Le “bourrage” par le conditionnel

6.04.08

Un article paru le 2 avril 2008 dans “Le Monde” (page 5) suscite un certain malaise.
Extraits (c’est nous qui soulignons) :

” Un enquête conduite, au Maroc et en Belgique, sur un réseau terroriste islamiste dirigé par Abdelkader Belliraj, 50 ans, arrêté en février, semble indiquer que la structure qui a été démantelée était de de premier plan.
Appréhendé au Maroc en compagnie d’une trentaine de suspects, le chef du groupe aurait été actif pendant plus de seize années et aurait bénéficié en Belgique(…) de l’aide d’une vingtaine de personnes.(…) Le groupe Belliraj visait, semble-t-il, à renverser le régime marocain..(…) Il aurait tenté de s’abriter derrière la façade légale de partis islamistes.
Selon des sources judiciaires belges, le groupe se livrait à des trafics d’armes et se serait aussi financé en organisant d’importants hold-up(…) Cet argent aurait en partie été blanchi dans des activités immobilières au Maroc. A. Belliraj aurait, dans les années 1980, personnellement commis six assassinats en Belgique(…)
Au Maroc, le rôle du suspect reste trouble. Incarcéré à la prison de Rabat-Salé, il serait selon (…) le Ministre de l’intérieur, l’âme du réseau qui, préparait, en fait (sic), une insurrection armée. Selon des sources sécuritaires, le roi Mohamed VI faisait partie des cibles du groupe.
Présenté comme un islamiste convaincu (…) A. Belliraj était, semble-t-il, en contact avec le GSPC algérien, devenu une branche de Al-Qaida, et le Groupe islamique combattant marocain (GICM).
Selon le Ministre de l’Intérieur, des contacts auraient aussi été établis entre son groupe et le Hezbollah, en 2002, en vue d’un entraînement de ses hommes au Liban. Ils auraient finalement été formés en Afghanistan.
Les preuves de ces affirmations n’ont pas été fournies jusqu’à présent.

Il est certain, en revanche, que l’enquête de police a permis la découverte d’une dizaine d’armes légères dissimulées à Nador, dans le nord du pays. Devaient-elles servir à des actions dans le Royaume ?Mon client qui nie être un chef terroriste, dit que ces armes étaient destinées aux islamistes algériens”.(…), assure au “Monde” son avocat.
Des sources policières disent douter de cette version.

Un mystère de plus en plus épais entoure, en fait, la personnalité du principal suspect.
Il s’est livré à de nombreux revirements depuis qu’il a été présenté comme un informateur rémunéré de la Sûreté de l’Etat - les services de renseignement belge - et depuis ses aveux - sur lesquels il est récemment revenu - en ce qui concerne les assassinats qu’il aurait commis.(…)
Il a nié devant le tribunal de Salé, le 17 mars, avoir travaillé pour les services belges. Il aurait par ailleurs indiqué qu’il avait simplement voulu agir par “loyauté” envers son pays d’adoption en l’informant sur l’activité des islamistes en divers endroits du monde.
Ce point est d’une grande importance pour l’enquête menée en Belgique, qui doit déterminer comment (il) a pu, pendant seize ans, mener ses activités criminelles à l’insu des autorités belges.
Promu chef militaire de son réseau clandestin(…) il a voyagé en Iran, en Arabie Saoudite et en Algérie.
Il paraît démontré (sic) également qu’il a rencontré Ayman Al-Zawahiri, numéro deux d’Al-Qaida, en Afghanistan. La Sûreté belge l’aurait-elle “couvert” dans tout ou partie de ces missions ?
En 2005, avant les attentats de Londres, ce sont les renseignements qu’il a fournis qui auraient en tout cas permis de démanteler une cellule terroriste à Liverpool, au Royaume-Uni.”
(Fin de l’article)

Bon, alors, tout cela est peut-être vrai et le journaliste écrit son article au conditionnel par respect de la présomption d’innocence d’une personne sous enquête et dont le nom est mentionné dans l’article.
Point final.

Mais on peut aussi se poser les questions suivantes :

De l’article, qu’apprenons-nous comme faits avérés ?
1 - on a retrouvé 10 armes légères au nord du Maroc : “Pour renverser le régime marocain (…) avec le roi Mohamed VI comme cible “ ???
2 - il a voyagé en Iran, en Arabie Saoudite et en Algérie : so what ?. Donc il aurait été en contact (?) avec Al-Qaida, le Hezbollah, et le GSPC algérien.

L’Abrincate a aussi beaucoup voyagé, depuis 15 ans, dans une vingtaine de pays, pour travailler avec les juges, policiers, et autres spécialistes de la délinquance juvénile et des trafics d’enfants. So what ?

Quant à “l’âme du réseau”…”promu chef militaire du réseau clandestin”

L’article ne mentionne que des spéculations ou affirmations dont les seules et uniques sources sont le “Ministre de l’Intérieur“, l’”enquête de police au Maroc“, des “sources judiciaires belges“, les “sources sécuritaires marocaines“…

Avec, en fin d’article, l’hypothèse, tout aussi spéculative que le reste de l’article, que ce suspect serait l’instrument des services de renseignement belges. Le simple fait de suggérer cette hypothèse laisse froid dans le dos, lorsqu’on sait ce dont sont capables les services secrets des dictatures : et si les pays démocratiques s’y mettent …

Il ne s’agit pas de dire que l’article est faux,
mais de deux choses l’une :

- ou bien, on n’a rien à dire de véritablement factuel qui constitue un ensemble d’informations avérées et alors, on se tait.
En tout cas, on ne met pas l’article sous le titre : ” L’enquête confirme le démantèlement d’un important groupe islamiste”. L’article ne confirme rien, puisque tout est au conditionnel.
- ou bien on laisse le lecteur dans une ambigüité délibérée qui alimente une démarche de manipulation sécuritaire de l’opinion publique, entretenue par les seules sources d’informations mentionnées dans l’article. Car, comme toutes les propagandes d’Etat le pratiquent depuis des lustres, on distille à répétition des soi-disant “informations” sur le terrorisme, mais au conditionnel en sachant fort bien que le lecteur ne retiendra que “la confirmation du réseau terroriste”, en oubliant l’emploi systématique du conditionnel.

C’est ainsi que la peur passe avant la raison.

C’est au nom du respect que l’on porte depuis plus de 30 ans à la crédibilité des journalistes du “Monde” qu’on se permettra de craindre que même les meilleurs puissent insensiblement se laisser manipuler.

Il serait infiniment triste de voir des journalistes se transformer en “churnalists” …
En anglais “to chur out ” = baratter, comme “baratter le beurre”. On remue, on brasse…
Voir cet article du “Guardian” :
Our media have become mass producers of distorsion”.

Quand on sait le nombre de mensonges d’Etat re layés par les médias américains, et autres, depuis le début de la “guerre contre le terrorisme” (voir Guantanamo), on attend de journalistes qu’ils fassent passer la raison avant la peur.

Source de la photo


Nouvelles du front - et du fond de la prison

3.04.08

Que celles et ceux qui considèrent que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (cf. les Articles 37 et 40) n’est qu’un chiffon de papier qui prétendrait instituer l’enfant-roi, veuillent bien se taire quelques instants, pendant la lecture de cet extrait de rapport de déplacement dans un pays d’Afrique, la semaine dernière (24-29 mars 0 8) à l’occasion d’une visite de la Prison Centrale de la capitale.

Entrée par les bureaux.
Un greffier : “Combien y a-t-il de mineurs dans cette prison? - “Environ 80“.
A la même question, le Directeur : ” Environ 60“.
De passage devant le bureau de la cheffe-greffière, la feuille statistique quotidienne (date : 27 mars).
Nombre de prisonniers : ” 858 “. Capacité de la prison . ” 300 “. Nombre de mineurs : ” 90 “.

Visite du quartier des mineurs en compagnie du Directeur de la Prison, militaire en uniforme : le personnel de la prison est en effet constitué de militaires, détachés du Ministère de la Défense.
Sur 90 mineurs, 7 sont des condamnés, et donc 83 sont en détention provisoire, parfois depuis des années, c’est à dire en violation flagrante du Code de Procédure Pénale, qui prévoit un maximum de 4 mois (délits) ou 6 mois (crimes), renouvelable une fois - et donc la durée maximum, selon le Code, devrait être d’un an de détention provisoire. Rappelons que la détention préventive est une période pendant laquelle un détenu est toujours considéré comme présumé innocent, et qu’elle ne devrait être qu’un élément de procédure pour les besoins de l’enquête…

Serré la main d’un des mineurs, incarcéré depuis 2001 pour un crime (homicide involontaire) commis à l ‘âge de 14 ans : il a donc aujourd’hui 21 ans et attend donc son procès depuis 7 ans. Comme il est devenu majeur, il a été “promu” à la responsabilité de “chef de chambrée” pour contribuer à la discipline du quartier des mineurs - “bénévolement“, cela va de soi… D’autres mineurs attendent leur procès depuis un ans, deux ans, quatre ans ou cinq ans….

Des ONG ont eu connaissance du rapport de l’Administration pénitentiaire sur le statut de ces mineurs et ont pu faire leur propre vérification : la liste nominative des mineurs était fausse à 50 % : des mineurs présents n’étaient pas sur la liste et des mineurs listés n’étaient pas présents (seule possibilité : certains étaient peut-être en libération conditionnelle, soit qu’ils étaient été “élargis” en fin de peine et on a simplement oublié de mentionner leur départ sur les registres.
On nous signale que dans certaines prisons de province, des mineurs sont en prison au-delà de la durée légale de leur peine par simple perte du dossier. Il a même été constaté dans un cas que personne n’ayant retrouvé la clé de l’armoire en fer qui contient les dossiers, personne ne sait qui devrait être déjà sorti. Donc ils restent en prison.
A part ça, tout le monde se plaint de la surpopulation dans les établissements pénitentiaires du pays.

On peut rappeler ici que dans la plupart des pays, des prolongations abusives de détention provisoire peuvent entraîner des sanctions à l’encontre des juges dont les décisions (ou négligences) sont illégales et que les détenus peuvent ultérieurement faire valoir leurs droits à des compensations.
Mais, dans le cas des mineurs, on ne va pas s’emmerder avec ces histoires, puisque par définition, ces mineurs sont issus de familles qui n’ont pas les moyens de se payer un avocat…
Sur les 90 mineurs incarcérés, 32 attendent leur procès pour crime, relevant de la Cour d’Assises des Mineurs. Pourquoi celle-ci n’a-t-elle pas encore statué sur leur sort ?
La Cour d’Assises se réunit ” ad hoc ” une ou deux fois par an, pour juger d’abord les adultes poursuivis pour crimes et lorsque la ” sessin des majeurs” est terminée, le “rôle” prévoit de passer aux jugements des mineurs. Mais en général, il n’y a plus d’argent pour payer les juges d’Assises, qui sont des juges habituels percevant des indemnités supplémentaires lorsqu’exceptionnellement ils siègent en Assises. Donc les mineurs attendront la prochaine fois. D’où la durée interminable - et indéterminée - de leur détention provisoire.
A la question posée devant la personne faisant office de Ministre de la Justice, le Premier Président de la Cour d’Appel, présent à l’entretien, répond par un chiffre en monnaie locale, qui correspond à 3 000 euros (repeat : trois mille euros).

Encore plus fort :
Un des mineurs incarcérés est condamné à la peine capitale, pour meurtre commis à l’âge de 17 ans, alors que l’Article 67 du Code Pénal du pays stipule explicitement que la peine de mort n’est pas applicable aux mineurs dans ce pays. Il avait tué un “chef de quartier”, ce qui avait suscité une émotion considérable parmi les autorités comme dans l’opinion publique, au point de le considérer et de le juger comme un majeur.
Officiellement, il s’agirait d’un doute sur l’âge réel et l’identité du condamné.
Or, depuis plusieurs mois, l’acte de naissance a été produit par des ONG et diffusé auprès des services “compétents”. Pas de résultats. Le directeur de l’UNICEF a fait une démarche officielle le 6 mars dernier. Toujours pas de résultats.
Il a donc fallu faire valoir un nouvel argument à la personne faisant office de Ministre de la Justice : si, au Comité des Droits de l’enfant et dans les bureaux du Conseil des Droits de l’homme à Genève, on apprend qu’un mineur est condamné à mort alors que la loi nationale du pays l’interdit, cela pourrait avoir des conséquences sur l’image internationale du pays - qui n’est déjà pas brillante. D’autant plus que le sujet de la peine de peine est un sujet sensible et permanent au niveau international en général (et pas seulement à propos de mineurs).
Bien que contestant spontanément cette analyse, la personne faisant office de Ministre de la Justice donne, devant nous, l’ordre de vérifier l’identité et l’âge du condamné (alors que ces services disposent déjà de moult copies de l’acte de naissance).
La détention d’un mineur illégalement condamné à mort … dans la balance avec l’image du pays …
Dans ce même pays, une ONG a obtenu, en 2003 pour un autre mineur condamné à mort en province, que sa peine soit, la veille du jour de son exécution, commuée en dix ans de prison, ce qui est la peine maximum prévue par la loi pour les mineurs.
Autrement dit, il suffit de demander…

Paradoxalement, le Directeur de la prison est parfaitement conscient de ces “dysfonctionnements”: il en est même choqué et dit lui-même qui gère un établissement où des mineurs sont ” sequestrés” (au-delà de la durée légale de la détention préventive).
Mais c’est un militaire, qui dépend donc de la “Grande Muette”. Il peut - il doit - faire un rapport régulier au Juge pour chaque détenu, y compris en mentionnant que la détention de certains mineurs est abusive.
Il n’est cependant pas question qu’un criminel sorte de prison, pour cause de risque de récidive, et donc seuls les juges peuvent libérer un détenu.
Mais comme il manque 3 000 euros pour que la Cour d’Assises fonctionne, tout le monde attend.
Ce Directeur n’a donc pas la possibilité d’”élargir” les détenus illégaux : sa seule possibilité c’est lorsqu’un mineur est gravement malade, il a l’autonomie de décision pour l’envoyer à l’hôpital, en espérant que le mineur convalescent en profitera pour “s’élargir lui-même“.

A la question ” Quel votre problème principal avec ces mineurs ?” - Réponse : ” La nourriture.”
Oublié de préciser, en effet, que les 90 mineurs de cette prison n’ont qu’un repas par jour.

Autres billets précédents de ce blog sur les mineurs en prison :

“Enfants en prison”

“Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”

Pour celles et ceux qui s’intéressent à la Justice des Mineurs,
voici un nouveau site d’assistance technique internationale (français, anglais, espagnol):
www.juvenilejusticepanel.org


” Penser l’impensable “, qu’ils disent maintenant …

23.03.08

Après avoir vilipendé les salaires des fauves,
pourfendu ceux qui transforment le monde en ” casino global “,
vitupéré contre les Etats qui, ” n’ayant plus d’argent “, investissent leurs réserves dans la Bourse,
après même avoir fait mine de croire que la régulation des marchés financiers était une farce,
qui aurait cru qu’un mois plus tard, nos éminents économistes,
qui n’ont jamais manqué une marche de condescendance
sur les incompétents en économie que nous sommes,
viennent nous dire ceci :

Editorial de Nicolas Barré, dans ” Le Figaro “(14.03.0 8) :

” Il faut savoir “penser l’impensable“, disait mercredi le numéro deux du Fonds Monétaire International, suggérant à demi-mot (sic) de nationaliser les pertes du système bancaire. (…)
La situation actuelle appelle une réponse globale. Il est minuit moins cinq. Il reste peu de temps pour penser l’impensable avant qu’il ne survienne.”

De Yves de Kerdrel, dans ” Le Figaro “(18.03.0 8) :

(…) ” A tout moment, cette crise, qui n’affecte pour le moment que le secteur financier, peut se transformer en une tornade qui dévastera l’économie mondiale.
On a déjà dépassé le stade du battement d’ailes de papillon cher à la théorie du chaos “.
(…)
” Il n’y a pas de capitalisme efficace sans une régulation adaptée. Il n’y a pas de vrai libéralisme si l’environnement ressemble à un “ laisser-faire.(…)
Il s’agit de s’interroger sur (ces) normes qui s’appliquent à 7000 sociétés cotées dans le monde. D’autant qu’elles n’ont été décrétées par aucun gouvernement. Elles ne sont issues d’aucun processus démocratique. Elles ont été émises et instaurées par un sympathique “club” de comptables aguerris regroupés au sein d’une institution internationale, l’IASB, qui n’a de compte à rendre à personne, mais dont les règles s’imposent à tous.
Il existe peu d’exemples au monde où une institution disposant d’aucun contre-pouvoir puisse de son propre fait changer les règles du jeu du capitalisme. Sans
(en) mesurer les conséquences dramatiques “(…)
” Ce n’est pas faire injure au libéralisme de souhaiter que les démocraties reprennent au plus vite la main sur la comptabilité, sans laquelle la confiance des investisseurs ne peut exister de manière durable.”

C’est “Le Figaro” qui va nous convaincre du bien-fondé de l’argumentaire de la Ligue Communiste Révolutionnaire : il faut recruter d’urgence Alain Besançenot comme éditorialiste du “Figaro”.

Dans le “Monde” du 21.02.08, Eric Laser écrit :

(…) ” Les outils de politique monétaire ont leurs limites. Les baisses de taux mettent des mois à se diffuser dans l’économie et ne sont qu’un moyen indirect de soutenir les emprunteurs.”(…)
” Une intervention de l’Etat sera peut-être nécessaire.”
(…) “Au Congrès, les parlementaires réfléchissent à la possibilité pour l’Etat de racheter massivement les prêts immobiliers.”

Toujours dans ” Le Monde ” (20-03-08), dans un article de C.Gatinois et A. Michel :

(…) Après ” l’étincelle des subprimes “, suivi de “ l’embrasement des banques “, qui entraîne la “ panique des marchés “, (…) ” l’action de la Réserve Fédérale américaine contribue à faire plonger le dollar sans juguler tout à fait la défiance envers les banques.
Et si le marché d’actions surnage, les investisseurs lui préfèrent les matières premières (pétrole, or, blé) considérées comme des valeurs-refuges. Les prix flambent.
(…)
” Comment sortir de la crise ? La solution pourrait être radicale, bouleversant même le modèle capitaliste américain. ” Si la crise dure et s’approfondit, les solutions passeront forcément par l’Etat, qu’il s’agisse de créer un fonds de défaisance ou de procéder à des nationalisations provisoires de banques en difficulté”, estime J.L. Mourier, économiste chez Aurel Leven.

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Donc, si l’on comprend bien (mais oui…), nous allons d’abord payer avec l’augmentation des denrées de première nécessité (blé, matières premières, pétrole, etc…), mais il se pourrait aussi que les contribuables payent une deuxième fois par les interventions de l’Etat, pour que les investisseurs - qui n’ont de comptes à rendre à personne (voir article précédent ci-dessus) - retrouvent la confiance. En eux-mêmes. cela va de soi.

De toute façon,
même si vous ne comprenez rien,
dites-vous bien : nous allons tous payer,
et plutôt deux fois qu’une.
On continue :
Dans le “Frankfurter Allgemeinde Zeitung” (Allemagne), le directeur de la Deutsche Bank, Josef Ackermann, affirmait le 19 mars :
(…) ” Nous ne devons pas oublier que les dirigeants des banques qui enregistrent de bons résultats gagnent des dizaines de millions d’euros par an. Les gestionnaires des fonds spéculatifs et des fonds d’investissement, quant à eux, gagnent encore plus. A l’heure actuelle, les dirigeants des banques se posent en défenseurs de la liberté du marché. Si l’édifice de la spéculation menace de s’effondrer comme un château de cartes, les banques d’émission et les contribuables devront le remettre sur pied. Dans l’intérêt de la communauté (ndlr : was ist das ?), l’Etat n’a rien d’autre à faire.
Toutefois , ces mesures de sauvetage sont préjudiciables à la réputation du secteur financier. Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il doit en rappeler à une régulation.”
Dans “L’Hebdo” (Suisse), Jacques Pilet rempile :
(…) La crise que nous vivons (…) fait éclater au grand jour toute une chaîne de mensonges, l’incompétence des dirigeants arrogants et obsédés par leur fortune personnelle, l’impuissance des banques centrales et la docilité des opinions publiques qui trop longtemps ont cru aux fables qu’on leur servait.
Mais le plus troublant
(ndlr : pour qui ?) est ailleurs. Les maîtres de la finance mondiale proclamaient une double foi : les Etats-Unis sont le modèle absolu de la réussite économique, le libéralisme absolu est l’avenir du monde. Cette approche théologique en prend un sacré coup…(…)
Personne ne peut croire que, par elles-mêmes, les banques ” mettront de l’ordre ” dans un système qu’elles ont détraqué par leurs acrobaties irresponsables. Personne ne peut croire que les opinions publiques accepteront longtemps encore de panser les plaies des géants en puisant dans les budgets publics.”
Les opinions publiques auront-elles le choix ?



Encore la Françafrique, dans ses (basses) oeuvres

19.03.08

Mr Paul-Eric Kingué, jeune maire de la commune de Njombé-Penja, près de Douala (Cameroun), élu en juillet 2007, découvre, en prenant ses fonctions en septembre dernier, que les entreprises (PHP, Caplain, SPM), dirigées par des Français et exploitant sur le territoire de sa commune (bananeraies, plantations,etc…), ne paient aucun impôt, ni taxe d’aucune sorte depuis 30 ans.

Après avoir écrit au Premier Ministre, il reçoit de la Direction Générale des Impôts, le 3 décembre 2007, la confirmation du “bien-fondé de sa requête“. Laquelle Direction notifie aux entreprises concernées les rappels en conséquence.
En conséquence de quoi … les patrons français téléphonent au jeune maire pour le menacer, l’un “d’avoir(sa) tête à coups de millions”, et l’autre “de le faire assassiner ou (sic) emprisonner, après l’avoir fait déposer de ses charges de maire.”

Mais curieusement, après le séjour des expatriés de la bananeraie à Yaoundé, je me suis surpris en train d’être appréhendé comme un chef de gang devant mes populations par des militaires et gendarmes, transportés dans six camions (Armée de terre) et 12 pick-up (de la Gendarmerie).”

Entendu par le Procureur de la République de Nkongsamba, il est suspecté de ” complicité de pillage en bande et incitation à la révolte “.
Pas d’avocat, pas de droit à la défense, pas de mise en examen… Sa maison a été perquisitionnée le 1er mars 2008 en son absence (ce qui est illégal), il a été incarcéré, sans droit de visites, et privé d’eau, de nourriture ainsi que de toute communication avec sa famille.

Il est vrai que ces évènements ont coïncidé avec les émeutes qui se sont déroulés dans le pays entre le 25 février et le 10 mars, troubles liés à l’augmentation du coût de la vie et qui ont entraîné des pillages.

Ce jeune maire, militant du “Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais” (parti gouvernemental) a donc dû affronter cette situation, 6 mois après sa prise de fonctions.
Il a réussi à calmer les groupes de jeunes révoltés, ce qui lui a valu les félicitations du GMI (Gendarmerie) de Douala, ” pour le courage et et le rôle que j’ai joué pour maîtriser la fureur des jeunes en colère” sur sa commune.
Je me vantais d’ailleurs d’avoir ramené le calme dans ma localité dès le 27 février, alors que les autres villes étaient encore au fort de la crise.

Du fond de sa cellule, Mr Kingue écrit donc au Président de la République du Cameroun.

On peut lire l’intégralité de la lettre de Mr Kingue au Président de la République camerounaise (dont les citations ci-dessus sont extraites) sur les sites suivants :

20mai.net : “La tribune du peuple camerounais
allafrica.com
cameroon-one info

Sans prétendre - à 8 000 kms - connaître tous les éléments de la situation locale, mais connaissant - ô combien - l’attitude fréquente des Français résidant en Afrique “ pour affaires “, on pourrait fort bien se retrouver devant une situation assez analogue à l’attitude néo-coloniale des responsables de l’Arche de Zoé au Tchad : ” en tant que Français, on fait ce qu’on veut, quand on veut, en Afrique, et tous les moyens sont bons.”

Ces entreprises salarient leurs employés au tarif de 15 000 à 25 000 Fcfa par mois,
soit entre 25 et 40 euros par mois.
Sans payer d’impôts ni taxtes depuis 30 ans, bien entendu.
Et après on s’étonne :
- de l’absence de services publics de base dans les communes rurales africaines,
- de l’exode des jeunes vers les villes, puis sur des bateaux pourris où ils savent qu’ils risquent leur vie en essayant de rejoindre l’Europe.

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On ajoutera cette note, du 28 janvier 2008 (et donc sans lien possible avec les émeutes) publiée dans Libération Afrique ” :

” La situation dans la zone de Njombe-Penja est préoccupante. Le coin, réputé autrefois pour la fertilité de ses sols, la richesse de son tissu économique, ploie aujourd’hui sous le joug de la pauvreté. Pire il est en passe de devenir un bastion de la pollution dans le paysage économique camerounais. Le ” mérite ” en revient à un géant industriel, la société des Plantations du Haut-Penja, ne abrégé PHP. Cette multinationale française se livre depuis le début des années 1990 à la culture intensive de la banane dans la région. Après plus d’une décennie d’exploitation, le bilan de l’entreprise se chiffre en pollution, malversations et exactions de toutes sortes.”

Franchement,
qui est vraiment auteur de “complicité de pillage en bande et d’incitation à la révolte ” ???

Sans oublier tous les discours sur la ” coopération “win-win(gagnant-gagnant), la ” bonne gouvernance” , la transparence des investissements, la protection de l’environnement, et tout le charabia des leçons faites à la jeunesse africaine.

Un jour, ils nous foutront dehors
et on l’aura bien cherché.

Source photo

PS : Si les entreprises nominativement mentionnées dans ce billet - et qui sont explicitement citées dans le courrier du Maire au Président de la République camerounaise, courrier largement diffusé sur Internet - souhaitent réagir à ce billet, c’est bien volontiers que nous ajouterons leur point de vue à ce billet.
Argumentation solide, s.v.p.

Voir aussi les billets précédents de ce blog sur ce thème :

” L’Afrique pillée de tous les côtés ”
ou encore :
“Arche de Zoé : la désobéissance civile par le mensonge ?”
ou encore :
” Des rats dans la Françafrique “
et enfin :
” Loi africaine sur l’immigration des ressortissants français “


David Grossman : écrire pour survivre

15.03.08

Lors de “Matins de France-Culture” (14.03.08), dialogue entre Ali Badou et David Grossman, écrivain israëlien, (avec interprétation simultanée) , après la parution de son dernier livre “Dans la peau de Gisela” (Seuil) où il analyse les liens entre politique et création littéraire. Transcription d’un extrait de l’interview :

” Vous venez au Salon du livre pour rencontrer des lecteurs ? Parler de vos romans ? Donner envie de lire ?”

” En général, quand un écrivain vient d’Israël, on parle directement avec lui de politique, mais nous, les écrivains, nous voulons raconter une histoire, essayer de raconter une bonne histoire, et même dans un certain sens, que nous surmontions la situation de violence, la situation qui, comme un récit, dévore le corps et l’âme. Ecrire sur les choses, ce qu’on a pas le temps de faire d’habitude lorsque la guerre se déroule…

“Quelles choses ?…”

” Eh bien, personnellement au cours des dernières années, je ne voulais pas que ” la situation ” fasse disparaître les choses importantes, les relations entre parents et enfants, les relations entre homme et femme, etc (…)
Principalement je voulais tourner le dos à la violence, aux craintes, aux peurs, essayer de trouver une voix intérieure, personnelle, apaisée. Et c’est parfois effrayant, car il y a tellement de violence et de sang autour de moi … m’enfermer dans une pièce et d’écrire sur les choses les plus intimes de la relation familiale, ce qu’est d’être un enfant, ce qu’est d’être un parent… et pour moi écrire a toujours été une façon de respirer mon propre être, dans une situation où l’air est vraiment très mauvais. Dans une situation où il y a des problèmes de langue … et même en tant que citoyen, j’ai des problèmes de langue, parfois…

” Des problèmes de langue, comme citoyen ? Expliquez-nous ça…”

” Je pense que la première chose que les institutions, l’armée, le gouvernement, le judiciaire, la première chose qu’elles prennent en main, c’est la langue, qu’elles déforment, et au lieu d’utiliser une langue qui décrit la réalité, elles créent une langue qui sépare le citoyen de la réalité.

” C’est partout, dans toutes les zones de guerre … il y a création d’une langue dont le rôle est de cacher l’horreur, parce que la majeure partie des citoyens sont des gens moraux : il savent très bien au fond d’eux-mêmes lorsqu’ils font des choses qui ne sont pas bonnes, et ces grandes institutions tentent de les protéger ou de leur cacher ce qu’ils font, et donc elles fabriquent, elles créent une langue, dont le but est de permettre aux citoyens de vivre en paix avec les choses les plus horribles.

Je crois que le rôle de l’écrivain est d’appeler les choses par leur nom, de ne pas utiliser de slogans ” collés “, de ne pas se soumettre aux clichés, parce que si on parle par clichés, finalement on ne dit rien, et celui qui écoute n’entend rien non plus : on échange entre soi une monnaie que tout le monde accepte mais qui veut dire finalement : ” on ne va pas en parler “. Et donc j’espère que chaque fois que j’appelle les choses par leur nom, par leur prénom…quand j’ai écrit ce livre, ou cet article, j’ai soudain senti que je cesse d’être une victime de la situation, senti que j’ai une liberté face à la réalité.

Une des libertés, un des droits que nous avons, c’est d’écrire par nos propres mots la tragédie dans laquelle nous sommes. Si nous faisons ainsi, nous cessons d’être des victimes.

Ne pas être victimes dans la situation où nous sommes, c’est quelque chose de très important. Lorsque c’est vraiment quelque chose de terrible, à laquelle nous nous soumettons tous, le fatalisme, nous, les Israëliens et les Palestiniens, le sentiment qu’il n’y a rien à faire pour changer, que nous sommes condamnés à vivre et à mourir par l’épée, et jusqu’à la fin des temps.

Alors, j’écris… il y a une alternative : quand je crée un personnage, je sens soudain combien il y a de possibilités, de possibles : choisir entre ceci et cela… me tourner vers celui-ci ou vers celle-là… Là véritablement, l’utilisation d’une langue fine, détaillée, me montre à quel point il y a d’autres dimensions possibles, à quel point je ne suis pas condamné à être enfermé dans une situation.

Je dois vous dire que lorsque je le fais, lorsque j’écris ainsi, lorsque je sens que j’écris correctement, soudain, je sens que je respire des deux poumons, je ne suis pas contracté, je ne suis pas handicapé, et comme je l’ai dit, ne pas se ressentir comme victime, sentir que j’ai une possibilité de changer mon destin, qu’il y a une alternative à la situation. C’est la meilleure des choses qu’on puisse se souhaiter dans la situation actuelle.”

Pas de commentaires sur un discours qui se suffit à lui-même.

Voir un billet précédent de ce blog : “Quand les écrivains écrivent sur l’écriture” .


Faire son beurre sur les canons

10.03.08

Extrait de l’intervention de Gérard Chaliand à un Colloque sur les compagnies militaires privées, organisé par le Comité International de la Croix-Rouge à Paris en février 2008.
Voir la vidéo sur un billet de l’excellent blog “L’humanitaire dans tous ses états.”

Pourquoi est-ce que ces compagnies sont nées ?

Elles sont nées d’abord du fait que la guerre froide se terminant, il y a eu une réduction des forces armées ; deuxièmement il y a eu un effondrement, entre 1950 et 1985, de la démographie chez les Occidentaux et il a donc fallu en quelque sorte recourir à des gens capables de se substituer aux armées régulières et en même temps de ne pas être toujours sous le contrôle du Congrès, en ce qui concerne les Etats-Unis, ou, pour les Britanniques, de ne pas être cités au Parlement.
(…)
Si on prend le cas de l’Irak, aujourd’hui tout groupe ou tout mouvement, quel qu’il soit, qu’il s’appelle Blackwater
(ou autres), est partie prenante de cette guerre, c’est à dire qu’on estime à 180 000 hommes minimum le nombre des troupes privées qui participent de la guerre d’Irak, qui fait qu’il y a 350 000 hommes, de facto en Irak, et non pas 160 000 hommes des troupes régulières.

Source photo

(…) ” Je signale aussi que les pertes de ces compagnies privées ne figurent pas dans les pertes américaines, ce qui diminue l’impact de l’image des cercueils qui fragilise le Président Bush .
C’est très important vis à vis de l’opinion publique qu’ils ne fassent pas partie des 4 000 morts.

Il est intéressant de noter que les blessés ne sont plus signalés ; pourtant on disait toujours “morts et blessés“… ce qu’il fait qu’il y a en Irak, sans parler des compagnies privées, environ 40 000 hommes hors de combat. Si on ajoute les “morts discrètes” de ces compagnies privées, on peut certainement arriver à des chiffres infiniment plus importants, que nous apprendrons bientôt lorsque le nouveau président sera élu.
Le gouvernement irakien n’a aucun regard sur ces compagnies, parce que Mr Paul Bremer, dans sa Constitution, ne l’a pas inscrit.

Ces compagnies privées ne sont d’ailleurs pas complètement privées, elles sont toutes ” para-étatiques “, c’est-à-dire que ces gens-là obtiennent le feu vert du Pentagone : il n’y a personne, dans ces “ nouveaux mercenaires “, qui travaille contre son propre Etat.

On est donc dans un système nouveau où il y a une considérable latitude, pour faire des choses, légales ou non-légales, y compris en dehors du fait de combattre, la privatisation de ” la question “, c’est à dire que la prison d’Abou-Graïb était dirigée en partie par des compagnies privées qui “torturaient de façon privée“, si je puis dire, et qui font tout un tas de ” travaux ” auxquels les armées ne sont pas tenues de participer. Ce sont tous des professionnels de la guerre, puisque ce sont des anciens militaires, ou d’anciens policiers (de différentes nationalités).”

Source photo des vétérans des guerres du Vietnam et d’Irak qui s’engagent comme mercenaires.

On ne sait donc qu’une petite partie de ce qui se passe réellement “ sur le terrain ” ou ” sur site ” (termes bizarrement communs aux militaires et aux humanitaires…)

Comme disait Napoléon dans la bulle d’un dessin humoristique paru dans “The Independant” pendant la guerre de Bosnie (1995) : ” Si j’avais eu vos médias, personne n’aurait entendu parler de Waterloo.”

Consulter le document officiel des Nations Unies intitulé : ” L’utilisation des mercenaires comme moyen de violer les droits de l’homme et d’empêcher l’exercice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.”

Ou encore : ” Activités non-règlementées des sociétés militaires et de sécurité privés, source de préoccupation majeure, selon un Groupe de Travail des Nations Unies. (10 mars 200 8)


Pendant les décollages, l’orchestre continue

9.03.08

Lors d’un déplacement professionnel dans une capitale africaine mentionnée dans un billet précédent de ce blog (7.03.08), il nous fut donné d’avoir accès à un “Centre Educatif Fermé“, appelé “Reformatory” pour les mineurs délinquants. Compte-rendu de visite :

Arrivé dans le quartier du Centre, on en fait le tour pour trouver l’entrée. Comme d’un côté, un portail est grand-ouvert, ça ne peut pas être par là, et un deuxième tour nous amène à une porte de fer au milieu d’un mur surmonté de barbelés : ça doit être ça…

Avant même d’entrer, nous entendons de l’extérieur un orchestre jouant de la musique, genre musique de cirque. En pénétrant dans la cour, spectacle surréaliste d’un espace fermé (20 mx 20m environ) par un grillage de plus de deux mètres de haut. A l’intérieur joue, avec entrain, un orchestre des gardiennes de prison, dont 4 “en civil” jouent des percussions (une grosse caisse et 3 tambours) et 4 autres, en uniforme bleu de la police jouant du saxophone, le tout dirigé par un vieillard à clarinette qui donne le rythme tout en soufflant dans son instrument.

Autour de l’orchestre, accroupis à même le sol, les coudes sur les genoux, une quarantaine de garçons (15 à 18 ans), nous regardent comme des poissons dans un aquarium.
Aucune expression dans le regard, totalement sinistre (même pas sûr qu’il y ait quelque désespoir), tant des “artistes” que des prisonniers, sensation qui nous restera pour longtemps…
De nombreux critères permettent d’évaluer une institution pour mineurs, mais on la juge aussi à la manière dont les jeunes se comportent avec les visiteurs : c’est une des rares choses qui ne peut pas être totalement téléguidée.
En l’occurrence, une mauvaise scène d’un film de Fellini…

Accueil dans le bureau du Directeur, qui a le physique de l’emploi : présentations et questions-réponses de base, constamment interrompues par les avions. En effet, l’institution est située en bout de piste de décollage de l’aéroport de la capitale, située en plein centre-ville. Interruption totale du dialogue à chaque décollage, mais l’orchestre continue.
Dans ce boucan infernal, le silence humain est assourdissant…

Informations données par le Directeur :

Les pensionnaires : 98 garçons, de 15 à 18 ans, dont 15 condamnés pour meurtres, mais dont 20 autres sont placés en détention préventive avec les condamnés.
Le personnel : 76 personnes (?), dont 40 femmes.

Les chambres : 8 chambres (entre 8 et 14 lits chacune). Murs sales, très sales.
Dans les chambres, toilettes fermées dans la journée avec des cadenas (achetés la veille ?), à titre de “prévention des abus sexuels entre mineurs“. Dans la journée, les mineurs utilisent les toilettes de la cour centrale, qui ne sont jamais toutes ouvertes en même temps, pour que les mineurs n’y restent pas trop longtemps…
On passe au “Vocational Center” (formation professionnelle). Un détail : il est fermé depuis deux ans (”Lack of resources“, manque de moyens).
On passe à l’école. Une seule classe. Des bancs, un bureau du prof (sans chaise), un tableau qui fut noir. Pas un cahier, pas un crayon, pas un livre, pas une armoire, strictement rien sur les murs, pas un morceau de craie qui traîne. Rien, le néant. En réalité, pas sûr du tout que l’”école” soit même utilisée. Une enseignante et une assistante sociale sont debout dans la pièce pour la visite et… attendent nos questions. Rien, strictement rien à tirer. Phrases toutes faites, langue de bois. Mériteraient une bonne paire de baffes.

A l’autre bout de la cour, 3 ou 4 voitures, capots ouverts, autour desquels s’affairent quelques jeunes. Le Directeur explique : ” on prête gratuitement un coin de la cour à un garagiste du quartier en échange d’une formation pour un groupe de 5 mineurs détenus à la fois. Comme l’Etat ne nous donne pas de budget de formation, on fait appel au secteur privé. “ (Qu’en termes à la mode ces choses-là sont dites…).

La cuisine ? Vu l’entrepôt, avec congélateurs, mais pas la cuisine elle-même. Rations ? 150 grammes de viande par personne et par jour, avec légumes, riz, etc…
La religion ? Un imam et un “priest” (?) passent systématiquement chaque semaine. La petite mosquée(avec une pancarte au-dessus de la porte d’entrée : ” Qatar Relief“) est l’endroit le plus présentable de la prison.

Retour vers le bureau du Directeur, en passant devant un deuxième groupe d’une dizaine de jeunes qui chantent à tue-tête à notre passage, accompagné par un adulte à l’accordéon (pendant que le premier orchestre continue à l’autre bout de la cour).
Pendant la visite du Centre, nous avons vu un maximum de 50 à 60 mineurs, sûrement pas 98. On peut supposer que les autres étaient restés enfermés en cellules.

Suite et fin de l’entretien avec le Directeur, dans son bureau (toujours interrompu par les décollages, pendant lesquels, chaque fois, on se regarde en souriant, sans un mot, pendant environ 30 secondes, ce qui est long, surtout quand la phrase n’est pas terminée…) :
Nos faisons remarquer - respectfully - que les normes pénitentiaires supposent soit une armoire, soit un boîte hermétique, fermées avec cadenas, pour les “personal belongings“, à titre de respect de la vie privée, mais surtout pour que les mineurs ne se volent pas entre eux leurs affaires personnelles. Il y en a, mais nous ne les aurions pas vues (on a pourtant, mine de rien, bien regardé sous les lits de chambres, lorsqu’il n’y avait pas de meubles cadenassés).

Les visites de famille sont autorisées “free of charges” (gratuites), sur un banc, près de la porte d’entrée du centre, ce qui nous permet d’apprendre que, dans les autres prisons (pour adultes), la visite des familles est payante.
A la question de savoir quelle mesure d’urgence ce Directeur prendrait s’il le pouvait : ” les jeunes en détention préventive (parfois âgés de moins de 15 ans) ne devraient jamais être placés dans ce centre avec des condamnés.” Le bons sens est une des choses du monde les mieux partagées, disait l’autre…

Lorsque des mineurs quittent l’institution à la fin de leur peine ou sur décision du juge avant la fin de la peine (sur recommandation exclusive du Directeur), les frais de transport pour retour au village sont pris en charge par l’institution, mais lorsque le montant est trop élevé (parfois pour un trajet de 500 ou 1 000 kms), les gardiens se cotisent, de leur poche.
Lesquels gardien-ne-s, en uniforme mais non-armés, ont passé tout le temps de notre visite assis à palabrer sur un banc, à l’ombre d’un arbre. Les autres collègues de service “occupaient” les mineurs avec leurs saxophones…

(Sur la sortie de prison des mineurs détenus, cela nous rappelle la visite d’une autre prison pour mineurs dans un autre pays d’Afrique, où le Directeur nous disait que seul un juge pouvait “élargir” un détenu, mais que lui-même en avait la possibilité lorsqu’un mineur était malade pour l’envoyer à l’hôpital… en espérant qu’il en profite pour s’”élargir lui-même” - sic).

Fin de la visite : le Directeur nous raccompagne à notre voiture dans le boulevard proche de la prison. Lui ayant fait remarquer, en souriant, que la porte d’entrée était restée ouverte et que nous ne voulons pas avoir la responsabilité … d’une évasion, il nous rassure en affirmant que les jeunes ne s’enfuient pas, car leur contact avec les gardiens est “excellent”, et que même certains mineurs libérés reviennent de temps en temps… pour revoir leur gardien préféré.

Tout reprendre à zéro.

PS : Pour mieux connaître les normes internationales relatives aux mineurs détenus, voir les Règles de Beijing (Nations Unies - version française) sur l’administration de la justice des mineurs, ou encore l’excellente documentation de l’ONG “Penal Reform International“(version française).

Source photo

Voir sur un billet précédent de ce blog sur ce thème :
“Enfants en prison - Témoignage en Guinée (déc.06) “
ou encore, vu sous un autre angle (en Suisse) :
” Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”


Trafics d’organes, “vraie-fausse” légende urbaine

16.02.08

Selon ” Le Monde ” du 11.02.08 :

” Le docteur Amit Kumar, 43 ans, a été arrêté le 7 février dans un hôtel du sud du Népal(….), soupçonné d’être à la tête du plus grand réseau de trafic d’organes jamais démantelé dans le pays.
D’après les autorités locales, entre 400 et 500 personnes auraient été opérées sous la contrainte et clandestinement, puis leurs reins transplantés sur des patients étrangers, au cours des huit dernières années.
(…) Déjà arrêté pour des faits similaires à Bombay en 1993, il avait finalement été libéré sous caution, avant de reprendre ses activités sous une autre identité.”(…).
Les policiers “ont retrouvé sur lui 18 900 dollars et 145 000 euros en liquide, ainsi qu’un chèque de 936 000 roupies ( 17 500 euros). Interpol avait émis un avis international de recherche contre lui le 1 er février pour “transplantation illégale de reins, escroquerie et complot criminel” après la découverte dans la banlieue cossue de Delhi, d’une maison reconvertie illégalement en clinique. Contre la promesse d’un travail bien rémunéré, les victimes - souvent des migrants issus de régions pauvres - étaient emmenés dans des résidences où elles devaient subir des opérations, de gré ou de force. Dans le meilleur des cas, elles étaient payées environ 900 euros pour le don de leurs reins. Les receveurs d’organes, de riches Indiens ou des étrangers, payaient jusqu’à 40 000 euros la greffe. ”
Les perquisitions ” ont montré que 48 étrangers, originaires de Grèce, des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, attendaient d’être opérés dans l’une des cliniques illégales du docteur Kumar.”

 

Extraits d’un exposé de l’Abrincate en 2004,
dans le cadre d’un Séminaire international sur les Trafics d’enfants,
et intitulé :
” Y a-t-il quelque chose derrière la légende urbaine”
?

” Le thème des trafics d’organes est un sujet toujours très attendu : il crée les fantasmes les plus fous, mélangeant la plus haute technologie - si ce n’est la science-fiction - et la barbarie.
Il suscite à la fois la répulsion et la fascination malsaine la plus sordide.

Les tafics d’organes sont présentés comme la “légende urbaine” et illustrent ce type même de rumeur collective qui se répand pour des motifs très complexes, mais rarement fondées sur des notions et des faits objectifs.
Des journalistes ont parfois procédé à des enquêtes présentées comme sérieuses et documentées - mais toujours par des témoignages et rarement par des faits. On a même vu, sur ce sujet précis, des Prix de Journalisme décernés, pour ensuite être retirés, suite à des procédures judiciaires…

Les journalistes posent toujours la même question : “ Avez-vous des preuves ? “.
Il faudrait peut-être se poser une question préalable : Dans le domaine des trafics d’organes, qu’est-ce qu’une preuve ? “. Dans les autres formes de trafics d’êtres humains, les personnes victimes peuvent être retrouvées (enfant adopté, enfant mendiant ou exploité par le travail agricole à l’étranger, etc). Si les trafics d’organes supposent la mort du donneur, et si la règle appliquée est celle de l’anonymat du donneur, comment s’étonner de la difficulté d’obtenir de preuves ?

Rappelons ici quelques notions de base :

Qu’est-ce qu’un Fait ?

Désigne une circonstance qui tombe sous l’un des cinq sens.
Les faits sont les circonstances qui ont joué un rôle et dont le tribunal est saisi.
Il incombe aux parties d’énoncer et de prouver les circonstances qu’elles allèguent comme fondant leur prétention.

Cette énonciation des circonstances forme le cadre du litige dont le juge ne peut sortir : il ne peut fonder sa décision sur des évènements dont il aurait appris l’existence autrement que par les déclarations ou les écrits des parties et la réalité ou le sens desquels elles n’auraient donc pas été en mesure d’apporter la contradiction.”

Qu’est-ce qu’une Preuve ?

” Elément ou document permettant d’établir la réalité d’un fait ou d’un acte juridique (ex : écrit, aveu, témoignage,etc).
Une preuve de base est
ce qui ne doit pas suggérer qu’une meilleure preuve soit possible.
Tous les modes de preuve (écrits, témoignages, analyses scientifiques,etc) sont admis devant le juge à condition qu’ils aient été recherchés et produits dans le respect des règles de droit. Le juge apprécie en toute indépendance la valeur des preuves qui lui sont soumises.
L’établissement des preuves résulte souvent de la concordance d’éléments matériels, factuels et/ou d’informations et/ou de témoignages, qui doivent idéalement pouvoir être prouvées indépendamment les uns des autres.
La preuve de la simple présence d’un individu dans un lieu n’est pas en elle-même une preuve de culpabilité dans un acte criminel.
Une simple identification visuelle de l’agresseur peut toujours être discutée.”

“Seuls l’auteur, la victime ou le témoin direct savent réellement ce qui s’est passé.
Toutes les autres personnes ne savent en réalité de l’acte que ce qu’elles en ont entendu dire.”

Partant de ces définitions rigoureuses, si la collecte d’organes suppose la mort du donneur, et si la règle de l’anonymat du donneur est respectée, d’où peut venir la preuve ?
Si les trafics d’organes sont une “légende urbaine” et s’il est difficile d’établir des preuves, peut-être est-il nécessaire de fonder les investigations sur d’autres présupposés et représentations, autrement dit “changer de lunettes”…

Les trafics d’organes sont un fantasme de la ” fascination du pire ” et, simultanément, un aveuglement sur des pratiques évidentes et connues…

Source photo : www.ouziel.blog,com

 

D’abord quelques informations générales :

1 - Depuis 30 ans, d’énormes progrès technologiques et médicaux ont été accomplis, tant dans la conservation des organes prélevés que dans les techniques chirurgicales : du stade expérimental, on est passé au stade de la routine, avec un taux de survie de 70 à 75 % sur les 5 années qui suivent une greffe.

2 - Si le terme d’organes suggère spontanément le coeur, les reins, la cornée, etc… il faut rappeler que tous les textes juridiques internationaux parlent des “organes et tissus humains” ; en effet, il y a aussi - et surtout - les éléments “renouvelables” du corps humain, le sang , la peau, ou encore la moelle osseuse, qui ne supposent pas nécessairement des interventions chirurgicales lourdes - et encore moins le décès du donneur - mais qui peuvent être beaucoup plus lucratives, notamment dans le cas de maladies rares.

3 - Il n’y a rien de moins clandestin que la vente de reins par des donneurs adultes vivant dans des conditions misérables de pays pauvres. Cela peut rapporter au donneur, 2 000 à 3 000 US dollars, alors que le coût d’une greffe pour le receveur peut être de 15 à 20 000 US dollars, et jusqu’à 100 ou 150 000 US dollars dans une clinique de pays riche.

4 - En Europe occidentale, 40 000 personnes attendent une greffe de reins sur 120 000 patients contraints de suivre un traitement par dialyse - et les compagnies d’assurances confirment qu’une greffe de rein est moins coûteuse qu’un traitement par dialyse à vie..
Il semble par ailleurs établi que si, actuellement, l’attente pour une greffe de rein est en moyenne de 3 ans, elle sera de 10 ans dans les vingt années à venir.

5 - Des enquêtes effectuées et des témoignages collectés, parcellaires mais plausibles, il est faux de penser que les trafics d’organes supposent le transfert des organes prélevés vers des cliniques étrangères qui procèdent aux greffes. Ce sont les patients des pays riches qui se déplacent vers les cliniques privées des pays pauvres - ou des pays riches.
Par ailleurs, des témoignages confirment qu’on offre à des jeunes adultes (par exemple, d’Europe de l’Est) un voyage, tous frais compris, dans les pays des receveurs, où les transplantations sont techniquement possibles, contre rémunération annoncée ou non … et versée ou non…

6 - Dans un contexte de ” demande ” exponentielle face à une ” offre ” légale limitée, certaines données culturelles ou religieuses peuvent accroître la “tension sur le marché ” des donneurs vivants, lorsque la coutume interdit de prélever quoi que ce soit sur des personnes décédées.
Dans certains pays, la notion même de “mort cérébrale” n’est ni établie ni acceptée.
Il n’est de plus pas nécessaire d’invoquer des motifs religieux : dans tous les pays, et pour une partie du public, le prélèvement sur une personne décédée est un tabou, ce qui ne peut qu’augmenter la pression pour solliciter des donneurs vivants.
Ce qui n’a rien d”illégal, dès lors qu’il n’y a ni contrainte, ni but lucratif.
Il faut aussi rappeler que dans nos pays occidentaux, le prélèvement d’organes (par centaines) sur des personnes décédées, sans leur autorisation de leur vivant, ni celle de leurs familles, a fait l’objet de scandales à répétition.
On fantasme toujours sur les trafics d’organes, alors que régulièrement, ils nous “crèvent les yeux” - si l’on ose dire…

Sachant donc que la demande dépasse l’offre sur un marché de plus en plus tendu, et sachant que les opérations les plus lucratives ne sont pas nécessairement ni les plus spectaculaires ni les plus dangereuses pour les donneurs, il se développe aujourd’hui un “tourisme de transplantation” qui n’est en réalité qu’un marché du désespoir :
- d’un côté, le désespoir des receveurs potentiels, prêts à se rendre n’importe où et à n’importe quel prix ;
- de l’autre côté, le désespoir des donneurs potentiels qui espèrent gagner d’un coup ce qu’ils ne parviendraient jamais à économiser pendant toute une vie de travail.
Autrement dit, un marché hyper-lucratif de la volonté de survivre.

D’où la question : est-il tolérable de laisser se développer les transplantations exclusivement sous la forme d’un marché ?
La santé des riches se monnaye-t-elle sur la santé des pauvres ?
Q
uel ” marché ” va s’occuper de la santé des donneurs ?

On sait, par ailleurs, que dans quantité de pays pauvres, 30 à 40 % des enfants qui naissent n’ont pas d’état-civil à la naissance, et que dans des régions entières de migrations, choisies ou forcées - comme dans les trafics - des centaines d’enfants perdent toute identité, tout lien familial, ou sont encore abandonnés dans les maternités, orphelinats ou autres institutions, et parfois sans enregistrement à l’admission ?
On mentionnera ici, selon des témoignages directs (disponibles sur demande) que nous avons reçu, dans tel pays asiatique, que les fillettes abandonnés sont “testées” à l’arrivée (dans les “Reception Centers”) et ne sont enregistrées comme admises dans l’institution que si elles sont en parfaite santé (et donc adoptables pour l’étranger…), les autres étant laissées abandonnées jusqu’à ce que mort s’en suive par inanition.
Personne ne les connaît, personne ne les réclamera, personne ne les soignera…
Le ” système “, ainsi institutionnalisé, fait en sorte que leur disparition peut se faire en toute impunité.

Inutile de retomber dans les fantasmes que l’on dénonce par ailleurs dans cette présentation : le pire n’est jamais sûr, mais il suffit que le pire soit possible pour s’en inquiéter, non ?
Tant qu’on y est … puisque l’époque est au “principe de précaution” sur la disparition des espèces animales en danger…

 


Documents utiles de référence :

- “Transplantations d’organes et de tissus humains “ (O.M.S. - 2004)
- www.organswatch.org (en anglais - nombreux liens)
- www.droit-technologie.org (”Trafic d’organes sur le Net”)
- “Coertion in the kidney trade“, de Elaine Pearson (document GTZ en anglais)
- “Economics and Ethics of Markets of Human Organs” (de Henry Hansmann, Yale - en anglais)
- “The Global Traffic in Human Organs“, de Nancy Scheper-Hughes, Berkeley - en anglais)

 

Voir aussi un précédent billet de ce blog sur ce sujet :
” Dons d’organes aux enchères médiatiques ”

 


Petits diamants philosophiques

8.02.08

De l’ouvrage cité dans un billet précédent de ce blog, où Christian Delacampagne dialogue, au début des années 1980, avec des philosophes à propos de leurs engagements respectifs, ces petites lucioles :

Question de Ch.Delacampagne à Emmanuel LEVINAS :
” Pour moi qui ne suis pas juif, j’avoue que j’ai du mal à
entendre la notion de peuple juif comme peuple élu…”

Réponse d’E. Lévinas :
” L’élection ne privilégie pas. L’élection n’a qu’un sens moral.
L’homme moral, c’est celui qui, dans une assemblée, fait la chose qu’il y a à faire. Là, il s’élit.
Le prophète, celui qui revendique la justice, il n’est pas élu par les autres, il est élu parce qu’il a entendu l’appel le premier.
C’est à tort qu’on a pu ressentir l’élection comme un privilège. Certes, pendant la persécution, elle a pu être un élément de consolation, et cette conscience d’élection a pu devenir égoïste.
Mais il ne faut pas, j’y insiste, voir cette notion comme une prérogative. Le prophète Amos dit : ” C’est vous seules que j’ai choisi entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi je vous demanderai compte de toutes vos fautes.”

C’est probablement dans ce sens culturel très précis que le titre de “Juste” (celui/celle “qui fait ce qu’il y a à faire“) est régulièrement attribué à des anonymes qui ont sauvé quantité de Juifs sous le nazisme.
Notion religieuse qui, cependant, ne saurait en aucun cas “justifier” les comportements de l’Etat d’Israël… qui se conduit comme n’importe quel autre Etat.

Question à Vladimir JANKELEVITCH :
” Pouvez-vous nous dire ce qui vous émerveille aujourd’hui ?”

Réponse de V. Jankelevitch :

” Il n’y a pas lieu de demander à quelqu’un : quelles sont les choses qui vous émerveillent ?
On ne s’émerveille pas parce qu’il y a des choses merveilleuses.
La capacité de s’émerveiller est une capacité que chacun a en soi et qui naît de rien, n’importe où, n’importe quand.
On s’émerveille de la banalité, du jour qui se lève, du soleil qui se couche, de la couleur du ciel, et c’est quand il est injustifié que l’émerveillement est le plus miraculeux, le plus philosophique.”

Question : ” Les sujets d’épouvante et d’ennui sont nombreux… Comment peut-on encore trouver la force, ou la simplicité, de s’étonner, de s’émerveiller ?
” Les sujets d’émerveillement ne viennent pas en déduction des sujets d’ennui, ni par soustraction. Aucun bilan à établir : une arithmétique de l’agrément et du désagrément serait absurde ; on peut être émerveillé même si le passif l’emporte. L’ordre de la qualité exclut toute pesée.”

On est en droit de s’émerveiller de tomber par hasard sur un phrasé qui exprime aussi simplement et aussi brièvement ces “petites choses de la vie” qui nous sont essentielles.

De Jacques DERRIDA :

” Le milieu dans lequel j’ai commencé à écrire était très marqué, voire ” intimidé ” par le marxisme et par la psychanalyse dont la revendication scientifique était d’autant plus violente que leur scientificité n’était pas assurée. Cela se présentait un peu comme l’anti-obscurantisme, les “Lumières” de notre siècle.
Sans jamais rien faire contre les “lumières”, j’ai essayé, discrètement, de ne pas céder à l’intimidation. Par exemple en déchiffrant la métaphysique encore à l’oeuvre dans le marxisme ou dans la psychanalyse, sous une forme qui n’était pas seulement logique ou discursive, mais parfois terriblement institutionnelle et politique.”

Il est vrai qu’étudier et enseigner la philosophie dans les années 1970 laissait peu de marge entre le marxisme et la psychanalyse ambiants…
Et il ajoute :

” Penser la nécessité de la philosophie, ce serait peut-être se rendre en des lieux inaccessibles. (…) Je ne suis pas sûr que cela soit simplement possible et calculable, c’est ce qui se dérobe à toute assurance, et le désir à cet égard ne peut que s’affirmer, énigmatique et sans fin. “ (…)
Il y a le ” système “ (philosophique) et il y a le texte, et dans le texte des fissures ou des ressources qui ne sont pas dominables par le discours systématique : à un certain moment, celui-ci ne peut plus répondre de lui-même. Il entame spontanément sa propre déconstruction. D’où la nécessité d’une interprétation interminable, active, engagée dans une micrologie du sclapel à la fois violente et fidèle…”

Il est effectivement rassurant qu’aucun système n’échappe au “mystère” : ” ce devant quoi on ne peut que se taire“.

De Michel SERRES :

” Pourquoi suis-je philosophe ? A cause de Hiroshima, il n’y a point de doute.
Hiroshima est l’acte premier qui a organisé toute ma vie et m’a fait dire : je me retirerai toujours devant la violence pour essayer de connaître et d’agir autrement.
(…)
Aujourd’hui la politique a en main la violence absolue, c’est à dire la bombe atomique. Il y a séparation de la philosophie et de l’Etat. Pour la première fois depuis Platon !
Nous faisons donc retraite en disant aux politiques : c’est vous désormais qui avez dans les mains cet avenir prévu de violence universelle. Pour notre part, nous avons tout bêtement - et nous en sommes comptables - l’espoir de l’humanité. Ils ont la destruction et nous avons le reste.”

De Jürgen HABERMAS :

” Aujourd’hui , de plus en plus de formes de vie se sont cloisonnées en systèmes autonomes, sous l’emprise des organisations administratives et économiques. Les modes anciens d’intégration sociale, qui passaient par les valeurs, les normes et un accord obtenu dans la communication, disparaissent.
Presque tous les rapports sociaux sont codifiés juridiquement : relations entre parents et enfants, entre enseignants et élèves, entre voisins. Ces réformes corrigent parfois des rapports de domination archaïques. Mais elles provoquent un dépérissement bureaucratique de la communication.
Les schémas de la rationalité économique et administrative envahissent les domaines traditionnellement réservés à la spontanéité morale ou esthétique.
C’est ce que j’appelle la ” colonisation du monde vécu.”
(…)

(…) ” Le réformisme radical consiste à réclamer des réformes qui sont incompatibles avec les mécanismes de la croissance, tout en laissant au capitalisme une chance de se régénérer.
Cela veut dire qu’on est guéri des fautes du marxisme dogmatique, que personne ne détient la vérité, que l’action politique ne doit pas s’inspirer de schémas philosophiques préétablis, mais devenir un jeu des tests, de tâtonnement.
Avec des coups d’Etat et des barricades, on n’arrive plus à rien. Toute transformation radicale implique un changement des subjectivités : la révolution doit être démocratique. J’ai toujours été antiléniniste.
L’idée qu’une élite se sert des instruments de production pour convertir les masses me paraît complètement discréditée.”
(…)
” Tant qu’il n’y a pas de mouvements sociaux dignes de ce nom, le réformisme social-démocrate est l’unique solution. Après les immenses déceptions que nous a réservées l’histoire du socialisme, il convient de se montrer prudent.”

En conclusion :

1 - Qui a dit que la philosophie ne servait à rien ?
2 - A regarder ces visages et ces regards de philosophes, on a le droit de se dire - mais qui a dit cela ? :
Après quarante ans, on le visage qu’on mérite.

Voir aussi un billet précédent de ce blog :
” Un philosophe anonyme, c’est reposant “.


Réguler les marchés financiers : une farce ?

7.02.08

Extrait d’un article paru dans “Le Temps” (Suisse) du 17 septembre 2007, intitulé

” La nouvelle aristocratie de la finance
génère tant de profits
qu’elle ridiculise les lois ”

(…) ” En 2006, un New-Yorkais a gagné un “salaire” de plus de 400 millions de dollars. Il s’agit de Stephen Schwartzman, cofondateur de la firme de private equity Blackstone. Cette situation a suscité de vifs débats au sein du Congrès américain, dont certains membres veulent à présent doubler le taux d’imposition, très bas, des gérants alternatifs.”(…)

” Le professeur Daniel Warner (IUED-Genève) relève combien les salaires dans la finance ont creusé l’écart avec le secteur public, et les implications de cette situation :Le fait que les professionnels de la finance soient bien payés n’est pas un problème en soi, car c’est un encouragement. Mais le problème est que les secteurs privé et public deviennent deux mondes séparés, et que ceci a des implications sur la motivation des personnes travaillant dans le public, censées règlementer et faire respecter les lois à des personnes infiniment mieux payées.”(…)

En raison de l’énorme fossé de salaires entre public et privé, toute la créativité et les meilleurs talents vont se concentrer dans le privé. “(…) ” De sorte que les organes règlementaires sont toujours en train de courir après la dynamique du privé, sans jamais la rattraper : à peine décrètent-ils un comportement illégal sur les marchés financiers, que les acteurs financiers ont trouvé quelque chose d’autre. Ils ont toujours plusieurs longueurs d’avance.”(…)

” Je ne vois pas comment cela peut continuer. Les contribuables vont se demander si leurs impôts et leurs retraites vont payer la crise du subprime, et l’insatisfaction va croître.
Mais pour faire campagne, il faut avoir de l’argent. ”
(…) ” Les parlementaires sont élus avec l’argent de certains individus et de certains secteurs de l’économie. Comment pourraient-ils voter pour augmenter les impôts des personnes qui ont financé leurs campagnes ? “

Pas de besoin de savoir ce qu’est un “private equity” pour comprendre le raisonnement.

L’article se termine par un tableau qui mentionne, entre autres comparaisons :

Produit National Brut 2006 de la Suisse : 252,9 milliards de dollars.
Bénéfice brut 2006 d’Exxon Mobil : 339,9 milliards de dollars.

Ou encore :

Bush à Jobs : ” Vous faites un sacré job !!!
(Source photo : www.washingtonmonthly.com/blogphotos)

Salaire annuel de Georges W.Bush (à gauche de la photo): 618 694 US Dollars
Salaire annuel de Steven P.Jobs (Apple,
à droite) : 650 000 000 US Dollars (lequel est célèbre pour avoir dit : A players hire A players, B players hire C players ” / “Les joueurs A appellent des joueurs A, les joueurs B appellent les joueurs C”.)

Salaire annuel d’un Conseiller Fédéral (Ministre) suisse :
333 330 CHF
Salaire annuel de Marcel Ospel (UBS) :
22 000 000 CHF


Bon appétit tout le monde.

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