Un “Docteur Folamour du Cyberespace” ?

25.09.09

DECLARATION D’INDEPENDANCE DU CYBERESPACE

Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, nouvelle demeure de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre.

Nous n’avons pas de gouvernement élu et nous ne sommes pas près d’en avoir un, aussi je m’adresse à vous avec la seule autorité que donne la liberté elle-même lorsqu’elle s’exprime. Je déclare que l’espace social global que nous construisons est indépendant, par nature, de la tyrannie que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez pas le droit moral de nous donner des ordres et vous ne disposez d’aucun moyen de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre.

Les gouvernements tirent leur pouvoir légitime du consentement des gouvernés. Vous ne nous l’avez pas demandé et nous ne vous l’avons pas donné. Vous n’avez pas été conviés. Vous ne nous connaissez pas et vous ignorez tout de notre monde. Le cyberespace n’est pas borné par vos frontières. Ne croyez pas que vous puissiez le construire, comme s’il s’agissait d’un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C’est un acte de la nature et il se développe grâce à nos actions collectives.

Vous n’avez pas pris part à notre grande conversation, qui ne cesse de croître, et vous n’avez pas créé la richesse de nos marchés. Vous ne connaissez ni notre culture, ni notre éthique, ni les codes non écrits qui font déjà de notre société un monde plus ordonné que celui que vous pourriez obtenir en imposant toutes vos règles.

Vous prétendez que des problèmes se posent parmi nous et qu’il est nécessaire que vous les régliez. Vous utilisez ce prétexte pour envahir notre territoire. Nombre de ces problèmes n’ont aucune existence. Lorsque de véritables conflits se produiront, lorsque des erreurs seront commises, nous les identifierons et nous les réglerons par nos propres moyens. Nous établissons notre propre contrat social. L’autorité y sera définie selon les conditions de notre monde et non du vôtre. Notre monde est différent.

Le cyberespace est constitué par des échanges, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une vague qui s’élève dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps.

Nous créons un monde où tous peuvent entrer, sans privilège ni préjugé dicté par la race, le pouvoir économique, la puissance militaire ou le lieu de naissance.

Nous créons un monde où chacun, où qu’il se trouve, peut exprimer ses idées, aussi singulières qu’elles puissent être, sans craindre d’être réduit au silence ou à une norme.

Vos notions juridiques de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Elles se fondent sur la matière. Ici, il n’y a pas de matière.

Nos identités n’ont pas de corps; ainsi, contrairement à vous, nous ne pouvons obtenir l’ordre par la contrainte physique. Nous croyons que l’autorité naîtra parmi nous de l’éthique, de l’intérêt individuel éclairé et du bien public. Nos identités peuvent être réparties sur un grand nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent s’accordent à reconnaître de façon générale est la Règle d’Or. Nous espérons que nous serons capables d’élaborer nos solutions particulières sur cette base. Mais nous ne pouvons pas accepter les solutions que vous tentez de nous imposer.

Aux États-Unis, vous avez aujourd’hui créé une loi, la loi sur la réforme des télécommunications, qui viole votre propre Constitution et représente une insulte aux rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Tocqueville et Brandeis. Ces rêves doivent désormais renaître en nous.

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Vous êtes terrifiés par vos propres enfants, parce qu’ils sont les habitants d’un monde où vous ne serez jamais que des étrangers. Parce que vous les craignez, vous confiez la responsabilité parentale, que vous êtes trop lâches pour prendre en charge vous-mêmes, à vos bureaucraties. Dans notre monde, tous les sentiments, toutes les expressions de l’humanité, des plus vils aux plus angéliques, font partie d’un ensemble homogène, la conversation globale informatique. Nous ne pouvons pas séparer l’air qui suffoque de l’air dans lequel battent les ailes.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous vous efforcez de repousser le virus de la liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du cyberespace. Ils peuvent vous préserver de la contagion pendant quelque temps, mais ils n’auront aucune efficacité dans un monde qui sera bientôt couvert de médias informatiques.

Vos industries de l’information toujours plus obsolètes voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent définir des droits de propriété sur la parole elle-même dans le monde entier. Ces lois voudraient faire des idées un produit industriel quelconque, sans plus de noblesse qu’un morceau de fonte. Dans notre monde, tout ce que l’esprit humain est capable de créer peut être reproduit et diffusé à l’infini sans que cela ne coûte rien. La transmission globale de la pensée n’a plus besoin de vos usines pour s’accomplir.

Ces mesures toujours plus hostiles et colonialistes nous mettent dans une situation identique à celle qu’ont connue autrefois les amis de la liberté et de l’autodétermination, qui ont eu à rejeter l’autorité de pouvoirs distants et mal informés. Nous devons déclarer nos subjectivités virtuelles étrangères à votre souveraineté, même si nous continuons à consentir à ce que vous ayez le pouvoir sur nos corps. Nous nous répandrons sur la planète, si bien que personne ne pourra arrêter nos pensées.

Nous allons créer une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé.

Davos (Suisse), le 8 février 1996.

John Perry Barlow, Cognitive Dissident Co-Founder, Electronic Frontier Foundation Home

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Dans 30 ans, cette Déclaration restera-t-elle dans les archives comme une chimère d’un Docteur Folamour du cyberespace, ou bien comme véritablement prophétique, au sens où tout avocat pourra plaider avec ces arguments pour défendre des clients virtuels…

En réalité, peut-on en même temps affirmer :

d’une part :
” Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre.”(…)”Vous n’avez pas le droit moral de nous donner des ordres et vous ne disposez d’aucun moyen de contrainte que nous ayons de vraies raisons de craindre.”

et d’autre part :

“Nous croyons que l’autorité naîtra parmi nous de l’éthique, de l’intérêt individuel éclairé et du bien public.” (…) “Lorsque de véritables conflits se produiront, lorsque des erreurs seront commises, nous les identifierons et nous les réglerons par nos propres moyens. Nous établissons notre propre contrat social. L’autorité y sera définie selon les conditions de notre monde et non du vôtre. Notre monde est différent.”

Albert Camus disait .

On commence toujours par vouloir la justice
et on finit toujours par créer une police.”


Le “focus stratégique” a encore frappé…

17.09.09

Dans le déluge de charabia managerial contemporain, le ” focus stratégique ” figure en bonne place dans le verbiage supposé professionnel. En voici un exemple :

La Direction du Développement et de la Coopération du gouvernement suisse (dépendant du Ministère des Affaires Etrangères) a annoncé son retrait, fin 2008, du co-financement des programmes de réinsertion des détenus palestiniens, par les études ou par le travail.

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Motif invoqué, selon l’agence Infosud (mentionné dans “le Courrier ” du 14.09.09) :
L’impact de ce programme est considérable. Surtout le volet octroyant des bourses d’études”, affirme la porte-parole du Ministère.” Mais la Suisse a soutenu ce programme de 1995 à 2008.”
La durée d’une contribution est-elle un critère suffisant pour y renoncer ?

La Suisse dit ne pas avoir subi de pressions israëliennes (ce qu’affirme pourtant le Conseiller du Ministère palestinien des détenus), mais s’être simplement “ adaptée au nouveau trend du milieu des donateurs “ : financer les grands ministères de l’Autorité palestinienne plutôt que de soutenir des petits départements un peu partout.

Il serait aburde de reprocher à un gouvernement de travailler directement avec un autre gouvernement, mais on sait depuis des décennies où va l’argent envoyé à l’Autorité Palestinienne. Et parmi ces fonctionnaires fédéraux, affouragés par le contribuable, il n’y en aurait pas eu un seul pour proposer de passer par l’intermédiaire des échanges universitaires entre établissements publics, parfaitement à même, non seulement de gérer ces fonds, mais d’en valider les contenus de formation et d’en évaluer l’impact ?

Et si pour la coopération gouvernementale comme pour, désormais, beaucoup d’ONG, ce n’est plus l’évaluation directe des situations qui détermine les choix, ni l’évaluation de l’intervention, mais ” les trends du milieu des donateurs “…
Autrement dit, quels sont les malheurs qui payent le plus ?
Autrement dit : how much ?


Du progrès en art

2.09.09

Dans son ouvrage,
Paris-New York et retour,
voyage dans les arts et les images”
,

Marc Fumaroli propose :

” Il y a quelque chose comme du progrès en art,
comme en religion et en éducation,
même si ce progrès n’est ni cumulatif,
comme dans les sciences et les techniques,
ni évolutif et ininterrompu,
comme dans le darwinisme et le marxisme.
Des éclaircies qui s’accroissent,
des moments de grâce qui se poursuivent,
des dons qui se multiplient.
Leur source invisible, elle, ne tarit jamais.
Elle donne à croire
à l’éternel retour de la beauté.”

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Germaine Tillion, apprendre à lire l’humain (2)

20.08.09

Toujours des extraits libres du livre de Tzvetan Todorov à partir des écrits de Germaine Tillion :

Sur sa méthode d’investigation ethnographique :

” Que la quantité soit assez importante pour prendre valeur qualitative, j’en étais convaincue, mais convaincue aussi que les statistiques, mêmes exactes, omettent des éléments essentiels. Aujourd’hui où les chiffres occupent en force les sciences humaines, je regrette souvent que l’on tienne si peu compte de ce que disent, pensent et veulent les gens. Pourtant s’il existe des comportements humains apparemment comparables, il n’en est pas qui soient identiquement motivés. Mais seuls les romanciers nous sortent de l’approximation.”


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” Je m’étais amusée à condenser le fruit de mon expérience pratique en quatre formulettes que j’appelais  ” les commandements du Parfait Petit Explorateur ” :

1 – “ Quand l’eau est jaune on fait du thé; quand l’eau est noire, on fait du café”. Je l’ai suivi et par chance ou par raison, me furent épargnés les typhoïdes, amibes, ainsi que les différents crus dysentériques qui pullullaient.

2 – ” Les objets utiles empêchent de trouver les objets nécessaires.” (Variante : “tout ce qui n’est pas indispensable nuit”.)

3 – ” Ne jamais dire aujourd’hui ce qu’on peut dire demain.” Cette prescription régira avantageusement l’attiude de l’étranger, particulièrement dans ces régions archaïques où l’honneur est méticuleux et la vie de peu de prix.

4 – ” Choisissez les gens nobles, et traitez-les noblement.”

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Sur le vécu de la Résistance et de la Déportation :

” Peut-être que la patrie, comme l’air,  n’est perçue que lorsqu’elle manque ? (…)
Une origine ethnique cela n’existe pas. Mais une “inculcation” extrêmement longue , ça c’est nous.
(…) Cette unanimité unique que nous avons connue en 1940 et 1941 (entre résistants de différent partis), je l’ ai retrouvée dans d’autres pays et d’autres circonstances, mais il faut le dire : leur nature est d’être exceptionnelles…
Une nation, une tribu, une communauté quelconque ne la connaissent qu’à l’extrême fond de l’abîme, lorsqu’une seule exigence efface provisoirement toutes les autres.

Dès les premiers mois de 1941, dans un couloir de la prison du Cherche-Midi, un prisonnier, le commandant d’Estienne d’Orves, inventa un rite, une voix qui criait dans la nuit : ” la France” , tandis que de toutes les cellules, de tous les cachots, les autres captifs répondaient : “vivra”.
Jusqu’au jour de son exécution, d’Estienne d’Orves appela ainsi dans les ténèbres ; après lui, d’autres prirent la relève et, quatre années plus tard, dans le block 32 du camp de Ravensbrück où je me trouvais, chaque soir,  ponctuellement, nous répondions au même appel : “vivra, vivra, vivra” .
(…)

D’Estienne d’Orves – Source photo

” Je ne pouvais pas supporter sans haine et sans colère l’intolérable pitié pour ceux qu’on vient chercher dans une cellule et qu’on mène froidement vers le lieu de leur supplice, mais les rumeurs de la prison disaient qu’on n’exécutait moins.
Pour cette raison, vers le sixième mois de ma captivité, me sentant quitte de mon devoir vis à vis de ma patrie et de mes compatriotes assassinés (puisque j’avais tout engagé dans la lutte), j’ai éprouvé un apaisement profond à pouvoir me dégager de plein droit de la haine et de l’obsession des crimes allemands.
Ce sentiment de paix et de joie, beaucoup de mes camarades l’ont connu et je l’ai retrouvé dans le journal de captivité de deux premiers fusillés de la Résistance, tous deux jeunes (1)
, heureux et sains, ayant donné leur vie dans la plénitude et en accord avec l’univers, dans la sérénité du sacrifice consenti et de la haine dépassée.”

(1) Boris Vildé et Pierre Walter.

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Germaine Tillion écrivit enfin ceci, à propos des années qui ont immédiatement suivi la fin de la Deuxième Guerre Mondiale :

(…) ” De toute cette période (de l’immédiat après-guerre), je n’ai gardé que le souvenir d’une fatigue écrasante et d’un désespoir morne. Non que j’aie le moins du monde, et à aucun moment, minimisé l’importance de la victoire que nous avions remportée en 1945 sur la plus scélérate des entreprises humaines, mais pour atteindre cette victoire, il avait fallu à quelques-uns d’entre nous une telle dépense d’énergie qu’il ne leur en restait plus pour avoir envie de poursuivre l’entreprise vitale(…) Usure totale de toute la trame physique et psychique ? Certes, mais cela n’aurait pas suffi. La vie est normalement rude : elle a exigé de l’espèce humaine, pour lui permettre de devenir maîtresse de la planète, l’extraordinaire robustesse nerveuse qui la caractérise : l’être humain est apte à compenser de très rudes coups. Il ” éponge”, il ” étale”, il “répare” sans cesse des dégâts incessants.(…)

” Grande originalité zoologique, cet être détient l’extraordinaire aptitude de pouvoir dissiper des forces et des énergies supérieures à celles qu’il possède, à la condition de les concentrer sur un but situé au-delà de lui-même. S’il atteint ce but, il devra alors, dans cette situation dépouillée, affronter l’énorme dépense que représente nécessairement la transposition dans le réel d’un idéal pour lequel tout a été sacrifié, dissipé…
Il est assez nornal que l’animal humain succombe alors :
Résistants de tous les pays, méfiez-vous de votre victoire.”

Ecrire cela après une vie pareille…
On se surprend à regretter qu’il n’y ait aucune transcription d’un dialogue entre Germaine Tillion et André Malraux.
On imagine mal qu’ils ne se soient pas rencontrés…

Seul Jean Lacouture, biographe des deux, pourrait peut-être l’imaginer …


Germaine Tillion : apprendre à lire l’humain (1)

16.08.09

Très curieuse de notre univers et de ses habitants “, Germaine Tillion, décédée en 2008 à l’âge de 101 ans , avec les honneurs de la République,  fut une universitaire remarquable et une résistante de la première heure pendant le seconde guerre mondiale, ce qui lui valut un séjour au camp de concentration des femmes à Ravensbrück.

Du remarquable ouvrage écrit à sa mémoire par Tzvetan Todorov, on retiendra ces quelques extraits libres :

Avant la guerre, Germaine Tillion étudie, dans les Aurès (à l’époque, colonie française) une ethnie algérienne, les Chaouias.
Après la guerre (1954), elle retourne en Algérie, reprend ses études ethnologiques et découvre alors … “l’inversion des rôles “.
Elle mène l’enquête à partir de témoignages de tortures perpétrées par l’armée française : elle découvre que ce sont les nôtres, mes compatriotes, mes proches, dont je ne suis toujours sentie solidaire… Et pourtant ce qui se passe sous mes yeux est une évidence : il y a, à ce moment-là, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme.”
Au contact des militants du FLN, elle découvre parallèlement que “ces “terroristes” agissent comme elle et ses camarades, en France, quinze ans plus tôt”, contre le nazisme.
Sur le moment je n’ose établir franchement aucun parallèle” écrit-elle. Sans se désolidariser de son pays, “elle se met au service de ceux qui ont souffert par la France: grâce à elle, des dizaines, des centaines d’individus échappent à la peine capitale et aux sévices.”

Après la guerre d’Algérie, elle reprend ses recherches ethnologiques et projette d’écrire un livre “qui expose les fondements de la connaissance dans le domaine des sciences humaines, à partir de son expérience d’ethnologue – mais aussi de résistante et déportée”.

Elle  part de ses intuitions de jeunesse (ses premières recherches dans les Aurès en Algérie, avant la seconde guerre mondiale) et les approfondit en formulant une “véritable révolution dans la manière de pratiquer les sciences humaines ou même, plus généralement, sa connaissance de l’humain”.
L’idée de base de Germaine Tillion est qu’il est vain d’aspirer à la pure objectivité : pour comprendre les autres, nous faisons appel toujours et nécessairement, à notre sensibilité subjective.
Elle ajoute :

” Je tiens à signaler que les rapports “scientifiques” – c’est à dire basés sur l’observation des autres – sont faux et factices : pour connaître une population, il faut à la fois la “vivre” et la “regarder”.”(…)
” Toute la mécanique de notre érudition ressemble aux notes écrites d’une partition musicale, et notre expérience d’être humain, c’est la gamme sonore sans laquelle la partition restera lettre morte. Combien y-a-t-il d’historiens, de psychologues, d’ethnologues – les spécialistes de l’homme –  qui, lorsqu’ils assemblent leurs fiches, ressemblent à un sourd de naissance copiant les dièses et les bémols d’une sonate ?”(…)
“L’absence totale de participation affective à un évènement est un élément d’incompréhension quasi radical.”(…)
” Le choix n’est pas vraiment entre celui qui fait intervenir sa subjectivité et celui qui ne le fait pas, mais entre celui qui en est conscient et celui qui ne l’est pas, celui qui cache cette identité et celui qui accepte de la révèler.”
(…)

Les évènements vécus sont la clé des évènements observés”.(…) et T.Todorov ajoute : ” On se sert de son soi pour comprendre l’autre :  sans cette contiguïté entre les deux, les informations accumulées restent lettre morte. C’est la méthode même de l’enquête qui doit être transformée : le vécu individuel ne doit plus être évacué; bien au contraire, il faut en rendre compte avec précision, car il est reponsable de notre construction de l’autre, celui qu’on est censé étudier.”

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Sans faire d’analogie abusive, on aimerait être sûr que nos charismatiques humanitaires se préoccupent de la nature et de la qualité de leurs perceptions des sites d’intervention, de la manière dont ces sites sont identifiés et analysés avant de décider d’ouvrir ou de fermer une action humanitaire. Et ce au-delà des critères objectifs, des indicateurs “professionnels” et des statistiques en tous genres, qui, comme chacun sait, ne sont souvent qu’une des formes modernes du mensonge – dans ce qu’on leur fait dire.

Qu’est-ce, au juste, que lire une situation humaine collective ?
Avec quels paires de lunettes décide-t-on parfois d’intervenir ?
Est-ce encore de l’action humanitaire que d’être en permanence à l’affût des magots budgétaires des Etats et à la chasse aux prospects (nouveau look des donateurs) ?

En lisant les conseils méthodologiques de cette grande professionnelle académique de la recherche en sciences humaines que fut Germaine Tillion, on se dit que le soi-disant professionnalisme de certains “technocrates de l’humain” a parfois – pas toujours, heureusement – quelques relents de fumisterie.


Ventes d’armes : allez jouer ailleurs…

9.08.09

Lu dans “Le matin-Dimanche” de ce 09.08.09 , le billet d’humour de Jean-Charles :

” La Suisse a exporté du matériel de guerre pour 331 millions de francs au 1 semestre 2009.
Car la neutralité, c’est un peu le principe de cadeaux de Noël qu’on donne aux enfants pour qu’ils nous fichent la paix : on fournit les jouets, mais allez vous amuser ailleurs.”

On se permettra d’ajouter que dans certains pays, les achats d’armes servent au chef d’Etat en fonction à affourager (1) les chefs des armées pour calmer les ardeurs et démangeaisons de coup d’Etat.

Au moins dans ce domaine, les choses sont en général – dramatiquement – simples.

2008-06-17_B.A.C. / Eurosatory par aalek

Manifestation lors du Salon de l’armement de Satory (“Eurosatory”)

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Le hasard des dates fait que ce même 9 août, les villes de Hiroshima et Nagasaki (Japon) commémorent le bombardement nucléaire d’août 1945.
Les discours, y compris du Premier Ministre, sont clairs, simples et limpides : plus jamais d’utilisation d’armes nucléaires.
Dès son élection, le président américain Obama a préconisé d’aller vers un monde sans armes nucléaires.
Les réalistes ne sont pas toujours ceux que l’on pense.

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(1) Affourager : ” Donner du fourrage sec aux bestiaux à l’écurie, à l’étable ou à la bergerie”. (Dictionnaire Littré)


Ceux qui ont du caractère l’ont souvent mauvais

16.07.09

Extraits du livre de Anthony BEEVOR,
D-Day et la Bataille de Normandie”

(Ed. Calmann-Lévy – 2009)

à propos de la phase de préparation
du débarquement en Normandie le 6 juin 1944

” En tant que commandant suprême, Eisenhower devait composer avec les rivalités personnelles et politiques tout en préservant son autorité au sein de l’Alliance. Il était très apprécié du maréchal de l’air Alan Brooke (…) et du général Bernard Montgomery (…). Mais ni l’un ni l’autre ne l’estimaient vraiment comme militaire. ” Il ne fait aucun doute que Ike est disposé à faire tout son possible pour maintenir les meilleures relations qui soient entre Britanniques et Américains, écrivit Brooke dans son journal, mais il est tout aussi clair qu’il n’y connaît rien en stratégie et que, pour ce qui concerne la poursuite de la guerre, il n’est pas du tout fait pour le poste de commandant suprême.” Après la guerre, Montgomery porta sur Eisenhower un de ces jugements laconiques dont il avait le secret : “ Un brave gars, mais pas un soldat.

Ces opinions étaient certainement très injustes. Eisenhower fit preuve d’un grand discernement sur toutes esl décisions clés concernant le débarquement en Normandie et par ses talents de diplomate, il parvint à assurer la cohésion d’une coalition rétive – ce qui, en soi, était déjà un véritable exploit.”(…)

Des tensions couvaient au sein de la structure de commandement alliée. Le maréchal de l’air en chef Arthur Tedder, commandant suprême-adjoint de Eisenhower, détestait Montgomery, mais lui-même déplaisait fort à Winston Churchill. Le général Omar Bradley, commandant de la première armée américaine, qui venait d’une famille de fermiers pauvres du Missouri, n’avait pas une allure très martiale, avec son “air de péquenaud” et ses lunettes de GI. Mais c’était ” un homme pragmatique, imperturbable, apparemment sans ambitions, quelque peu terne, ni altier ni prétentieux, et il n’indisposait jamais personne.” Il affichait un grand respect pour Montgomery, mais n’avait en fait rien de commun avec lui. Il s’entendait très bien avec Eisenhower, mais ne partageait pas son indulgence pour ce franc-tireur de George Patton.

Montgomery et Patton


En fait Bradley avait du mal à cacher la méfiance que lui inspiraitcet excentrique officier de cavalerie sudiste. Patton, homme très croyant et connu pour ses blasphèmes, aimait s’adresser à ses hommes en termes provocants : ” Bon, je tiens à vous rappler que l’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le pauvre crétin d’en face meure pour le sien”, leur avait-il dit un jour.Il ne fait aucun doute que sans le soutien d’Eisenhower dans les moments critiques, Patton n’aurait jamais eu l’occasion de se faire un nom dans la campagne à venir.
La capacité d’Eisenhower de maintenir unie une équipe aussi disparate fut une réussite extraordinaire.”
(…)

On ne sera pas très surpris d’apprendre par les historiens que derrière les stautes que la Grande Histoire leur a édifiées, la coordination entre de telles personnalités fut difficile. La réussite d’Eiusenhower dans la plus grande opération miltiaire de l’Histoire aura surtout été d’éviter le clash …quotidien entre ses généraux…

Et quand on pense que le Général de Gaulle, dans le même temps, tentait de faire une place au respect de la dignité française qu’il essayait d’încarner…

Les généraux Bradley, Tedder, Eisenhower (de gauche à droite)

Question subsidiaire : Pourquoi le Général Montgomery portait-il toujours un béret noir ?
Réponse de l’intéressé :

” Mon couvre-chef vaut 3 divisions.
Les hommes le voient de loin. Ils disent : ” Voilà Monty “,
et ils sont alors prêts à affronter n’importe qui.”


L’essence de la marche

14.07.09

Beaucoup, l’été venant, mettront bientôt un pied devant l’autre.
Acharnés à faire vite, pour certains. Bêtement.
Pour la plupart, heureusement, ce sera avec lenteur, mesure et endurance, en avançant pas à pas, solitaire en soi-même, au coeur du paysage soudain retrouvé, une fois largués les artifices, les semblants, les urgences où l’on crève.
Cette lenteur de la marche, où l’on oublie l’inutile pour l’essentiel, et l’actualité de l’heure pour la présence du monde, indique une philosophie.
(…)

” Sur terre, l’homme habite en marcheur.
En parcourant le monde à pied, ne fût-ce que quelques heures ou quelques jours, on le voit différemment. Et l’on se voit soi-même autre.
Car la marche insiste sur les articulations, en particulier celle du corps et de l’âme.
Elle métamorphose le temps, impose fatigue à la pensée, se fait subversion ou vacuité.
En pérégrinant, on se perd et on se retrouve, comme en tout exercice spirituel.
On cesse de s’affairer, on crée parfois…”
(…)

” On évitera donc de croire que la marche est un sport. pas même un loisir, encore moins un divertissement. Au contraire, si l’on en croit Frédéric Gros (1), ce serait plutôt une ascèse – au vieux sens grec – exercice, entraînement qui nous ramène à l’essentiel, c’est à dire à ce presque rien que nous sommes, présent-absent dans le monde, ne faisant qu’y glisser.
Avec des mots de tous les jours, et sans en avoir l’air, façon Montaigne, ce philosophe donne là une vraie leçon.”
(…)

Roger-Pol Droit, “Le Monde des livres ” – 19 juin 2009

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Celles et ceux qui ont la chance de faire la traversée à pied de la Baie du Mont-Saint-Michel, au lever du jour ou au coucher du soleil, comprennent le mot à mot de ces réflexions.

(1) “Marcher, une philosophie“, de Frédéric Gros, Ed Carnets Nord


La vie d’artiste : un enfer ?

5.07.09

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Signature autographe de Michael Jackson
(même le stylo dansait, tournait, sautait ?)

La mort de Michael Jackson ne touche pas tout le monde de la même manière.

Quelques mélodies,  d’audacieuses orchestrations, des video-clips assez fascinants, et de mémorables pas de danse resteront à coup sûr dans les anthologies.
Mais au-delà – ou plutôt en-deça – de ce qui restera dans les étoiles, on ne peut qu’être frappé de certaines analogies avec d’autres artistes passés, qui ont eu la gloire, l’argent – l’argent pour tenter de se protéger de la gloire ?  – mais dont la vie a dû être en réalité un véritable enfer, dès l’enfance, et rendue supportable (?) par une pharmacopée délirante.

…  Comme un sentiment, chez Michael Jackson, d’une volonté  d’échapper à l’humiliation dans l’enfance par un succès mondial, de fuir ses origines biologiques par une course à la chirurgie esthétique qui l’a en réalité massacré.
Echapper aux intérêts financiers, échapper aux médias, échapper aux fans…
Michael Jackson est peut-être la seule personne au monde, dit-on dans les gazettes, qui, nulle part sur cette terre, ne pouvait sortir faire un tour à pied…
La fuite, comme carburant du génie ?

Sachant ce que l’on découvre, dans les médias, de ce qu’a été sa vie, on finira par s’étonner qu’il ait vécu jusqu’à 50 ans… Mais l’acharnement continue post-mortem : on a même pu lire qu’il était question de l’immortaliser en position de ” moonwalker “, etc… Même disparu, il n’aura pas la paix…

Michael Jackson requiescat in pace.

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“Moonwalker dance ” -  Source photo


Se méfier des eaux calmes du marigot

5.07.09

Ceci n’est pas une fable.

Un cadre, ressortissant d’un pays A, est nouvellement recruté comme premier directeur général par une compagnie nationale d’un pays B désirant créer un marché dans le pays A. Dès sa prise de fonctions, il recrute donc, comme planifié, une équipe de délégués régionaux.
Les ventes se développent dans le pays A, de manière régulière, même s’il ne s’agit pas d’une croissance exponentielle.

Quatre ans plus tard, les élections générales s’annoncent dans le pays B (siège central de la compagnie), et l’opposition de droite libérale inscrit dans son programme la privatisation de cette compagnie nationale que le gouvernement socialiste sortant avait nationalisée. Les sondages annoncent une nette victoire du programme de l’opposition libérale.

Dans la même période, et donc cinq ans après avoir été recruté dans son pays (pays A), le directeur en question reçoit l’ordre du siège de la compagnie de licencier rapidement les délégués régionaux qu’il a recrutés, formés, et animés pendant ces années, sans aucune considération des résultats positifs ni de la croissance régulière de l’activité.

Il se dit alors qu’après lui avoir fait faire le “sale boulot” (virer toute son équipe), il sera certainement lui-même licencié.  Ce qui s’est effectivement réalisé.
Son chef (qui sera viré trois mois plus tard) le convoque au siège du pays B et lui explique (en faisant appel, bien sûr, à sa “compréhension”) que malgré les résultats positifs obtenus en France, les perspectives du marché sont nettement supérieures en Amérique Latine. Mais aussi qu’en vue de la privatisation inéluctable, il importe de licencier pour montrer aux futurs actionnaires ce qu’il en est de la gestion de cette multinationale que les sondages annoncent donc comme privatisables dès la victoire électorale.
Autrement dit, il faut urgemment, avant les élections, valoriser les actions de la compagnie, car – comme chacun sait – pour valoriser une action en Bourse, il faut licencier.

Moralité  – et ce directeur licencié s’exprime en ces termes :
” La preuve est ainsi faite que, même si vous avez fourni un travail acharné et créatif, avec des résultats probants, cela ne sert strictement à rien : vous pouvez être licencié du jour au lendemain, pour des raisons stratégiques qui n’ont strictement rien à voir avec le volume ou la qualité de votre travail.
Et du marigot en eaux calmes à côté duquel vous travaillez – même avec succès – depuis des années, peut sortir, n’importe quel matin, un crocodile qui vous dit : “ dans l’intérêt stratégique supérieur de la compagnie, dans dix minutes, vous n’existerez plus.


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