PS : ces exemples de palindromes ont été trouvés dans un texte d’archives dont l’Abrincate ne peut retrouver l’origine exacte. Si quelque Internaute peut rendre ses droits d’auteur … à l’auteur, merci de le signaler dans un commentaire.


Route du Rhum : admiration sans bornes

9.11.06

Pour ces hommes et femmes qui participent aux “Route du Rhum” et autres “Vendée-Globe”, en solitaire, sans escales et sans assistance.
Imagine-t-on la somme de qualités et compétences techniques, physiques et psychologiques qu’il faut - ne serait-ce que pour arriver à bon port ? Gérer la stratégie de sa propre course et savoir la changer tout en surveillant la météo ; savoir moduler son sommeil, risquer et soigner seul la blessure, monter au mât en pleine nuit, réparer, parfois écoper, affronter le froid, ou même les icebergs, puis la chaleur et le “Pot au Noir” ; savoir ne pas trop s’écouter soi-même, mais savoir surtout écouter les bruits du bateau…

Ils peuvent se doper un maximum : ce n’est pas cela qui fera la différence…


Rossfelder : un prodige de virtuosité

19.08.06

Hier soir, à Annecy, concert de l’Orchestre de Chambre de Trencin (Slovaquie) avec le soliste Emmanuel Rossfelder, à la guitare. Oeuvres de Vivaldi, et autres, mais aussi quelques grands classiques de la guitare en soliste.

Emmanuel Rossfelder : un prodige de virtuosité. Un contact chaleureux, de brefs commentaires, des clins d’oeil et des gestes d’humour au public comme à l’Orchestre, une rapidité époustouflante. Un très bon moment à la fois musical et de communication.

Mais… il a manqué ce petit quelque chose qui fait que la virtuosité sait s’effacer devant l’oeuvre. Le message était au moins autant le soliste que l’oeuvre. Puisqu’Emmanuel Rossfelder sait prendre ses aises (et quelle sympathique aisance !) avec le programme annoncé, on aurait aimé une oeuvre, même courte, où se transmet une émotion, une lenteur, une certaine douceur, un peu de tragique, ou quelque chose qui relèverait de l’accompagnement du temps qui passe…

Dans la feuille de présentation du concert, il est mentionné : ” (Emmanuel Rossfelder) a fait une tournée triomphale aux Etats-Unis en juilllet 2003, où plus de 2 500 personnes lui ont réservé chaque soir une “standing ovation”.

Quand on voit l’artiste, on comprend que cela séduise le public américain : un zeste de Jerry Lewis, ce qui est fort sympathique, et conforme à un concert de vacances.

Mais puisqu’il est aussi mentionné qu’Emmanuel Rossfelder a reçu, à 14 ans, une dérogation pour entrer dans la classe de guitare du regretté Alexandre Lagoya, on se souviendra d’un concert de ce dernier, dans l’Abbatiale du Mont-Saint-Michel, où seul, sur sa chaise, dans une économie de gestes à en fermer les yeux pour se concentrer sur l’oeuvre, et devant 1 000 personnes, dont aucune ne se serait permis de tousser pendant les 2 heures du concert, Lagoya, à lui tout seul, donnait, avec sa seule guitare, le sentiment d’écouter tout un orchestre.

Emmanuel Rossfelder, dans dix ans…

Et puis il y a cette phrase que le compositeur italien Paganini aurait fait graver sur sa tombe : ” Je suis le maître du violon, mais la guitare est mon maître”…


De Calcutta à St Petersbourg … et retour.

15.04.06

En ce week-end de Pâques, l’Abrincate est pris dans la “pétole” (dans l’argot des navigateurs : une mer d’huile sans vent). L’immobilisme forcé incite l’esprit à prendre de l’altitude et à vagabonder dans les souvenirs d’escales antérieures.

Pourquoi donc deux villes aux antipodes historiques, culturelles et climatiques, surgissent-elles subitement dans des associations d’idées et d’images inattendues ?

A y regarder de plus près :

Calcutta (aujourd’hui Kolkata), fondée en 1699, autour du Fort William, devient la capitale du Bengale, puis, de 1858 à 1912, capitale de l’Empire britannique des Indes.

St Petersbourg (ancienne Léningrad), fondée en 1703 autour de la Forteresse de Pierre-et-Paul, devient en 1712 la capitale de l’Empire Russe, jusqu’en 1918.

Dans les deux cas, exactement trois siècles d’existence, dont le statut de capitale d’Empire, pendant une cinquantaine d’année pour Calcutta et presque un siècle pour St Petersbourg.

Dans les deux cas, la même “impérieuse” - et impériale - nécessité d’ouvrir l’accès aux océans par la création d’un nouveau port, indispensable à l’extension de l’empire.

Dans les deux cas, une véritable folie de vouloir fonder une ville sur des zones marécageuses plus qu’inhospitalières, au prix de la vie de dizaines de milliers d’ouvriers dans le cas de St Petersbourg, et de milliers d’Indiens et de colons ou soldats britanniques, victimes de la malaria, dans le cas de Calcutta.

Dans les deux cas, un ensemble architectural spectaculaire, nourri d’apports extérieurs éclectiques, selon le bon plaisir de pouvoirs monarchiques absolus : le “Palais d’Hiver” pour St Petersbourg et le “Victoria Memorial” à Calcutta.

Dans les deux cas, la guerre : le “blocus de Léningrad” qui dura 900 jours pendant la Deuxième Guerre Mondiale, et fit plus d’un million de morts - de faim. De son côté, Calcutta fut un des hauts lieux de la guerre d’indépendance contre le pouvoir colonial britannique.

Dans les deux cas, une ode à la lumière, celle des nuits de juin à St Petersbourg, et Calcutta, ville-phare d’un “Empire britannique sur lequel le soleil ne se couche jamais”.

Dans les deux cas, un rayonnement intellectuel, artistique et historique d’exception, à des époques où l’on goûtait déjà les joies et ambitions de la mondialisation des idées, des techniques et des arts.

A Calcutta, Râbrindranâth Tagore recevait le Prix Nobel de Littérature en 1913. Quatre décennies plus tard, Gandhi aux pieds nus mobilisait les âmes de l’indépendance : “Coupez-moi la main, je ne lâcherai pas ce sel…”.

A St Petersbourg, Dostoïevski et Pouchkine (dont la mère était éthiopienne…) cristallisaient l’âme russe. Plusieurs décennies plus tard, Lénine gravissait l’Escalier des Ambassadeurs du Palais d’Hiver.

Les divagations de la navigation ouvrent des horizons surprenants …


Les gens intelligents ne savent pas mentir

14.04.06

A l’heure de la guerre mondiale contre le terrorisme et - paradoxalement - de l’avancée d’une justice pénale internationale, et face à l’étalage des procédures arbitraires de type “prisons d’Abou-Graïb”, il n’est pas inutile d’écouter le témoignage de ceux qui n’ont été qu’un rouage presque anonyme dans les interstices de la Grande Histoire.

Quinze ans avant de fonder le mouvement “Terre des hommes” (puis “Sentinelles” en 1980), Edmond Kaiser s’est trouvé, par les hasards de l’histoire de l’immédiat après-guerre, au sein d’une équipe d’enquêteurs dans les procédures engagées contre les criminels nazis. Il travaillait au B.R.C.G. (Bureau de Recherche des Criminels de Guerre) basé à Constance. Dans sa biographie (”La Marche aux Enfants”, Ed. Pierre-Marcel Favre, pages 109 à 111), il témoigne de ce qu’il a éprouvé pendant les interrogatoires :

J’avais un bureau en ville, l’autre à la prison, et pour travailler la recherche et l’instruction des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. La guerre en soi, par excellence, est le crime. Contre l’humanité. Il n’y a pas plus de crimes “de guerre” que de justice “militaire”.

Comme je pouvais interroger criminels et témoins dans leur langue, en tapant leurs déclarations à la vitesse de la parole, mes dossiers constituaient la substance de ce que Marc Robert, le juge d’instruction véritable, à Fribourg, disposerait dans les formes voulues. Nous partagions les mêmes sentiments, humains et honnêtes, sur ce qu’était notre travail.”(…)

Chaque matin, sur le chemin du bureau où je me rendais à pied, je prenais grand soin de faire le vide, afin d’être sans colère et sans haine, instrument sensible, et si possible juste, de ceux qui avaient tant souffert et ceux qui étaient morts. Je n’étais pas en Allemagne pour venger, mais pour essayer de servir une justice digne. (…)

Je détestais que l’on mît des menottes aux prisonniers. Instrument de la honte de qui les passe à l’autre, plus que celle de celui qui les porte. Des deux côtés de la table, nous nous trouvions d’égal à égal. L’un sait et l’autre cherche, sans que le jeu soit joué d’avance.

Plus un homme est intelligent, mieux l’on parvient à découvrir sa vérité. Il lui est difficile de mentir très longtemps, parce qu’il sait, même s’il ne l’approuve pas, qu’on ne doit pas mentir. Je m’efforçais d’entrer dans son système de penser et de sentir. Une fois trouvé, il suffit de tirer le fil. Tout le reste, ou une bonne partie, vient tout seul. Mais l’interrogatoire de brutes à l’état pur est moins facile. Même tremblants, ils sont de pierre, la tête contre leur propre mur ; et sans aveux, sans témoins et sans preuves, on ne peut pas aller beaucoup plus loin. C’est à l’usure qu’on y parvient. Tout à coup, sans raison décelable, éclate la vérité.

Contrairement à de nombreux autres, je n’ai jamais touché un prisonnier. On ne frappe pas quelqu’un qui est par terre. Ce serait faire partie de lui. Si peu que ce soit, être lui, de sa chair et de son crime, dans un rapport intense. Les coups donnés quittent le monde, et, haletants, demeurent dans l’espace. L’autre aura sur vous, à jamais, la supériorité que vous l’aurez battu.(…) Devenir l’autre par la connaissance que l’on en acquiert n’est pas s’y mélanger.

La justice regarde en face, les mains croisées sur la table, dans un silence insupportable à qui se tait ou ment et voudrait tant parler.”


Petite diapositive sur Ségolène Royal

2.04.06

Escale de l’“Abrincate” à Yokohama (Japon) en décembre 2001.

Au terme d’un Congrès international sur l’exploitation de l’enfance, une conférence de presse est organisée par le Ministre belge de la Justice, représentant à cette date la présidence de l’Union Européenne. Une cinquantaine de journalistes, asiatiques, européens, américains, écoute les conférenciers, dont Madame Ségolène Royal, à l’époque Ministre française de l’Enfance et de la Famille : elle fut absolumnent remarquable, pretinente, précise, à l’écoute des questions et critiques des journalistes, et d’une sérénité à toute épreuve. Un petit chef-d’oeuvre de compétence et de conviction, digne d’une analyse sérieuse d’une ONG internationale, et sur un sujet qui n’intéresse que rarement les ministres … et dans un contexte où elle n’avait, à l’époque, aucun intérêt politique hexagonal.

On la dit présidentiable pour 2007 en France, et les sondages sont favorables.

La présidence qui se termine tombe en vrille. Les ambitions personnelles des impétrants affichent - comme rarement - un degré de démagogie et donc de mépris face à la précarisation d’une partie de la population, qui pourtant ne manque pas d’occasion de protester peut-être autant sur la méthode de gouvernance que sur le fond des solutions aux problèmes de la vie quotidienne. Si ce spectacle d’arrogance et de morgue continue comme il a commencé, on pourrait être tenté de faire confiance à une personne qui dans ses mandats locaux et régionaux n’a pas démérité et qui par ailleurs refuse de se lancer dans une bataille ridicule de machistes, y compris dans son propre camp.

Après tout, une présidence n’est plus désormais ce qu’elle était naguère : la plupart des problèmes internationaux ne peuvent être traités qu’au niveau européen, et il faut espèrer que la gestion européenne maintiendra - et délèguera encore plus - la gestion de la vie quotidienne des gens au niveau national.

En attendant d’en savoir plus sur un programme concret, l’image de Ségolène Royal et son estime dans l’opinion sont peut-être au simple niveau du Café du Commerce.

Mais, en ce moment, ce n’est pas à la télévision française ou à Bruxelles qu’on écoute les Français. C’est, pour l’instant, dans la rue et au Café du Commerce qu’on peut saisir l’état réel de la société française.