La “main invisible” est le problème, pas la solution.

10.05.08

Mr Olivier de Schutter, professeur de droit belge, a été nommé , le 26 mars, Rapporteur Spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation (en remplacement de Mr Jean Ziegler).
Il est interviewé par “le Monde” (03.05.0 8) :

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Question : “Quelle sera votre première initiative pour faire face à la crise alimentaire ?

” Je vais recourir à l’”option nucléaire” en demandant une session spéciale du Conseil des Droits de l’homme. (…) Il s’agit de mettre les droits économiques et sociaux à égalité avec les droits civils et politiques.(…) Le Conseil ne peut rester silencieux. J’espère qu’il trouvera sur ce dossier l’unité qui fait défaut ailleurs.

D’avance merci.
Cela fait quarante ans que les ONG le demandent.

Question : La communauté internationale a-t-elle été prise de court par les émeutes de la faim ? “

” Oui, et c’est inexcusable. Beaucoup criaient dans le désert depuis des années pour qu’on soutienne l’agriculture dans les pays en développement. Rien n’a été fait contre la spéculation sur les matières premières, prévisible, depuis qu’avec la chute de la Bourse, les investisseurs se repliaient sur ces marchés. On paye vingt années d’erreurs.(…) L’agriculture industrielle, fondée sur des intrants coûteux, montre ses limites.”

Vingt ou quarante années d’erreur ? Mais aussi d’insultes et de procès en irresponsabilité des militants d’ONG…

Question : ” Faut-il blâmer les institutions financières internationales ? “

Oui. Pendant vingt ans, elles ont gravement sous-estimé la nécessité d’investir dans l’agriculture - la Banque Mondiale l’a reconnu fin 2007 (”vieux motard que jamais“…). Et les plans d’ajustement structurel du FMI ont poussé les pays les plus endettés (…) à développer des cultures d’exportation et à importer la nourriture qu’ils consommaient. Cette libéralisation les a rendus vulnérables à la volatilité des prix.”

Eh, oui… on lit ces analyses, jusqu’à en vomir, depuis quarante ans, dans “Le Monde Diplomatique” comme dans quantité de revues militantes. Mais, bien sûr, ces scribouillards n’étaient que des militants extrêmistes de gauches, hystériques et irresponsables, qui ne comprennent rien à l’économie, n’est-ce pas ???

Question : Le pire est-il passé ? “

(…) L’ère de la nourriture bon marché est derrière nous. Les acteurs internationaux sont mobilisés et je pense qu’on parviendra à éviter la famine. Mais la malnutrition, qui a un impact considérable sur le développement des enfants, est à redouter. Les pauvres en milieu urbain et les populations des pays importateurs de nourriture seront les plus touchés.”

Relisez donc ce que des myriades d’ONG humanitaires ou de développement ont écrit depuis quarante ans dans leurs feuilles miltantes.
Relisez ou ré-écoutez aussi ce que les politiques ont répondu pendant la même période.

Question : Le marché alimentaire va-t-il s’auto-réguler ?”

” La “main invisible” n’est pas la solution, c’est le problème.
J’étudie des mécanismes de taxations des mouvements spéculatifs
(…). Par ailleurs, un petit nombre d’entreprises, Monsanto, Dow Chemicals, Mosaic, détiennent les brevets sur des semences, des pesticides, des engrais, qu’elles peuvent vendre à des prix élevés pour les petits producteurs. Il faut réfléchir à une modification des règles de la propriété intellectuelle de ces entreprises, dont les profits explosent.” (Fin de citation)

Question subsidiaire :

Si l’on en juge par son Curriculum Vitae
on ne peut que se réjouir de voir le problème pris en mains
par un éminent professeur de droit
et militant de longue date, mais
combien de temps Mr Olivier de Schutter
va-t-il tenir dans ses analyses et dans ses fonctions
avant d’être viré ?

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Encore la Françafrique, dans ses (basses) oeuvres

19.03.08

Mr Paul-Eric Kingué, jeune maire de la commune de Njombé-Penja, près de Douala (Cameroun), élu en juillet 2007, découvre, en prenant ses fonctions en septembre dernier, que les entreprises (PHP, Caplain, SPM), dirigées par des Français et exploitant sur le territoire de sa commune (bananeraies, plantations,etc…), ne paient aucun impôt, ni taxe d’aucune sorte depuis 30 ans.

Après avoir écrit au Premier Ministre, il reçoit de la Direction Générale des Impôts, le 3 décembre 2007, la confirmation du “bien-fondé de sa requête“. Laquelle Direction notifie aux entreprises concernées les rappels en conséquence.
En conséquence de quoi … les patrons français téléphonent au jeune maire pour le menacer, l’un “d’avoir(sa) tête à coups de millions”, et l’autre “de le faire assassiner ou (sic) emprisonner, après l’avoir fait déposer de ses charges de maire.”

Mais curieusement, après le séjour des expatriés de la bananeraie à Yaoundé, je me suis surpris en train d’être appréhendé comme un chef de gang devant mes populations par des militaires et gendarmes, transportés dans six camions (Armée de terre) et 12 pick-up (de la Gendarmerie).”

Entendu par le Procureur de la République de Nkongsamba, il est suspecté de ” complicité de pillage en bande et incitation à la révolte “.
Pas d’avocat, pas de droit à la défense, pas de mise en examen… Sa maison a été perquisitionnée le 1er mars 2008 en son absence (ce qui est illégal), il a été incarcéré, sans droit de visites, et privé d’eau, de nourriture ainsi que de toute communication avec sa famille.

Il est vrai que ces évènements ont coïncidé avec les émeutes qui se sont déroulés dans le pays entre le 25 février et le 10 mars, troubles liés à l’augmentation du coût de la vie et qui ont entraîné des pillages.

Ce jeune maire, militant du “Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais” (parti gouvernemental) a donc dû affronter cette situation, 6 mois après sa prise de fonctions.
Il a réussi à calmer les groupes de jeunes révoltés, ce qui lui a valu les félicitations du GMI (Gendarmerie) de Douala, ” pour le courage et et le rôle que j’ai joué pour maîtriser la fureur des jeunes en colère” sur sa commune.
Je me vantais d’ailleurs d’avoir ramené le calme dans ma localité dès le 27 février, alors que les autres villes étaient encore au fort de la crise.

Du fond de sa cellule, Mr Kingue écrit donc au Président de la République du Cameroun.

On peut lire l’intégralité de la lettre de Mr Kingue au Président de la République camerounaise (dont les citations ci-dessus sont extraites) sur les sites suivants :

20mai.net : “La tribune du peuple camerounais
allafrica.com
cameroon-one info

Sans prétendre - à 8 000 kms - connaître tous les éléments de la situation locale, mais connaissant - ô combien - l’attitude fréquente des Français résidant en Afrique “ pour affaires “, on pourrait fort bien se retrouver devant une situation assez analogue à l’attitude néo-coloniale des responsables de l’Arche de Zoé au Tchad : ” en tant que Français, on fait ce qu’on veut, quand on veut, en Afrique, et tous les moyens sont bons.”

Ces entreprises salarient leurs employés au tarif de 15 000 à 25 000 Fcfa par mois,
soit entre 25 et 40 euros par mois.
Sans payer d’impôts ni taxtes depuis 30 ans, bien entendu.
Et après on s’étonne :
- de l’absence de services publics de base dans les communes rurales africaines,
- de l’exode des jeunes vers les villes, puis sur des bateaux pourris où ils savent qu’ils risquent leur vie en essayant de rejoindre l’Europe.

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On ajoutera cette note, du 28 janvier 2008 (et donc sans lien possible avec les émeutes) publiée dans Libération Afrique ” :

” La situation dans la zone de Njombe-Penja est préoccupante. Le coin, réputé autrefois pour la fertilité de ses sols, la richesse de son tissu économique, ploie aujourd’hui sous le joug de la pauvreté. Pire il est en passe de devenir un bastion de la pollution dans le paysage économique camerounais. Le ” mérite ” en revient à un géant industriel, la société des Plantations du Haut-Penja, ne abrégé PHP. Cette multinationale française se livre depuis le début des années 1990 à la culture intensive de la banane dans la région. Après plus d’une décennie d’exploitation, le bilan de l’entreprise se chiffre en pollution, malversations et exactions de toutes sortes.”

Franchement,
qui est vraiment auteur de “complicité de pillage en bande et d’incitation à la révolte ” ???

Sans oublier tous les discours sur la ” coopération “win-win(gagnant-gagnant), la ” bonne gouvernance” , la transparence des investissements, la protection de l’environnement, et tout le charabia des leçons faites à la jeunesse africaine.

Un jour, ils nous foutront dehors
et on l’aura bien cherché.

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PS : Si les entreprises nominativement mentionnées dans ce billet - et qui sont explicitement citées dans le courrier du Maire au Président de la République camerounaise, courrier largement diffusé sur Internet - souhaitent réagir à ce billet, c’est bien volontiers que nous ajouterons leur point de vue à ce billet.
Argumentation solide, s.v.p.

Voir aussi les billets précédents de ce blog sur ce thème :

” L’Afrique pillée de tous les côtés ”
ou encore :
“Arche de Zoé : la désobéissance civile par le mensonge ?”
ou encore :
” Des rats dans la Françafrique “
et enfin :
” Loi africaine sur l’immigration des ressortissants français “


Pendant les décollages, l’orchestre continue

9.03.08

Lors d’un déplacement professionnel dans une capitale africaine mentionnée dans un billet précédent de ce blog (7.03.08), il nous fut donné d’avoir accès à un “Centre Educatif Fermé“, appelé “Reformatory” pour les mineurs délinquants. Compte-rendu de visite :

Arrivé dans le quartier du Centre, on en fait le tour pour trouver l’entrée. Comme d’un côté, un portail est grand-ouvert, ça ne peut pas être par là, et un deuxième tour nous amène à une porte de fer au milieu d’un mur surmonté de barbelés : ça doit être ça…

Avant même d’entrer, nous entendons de l’extérieur un orchestre jouant de la musique, genre musique de cirque. En pénétrant dans la cour, spectacle surréaliste d’un espace fermé (20 mx 20m environ) par un grillage de plus de deux mètres de haut. A l’intérieur joue, avec entrain, un orchestre des gardiennes de prison, dont 4 “en civil” jouent des percussions (une grosse caisse et 3 tambours) et 4 autres, en uniforme bleu de la police jouant du saxophone, le tout dirigé par un vieillard à clarinette qui donne le rythme tout en soufflant dans son instrument.

Autour de l’orchestre, accroupis à même le sol, les coudes sur les genoux, une quarantaine de garçons (15 à 18 ans), nous regardent comme des poissons dans un aquarium.
Aucune expression dans le regard, totalement sinistre (même pas sûr qu’il y ait quelque désespoir), tant des “artistes” que des prisonniers, sensation qui nous restera pour longtemps…
De nombreux critères permettent d’évaluer une institution pour mineurs, mais on la juge aussi à la manière dont les jeunes se comportent avec les visiteurs : c’est une des rares choses qui ne peut pas être totalement téléguidée.
En l’occurrence, une mauvaise scène d’un film de Fellini…

Accueil dans le bureau du Directeur, qui a le physique de l’emploi : présentations et questions-réponses de base, constamment interrompues par les avions. En effet, l’institution est située en bout de piste de décollage de l’aéroport de la capitale, située en plein centre-ville. Interruption totale du dialogue à chaque décollage, mais l’orchestre continue.
Dans ce boucan infernal, le silence humain est assourdissant…

Informations données par le Directeur :

Les pensionnaires : 98 garçons, de 15 à 18 ans, dont 15 condamnés pour meurtres, mais dont 20 autres sont placés en détention préventive avec les condamnés.
Le personnel : 76 personnes (?), dont 40 femmes.

Les chambres : 8 chambres (entre 8 et 14 lits chacune). Murs sales, très sales.
Dans les chambres, toilettes fermées dans la journée avec des cadenas (achetés la veille ?), à titre de “prévention des abus sexuels entre mineurs“. Dans la journée, les mineurs utilisent les toilettes de la cour centrale, qui ne sont jamais toutes ouvertes en même temps, pour que les mineurs n’y restent pas trop longtemps…
On passe au “Vocational Center” (formation professionnelle). Un détail : il est fermé depuis deux ans (”Lack of resources“, manque de moyens).
On passe à l’école. Une seule classe. Des bancs, un bureau du prof (sans chaise), un tableau qui fut noir. Pas un cahier, pas un crayon, pas un livre, pas une armoire, strictement rien sur les murs, pas un morceau de craie qui traîne. Rien, le néant. En réalité, pas sûr du tout que l’”école” soit même utilisée. Une enseignante et une assistante sociale sont debout dans la pièce pour la visite et… attendent nos questions. Rien, strictement rien à tirer. Phrases toutes faites, langue de bois. Mériteraient une bonne paire de baffes.

A l’autre bout de la cour, 3 ou 4 voitures, capots ouverts, autour desquels s’affairent quelques jeunes. Le Directeur explique : ” on prête gratuitement un coin de la cour à un garagiste du quartier en échange d’une formation pour un groupe de 5 mineurs détenus à la fois. Comme l’Etat ne nous donne pas de budget de formation, on fait appel au secteur privé. “ (Qu’en termes à la mode ces choses-là sont dites…).

La cuisine ? Vu l’entrepôt, avec congélateurs, mais pas la cuisine elle-même. Rations ? 150 grammes de viande par personne et par jour, avec légumes, riz, etc…
La religion ? Un imam et un “priest” (?) passent systématiquement chaque semaine. La petite mosquée(avec une pancarte au-dessus de la porte d’entrée : ” Qatar Relief“) est l’endroit le plus présentable de la prison.

Retour vers le bureau du Directeur, en passant devant un deuxième groupe d’une dizaine de jeunes qui chantent à tue-tête à notre passage, accompagné par un adulte à l’accordéon (pendant que le premier orchestre continue à l’autre bout de la cour).
Pendant la visite du Centre, nous avons vu un maximum de 50 à 60 mineurs, sûrement pas 98. On peut supposer que les autres étaient restés enfermés en cellules.

Suite et fin de l’entretien avec le Directeur, dans son bureau (toujours interrompu par les décollages, pendant lesquels, chaque fois, on se regarde en souriant, sans un mot, pendant environ 30 secondes, ce qui est long, surtout quand la phrase n’est pas terminée…) :
Nos faisons remarquer - respectfully - que les normes pénitentiaires supposent soit une armoire, soit un boîte hermétique, fermées avec cadenas, pour les “personal belongings“, à titre de respect de la vie privée, mais surtout pour que les mineurs ne se volent pas entre eux leurs affaires personnelles. Il y en a, mais nous ne les aurions pas vues (on a pourtant, mine de rien, bien regardé sous les lits de chambres, lorsqu’il n’y avait pas de meubles cadenassés).

Les visites de famille sont autorisées “free of charges” (gratuites), sur un banc, près de la porte d’entrée du centre, ce qui nous permet d’apprendre que, dans les autres prisons (pour adultes), la visite des familles est payante.
A la question de savoir quelle mesure d’urgence ce Directeur prendrait s’il le pouvait : ” les jeunes en détention préventive (parfois âgés de moins de 15 ans) ne devraient jamais être placés dans ce centre avec des condamnés.” Le bons sens est une des choses du monde les mieux partagées, disait l’autre…

Lorsque des mineurs quittent l’institution à la fin de leur peine ou sur décision du juge avant la fin de la peine (sur recommandation exclusive du Directeur), les frais de transport pour retour au village sont pris en charge par l’institution, mais lorsque le montant est trop élevé (parfois pour un trajet de 500 ou 1 000 kms), les gardiens se cotisent, de leur poche.
Lesquels gardien-ne-s, en uniforme mais non-armés, ont passé tout le temps de notre visite assis à palabrer sur un banc, à l’ombre d’un arbre. Les autres collègues de service “occupaient” les mineurs avec leurs saxophones…

(Sur la sortie de prison des mineurs détenus, cela nous rappelle la visite d’une autre prison pour mineurs dans un autre pays d’Afrique, où le Directeur nous disait que seul un juge pouvait “élargir” un détenu, mais que lui-même en avait la possibilité lorsqu’un mineur était malade pour l’envoyer à l’hôpital… en espérant qu’il en profite pour s’”élargir lui-même” - sic).

Fin de la visite : le Directeur nous raccompagne à notre voiture dans le boulevard proche de la prison. Lui ayant fait remarquer, en souriant, que la porte d’entrée était restée ouverte et que nous ne voulons pas avoir la responsabilité … d’une évasion, il nous rassure en affirmant que les jeunes ne s’enfuient pas, car leur contact avec les gardiens est “excellent”, et que même certains mineurs libérés reviennent de temps en temps… pour revoir leur gardien préféré.

Tout reprendre à zéro.

PS : Pour mieux connaître les normes internationales relatives aux mineurs détenus, voir les Règles de Beijing (Nations Unies - version française) sur l’administration de la justice des mineurs, ou encore l’excellente documentation de l’ONG “Penal Reform International“(version française).

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Voir sur un billet précédent de ce blog sur ce thème :
“Enfants en prison - Témoignage en Guinée (déc.06) “
ou encore, vu sous un autre angle (en Suisse) :
” Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”


Petits flashes de Khartoum

7.03.08

Quelques impressions, à l’occasion d’un déplacement professionnel au Soudan (ce qui explique le silence de ce blog depuis trois semaines).

Petit préambule marginal (hors-sujet) : le voyage commençant très tôt le matin au départ de Genève, une nuit d’hôtel près de l’aéroport, coûte 140 francs suisses, c’est-à dire l’équivalent - rien pour dormir quelques heures - du salaire mensuel d’un salarié ou d’un fonctionnaire, diplômé de l’université et qui fait vivre 5 à 10 personnes, dans quantité de pays dans le monde. Lequel monde ne devrait pas très longtemps continuer ainsi à marcher sur la tête.
C’est un point de vue qui en vaut un autre.

Partir de Suisse et atterrir en Afrique, c’est sentir son cerveau se dilater, respirer, et prendre le temps d’écouter ses propres sensations, en prenant le temps de regarder, d’écouter et de faire taire ce cerveau occidental qui se croit toujours au centre du monde. Comme dit le proverbe : ” Les Africains disent aux Suisses : vous avez les montres, mais nous, on a le temps.”

Arrivée à Khartoum, dont l’aéroport est situé en plein centre ville. Si on loge dans le centre, on est donc réveillé chaque matin par ces 4 instruments d’un orchestre improbable : les premiers décollages (les Antonov et Ilyouchine russes sont comme d’habitude les plus bruyants), le muezzin qui lance son premier appel à la prière, les ânes qui s’ébrouent au coin de la rue, sans oublier les coqs qui aiment visiblement jouer les violons solo…

Le Soudan est un pays grand comme 4 fois la France, avec 30 millions d’habitants. A une guerre interminable, qui a pourtant l’air de se terminer au Sud du pays, succède un conflit à l’ouest au Darfour, depuis 2003, dont on ne voit pas la fin : les enjeux et les stratégies plus ou moins occultes attisent en permanence les acteurs du conflit et comme toujours les populations civiles payent le prix fort, en dizaines de milliers de morts et en millions de personnes déplacées.

L’épisode de l’”Arche de Zoé” est toujours très présent - et très chaud - dans les esprits, comme nous l’ont prouvé un certain nombre de contacts avec différentes personnes, dont des officiels de la Justice et de la Police.
La “Commission de l’Aide Humanitaire”, qui a rang de Ministère, mène la vie dure aux ONG étrangères, par une sorte de harcèlement administratif, sur des petites choses comme sur des grandes, comme les autorisations de circuler, même dans les alentours immédiats de la capitale.
Les ambassades informent, quasiment en temps réel, leurs ressortissants, par SMS, des incidents, ou des risques pour les déplacements d’étrangers.
Comme, par exemple, l’annonce d’une manifestation d’islamistes vers le quartier des Ambassades et des Nations Unies pour protester contre les caricatures de Mahomet dans la presse danoise : manifestation, sinon suscitée en tout cas autorisée par le gouvernement. (une plaisanterie qui circule : la différence entre une démocratie et une dictature ? en démocratie : “ 20 000 manifestants selon les organisateurs, et 2 000 selon la police“. Un dictature ? ” 2 000 selon les organisateurs, et 20 000 selon la police“…)
Ou encore ce message envoyé par l’ambassade de France sur les téléphones portables des ressortissants français, le 3 mars dernier : “Jeudi dernier, l’un de nos compatriotes a été arrêté par les autorités locales pour avoir pris des photographies dans Khartoum alors qu’il était dépourvu d’autorisation de photographier. Après plusieurs heures il a été relâché grâce à l’intervention de l’Ambassade de France. Les services consulaires vous recommandent de veiller au respect de la législation soudanaise et vous conseillent également de respecter les us et coutumes du pays. Bien cordialement.”

Après plusieurs jours de rendez-vous de travail, le vendredi, jour de prière, sortie autour d’une mosquée vers Omdurman, ville proche, de l’autre côté du Nil. Tous les vendredi, une cérémonie soufi (le soufisme est une branche mystique et ascétique de l’Islam) a lieu, où plusieurs centaines de musulmans viennent chanter et psalmodier le nom d’Allah, en s’exprimant progressivement par des danses proches des “derviches tourneurs”:

Source

Ambiance très chaleureuse, accueillante aux étrangers qui peuvent prendre des photos librement, le seul risque étant d’être invité à se convertir…

La ville de Khartoum ne présente pas de caractéristique particulière, si ce n’est d’être au confluent du Nil Bleu et Nil Blanc, d’où partent et où aboutissent de grandes artères commerçantes :

Les mosquées de Khartoum mériteraient cependant un safari-photo, comme la mosquée Hamed-an-Nil, (dont les bulbes suggèrent étrangement le style des églises orthodoxes…) devant laquelle se déroulent les cérémonies soufi mentionnées plus haut (à gauche de la photo) :

http://www.asmat.cz/img/fotky_velke/3202_v.jpg

On vous parlera des prisons de Khartoum une autre fois.

En attendant, ne manquez pas ce site de photos des plus belles mosquées du monde,
et surtout ce site-là.


Trafics d’organes, “vraie-fausse” légende urbaine

16.02.08

Selon ” Le Monde ” du 11.02.08 :

” Le docteur Amit Kumar, 43 ans, a été arrêté le 7 février dans un hôtel du sud du Népal(….), soupçonné d’être à la tête du plus grand réseau de trafic d’organes jamais démantelé dans le pays.
D’après les autorités locales, entre 400 et 500 personnes auraient été opérées sous la contrainte et clandestinement, puis leurs reins transplantés sur des patients étrangers, au cours des huit dernières années.
(…) Déjà arrêté pour des faits similaires à Bombay en 1993, il avait finalement été libéré sous caution, avant de reprendre ses activités sous une autre identité.”(…).
Les policiers “ont retrouvé sur lui 18 900 dollars et 145 000 euros en liquide, ainsi qu’un chèque de 936 000 roupies ( 17 500 euros). Interpol avait émis un avis international de recherche contre lui le 1 er février pour “transplantation illégale de reins, escroquerie et complot criminel” après la découverte dans la banlieue cossue de Delhi, d’une maison reconvertie illégalement en clinique. Contre la promesse d’un travail bien rémunéré, les victimes - souvent des migrants issus de régions pauvres - étaient emmenés dans des résidences où elles devaient subir des opérations, de gré ou de force. Dans le meilleur des cas, elles étaient payées environ 900 euros pour le don de leurs reins. Les receveurs d’organes, de riches Indiens ou des étrangers, payaient jusqu’à 40 000 euros la greffe. ”
Les perquisitions ” ont montré que 48 étrangers, originaires de Grèce, des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, attendaient d’être opérés dans l’une des cliniques illégales du docteur Kumar.”

 

Extraits d’un exposé de l’Abrincate en 2004,
dans le cadre d’un Séminaire international sur les Trafics d’enfants,
et intitulé :
” Y a-t-il quelque chose derrière la légende urbaine”
?

” Le thème des trafics d’organes est un sujet toujours très attendu : il crée les fantasmes les plus fous, mélangeant la plus haute technologie - si ce n’est la science-fiction - et la barbarie.
Il suscite à la fois la répulsion et la fascination malsaine la plus sordide.

Les tafics d’organes sont présentés comme la “légende urbaine” et illustrent ce type même de rumeur collective qui se répand pour des motifs très complexes, mais rarement fondées sur des notions et des faits objectifs.
Des journalistes ont parfois procédé à des enquêtes présentées comme sérieuses et documentées - mais toujours par des témoignages et rarement par des faits. On a même vu, sur ce sujet précis, des Prix de Journalisme décernés, pour ensuite être retirés, suite à des procédures judiciaires…

Les journalistes posent toujours la même question : “ Avez-vous des preuves ? “.
Il faudrait peut-être se poser une question préalable : Dans le domaine des trafics d’organes, qu’est-ce qu’une preuve ? “. Dans les autres formes de trafics d’êtres humains, les personnes victimes peuvent être retrouvées (enfant adopté, enfant mendiant ou exploité par le travail agricole à l’étranger, etc). Si les trafics d’organes supposent la mort du donneur, et si la règle appliquée est celle de l’anonymat du donneur, comment s’étonner de la difficulté d’obtenir de preuves ?

Rappelons ici quelques notions de base :

Qu’est-ce qu’un Fait ?

Désigne une circonstance qui tombe sous l’un des cinq sens.
Les faits sont les circonstances qui ont joué un rôle et dont le tribunal est saisi.
Il incombe aux parties d’énoncer et de prouver les circonstances qu’elles allèguent comme fondant leur prétention.

Cette énonciation des circonstances forme le cadre du litige dont le juge ne peut sortir : il ne peut fonder sa décision sur des évènements dont il aurait appris l’existence autrement que par les déclarations ou les écrits des parties et la réalité ou le sens desquels elles n’auraient donc pas été en mesure d’apporter la contradiction.”

Qu’est-ce qu’une Preuve ?

” Elément ou document permettant d’établir la réalité d’un fait ou d’un acte juridique (ex : écrit, aveu, témoignage,etc).
Une preuve de base est
ce qui ne doit pas suggérer qu’une meilleure preuve soit possible.
Tous les modes de preuve (écrits, témoignages, analyses scientifiques,etc) sont admis devant le juge à condition qu’ils aient été recherchés et produits dans le respect des règles de droit. Le juge apprécie en toute indépendance la valeur des preuves qui lui sont soumises.
L’établissement des preuves résulte souvent de la concordance d’éléments matériels, factuels et/ou d’informations et/ou de témoignages, qui doivent idéalement pouvoir être prouvées indépendamment les uns des autres.
La preuve de la simple présence d’un individu dans un lieu n’est pas en elle-même une preuve de culpabilité dans un acte criminel.
Une simple identification visuelle de l’agresseur peut toujours être discutée.”

“Seuls l’auteur, la victime ou le témoin direct savent réellement ce qui s’est passé.
Toutes les autres personnes ne savent en réalité de l’acte que ce qu’elles en ont entendu dire.”

Partant de ces définitions rigoureuses, si la collecte d’organes suppose la mort du donneur, et si la règle de l’anonymat du donneur est respectée, d’où peut venir la preuve ?
Si les trafics d’organes sont une “légende urbaine” et s’il est difficile d’établir des preuves, peut-être est-il nécessaire de fonder les investigations sur d’autres présupposés et représentations, autrement dit “changer de lunettes”…

Les trafics d’organes sont un fantasme de la ” fascination du pire ” et, simultanément, un aveuglement sur des pratiques évidentes et connues…

Source photo : www.ouziel.blog,com

 

D’abord quelques informations générales :

1 - Depuis 30 ans, d’énormes progrès technologiques et médicaux ont été accomplis, tant dans la conservation des organes prélevés que dans les techniques chirurgicales : du stade expérimental, on est passé au stade de la routine, avec un taux de survie de 70 à 75 % sur les 5 années qui suivent une greffe.

2 - Si le terme d’organes suggère spontanément le coeur, les reins, la cornée, etc… il faut rappeler que tous les textes juridiques internationaux parlent des “organes et tissus humains” ; en effet, il y a aussi - et surtout - les éléments “renouvelables” du corps humain, le sang , la peau, ou encore la moelle osseuse, qui ne supposent pas nécessairement des interventions chirurgicales lourdes - et encore moins le décès du donneur - mais qui peuvent être beaucoup plus lucratives, notamment dans le cas de maladies rares.

3 - Il n’y a rien de moins clandestin que la vente de reins par des donneurs adultes vivant dans des conditions misérables de pays pauvres. Cela peut rapporter au donneur, 2 000 à 3 000 US dollars, alors que le coût d’une greffe pour le receveur peut être de 15 à 20 000 US dollars, et jusqu’à 100 ou 150 000 US dollars dans une clinique de pays riche.

4 - En Europe occidentale, 40 000 personnes attendent une greffe de reins sur 120 000 patients contraints de suivre un traitement par dialyse - et les compagnies d’assurances confirment qu’une greffe de rein est moins coûteuse qu’un traitement par dialyse à vie..
Il semble par ailleurs établi que si, actuellement, l’attente pour une greffe de rein est en moyenne de 3 ans, elle sera de 10 ans dans les vingt années à venir.

5 - Des enquêtes effectuées et des témoignages collectés, parcellaires mais plausibles, il est faux de penser que les trafics d’organes supposent le transfert des organes prélevés vers des cliniques étrangères qui procèdent aux greffes. Ce sont les patients des pays riches qui se déplacent vers les cliniques privées des pays pauvres - ou des pays riches.
Par ailleurs, des témoignages confirment qu’on offre à des jeunes adultes (par exemple, d’Europe de l’Est) un voyage, tous frais compris, dans les pays des receveurs, où les transplantations sont techniquement possibles, contre rémunération annoncée ou non … et versée ou non…

6 - Dans un contexte de ” demande ” exponentielle face à une ” offre ” légale limitée, certaines données culturelles ou religieuses peuvent accroître la “tension sur le marché ” des donneurs vivants, lorsque la coutume interdit de prélever quoi que ce soit sur des personnes décédées.
Dans certains pays, la notion même de “mort cérébrale” n’est ni établie ni acceptée.
Il n’est de plus pas nécessaire d’invoquer des motifs religieux : dans tous les pays, et pour une partie du public, le prélèvement sur une personne décédée est un tabou, ce qui ne peut qu’augmenter la pression pour solliciter des donneurs vivants.
Ce qui n’a rien d”illégal, dès lors qu’il n’y a ni contrainte, ni but lucratif.
Il faut aussi rappeler que dans nos pays occidentaux, le prélèvement d’organes (par centaines) sur des personnes décédées, sans leur autorisation de leur vivant, ni celle de leurs familles, a fait l’objet de scandales à répétition.
On fantasme toujours sur les trafics d’organes, alors que régulièrement, ils nous “crèvent les yeux” - si l’on ose dire…

Sachant donc que la demande dépasse l’offre sur un marché de plus en plus tendu, et sachant que les opérations les plus lucratives ne sont pas nécessairement ni les plus spectaculaires ni les plus dangereuses pour les donneurs, il se développe aujourd’hui un “tourisme de transplantation” qui n’est en réalité qu’un marché du désespoir :
- d’un côté, le désespoir des receveurs potentiels, prêts à se rendre n’importe où et à n’importe quel prix ;
- de l’autre côté, le désespoir des donneurs potentiels qui espèrent gagner d’un coup ce qu’ils ne parviendraient jamais à économiser pendant toute une vie de travail.
Autrement dit, un marché hyper-lucratif de la volonté de survivre.

D’où la question : est-il tolérable de laisser se développer les transplantations exclusivement sous la forme d’un marché ?
La santé des riches se monnaye-t-elle sur la santé des pauvres ?
Q
uel ” marché ” va s’occuper de la santé des donneurs ?

On sait, par ailleurs, que dans quantité de pays pauvres, 30 à 40 % des enfants qui naissent n’ont pas d’état-civil à la naissance, et que dans des régions entières de migrations, choisies ou forcées - comme dans les trafics - des centaines d’enfants perdent toute identité, tout lien familial, ou sont encore abandonnés dans les maternités, orphelinats ou autres institutions, et parfois sans enregistrement à l’admission ?
On mentionnera ici, selon des témoignages directs (disponibles sur demande) que nous avons reçu, dans tel pays asiatique, que les fillettes abandonnés sont “testées” à l’arrivée (dans les “Reception Centers”) et ne sont enregistrées comme admises dans l’institution que si elles sont en parfaite santé (et donc adoptables pour l’étranger…), les autres étant laissées abandonnées jusqu’à ce que mort s’en suive par inanition.
Personne ne les connaît, personne ne les réclamera, personne ne les soignera…
Le ” système “, ainsi institutionnalisé, fait en sorte que leur disparition peut se faire en toute impunité.

Inutile de retomber dans les fantasmes que l’on dénonce par ailleurs dans cette présentation : le pire n’est jamais sûr, mais il suffit que le pire soit possible pour s’en inquiéter, non ?
Tant qu’on y est … puisque l’époque est au “principe de précaution” sur la disparition des espèces animales en danger…

 


Documents utiles de référence :

- “Transplantations d’organes et de tissus humains “ (O.M.S. - 2004)
- www.organswatch.org (en anglais - nombreux liens)
- www.droit-technologie.org (”Trafic d’organes sur le Net”)
- “Coertion in the kidney trade“, de Elaine Pearson (document GTZ en anglais)
- “Economics and Ethics of Markets of Human Organs” (de Henry Hansmann, Yale - en anglais)
- “The Global Traffic in Human Organs“, de Nancy Scheper-Hughes, Berkeley - en anglais)

 

Voir aussi un précédent billet de ce blog sur ce sujet :
” Dons d’organes aux enchères médiatiques ”

 


Condamnation illégale, mais légitime, de l’Etat belge

20.01.08

Ce samedi 19 janvier 2008, un Tribunal d’opinion a condamné la Belgique ” à mettre fin immédiatement à la détention de mineurs étrangers en centres fermés et à remplacer le régime actuel de détention des mineurs étrangers par un régime alternatif confirme aux normes internationales”.
(Voir l’extrait du reportage de la Télévision belge : les 4 premières minutes de la video)

Le Tribunal, fonctionnant sur le schéma d’une Cour d’Assises, et présidé par Mr Jaap DOEK, ancien président du Comité des Droits de l’enfant des Nations Unies, était composé de 2 jurys, l’un composé d’adultes, experts en matière de droits des mineurs, et d’un jury parallèle d’enfants, “coaché” par l’UNICEF.
Le Ministère belge de l’Intérieur, invité à présenter, sur le banc des accusés, les arguments du gouvernement belge, s’est récusé, le tribunal “n’ayant aucun fondement légal” et étant “loin d’être impartial”, tout en ajoutant : ” Si des alternatives efficaces existaient à la détention des familles avec enfants, elles auraient déjà été mises en oeuvre”.

L’acte d’accusation mentionne que la détention est parfois ordonnée alors que la procédure est en cours, cette étape ne donnant pas droit au séjour même provisoire.
L’acte distingue (évidemment), dans les centres de détention,
- les Mineurs étrangers non-accompagnés (45 selon les autorités, 75 selon les ONG…)
- les Mineurs accompagnés de leurs parents (environ 600 au cours de l’année 2006 selon les ONG)
- les femmes enceintes détenues vont accoucher à la maternité pour revenir dans le centre de détention après l’accouchement.

Charges principales :

- les mineurs non-accompagnés ne sont pas séparés des adultes, ce qui est contraire aux règles élémentaires de la justice des mineurs ; les familles avec enfants sont mélangées aux autres adultes, sans espace spécifique ;
- ni espace de détente, ni loisirs, ni possibilité de faire du sport ;
- les chambres ressemblent à des cellules de prison, sans aucune intimité ;
- aucune scolarité, malgré des interventions extérieures sans encadrement spécifique (axé sur la surveillance) ni contrôle pédagogique quant à l’adaptation à des mineurs étrangers ;
- tous les mineurs sont soumis à la fouille corporelle, interdits de correspondance personnelle, restreints dans leurs visites et contacts téléphoniques ;
- sanctions disciplinaires de type “rangement et propreté du centre” ou par privation d’activités, isolement, contrainte physique, menottes, etc…
- sur le plan psychologique, les mineurs sont témoins des souffrances, voire du désespoir des adultes ou de leurs parents, qui voient réduite l’exercice de l’autorité parentale ; traumatisme dû à la rupture avec la vie antérieure, tant dans le pays d’accueil que dans le pays d’origine, sans comprendre en quoi la détention et la perspective d’un refoulement représentent une “démarche positive”, et non une sanction pour être considéré comme responsable d’un quelconque délit ;
- s’ensuit la liste des normes internationales que la détention des mineurs enfreint.

Voir le jugement, publié le samedi 19 janvier demande que la Belgique mette fin immédiatement à la détention des mineurs étrangers en centres fermés et à remplacer le régime actuel de détention par un régime alternatif conforme aux normes internationales.

Rappelons que Mr Thomas Hammarberg, (remarquable), le Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe avait pris position en 2006 sur ce problème aigu.

A noter aussi que l’idée d’un tribunal d’opinion se réfère à l’idée du Tribunal Russell, instauré par Jean-Paul Sartre et le philosophe anglais Bertrand Russell, au moment de la guerre du Vietnam et qui a été réactivé avec la guerre en Irak.

A noter aussi qu’il existe un Tribunal Permanent des Peuples.


Dangereux nucléaire iranien et bon nucléaire lybien ?

19.01.08

Ayant envoyé un email sur le site de la Présidence de la République Française avec la question suivante :

“Monsieur le Président de la République,

Comment peut-on soutenir de manière unilatérale les menaces formulées par les USA contre l’Iran et son programme nucléaire, tout en vendant, simultanément, des centrales nucléaires civiles à cet histrion de Khadafi, et à d’autres quasi-dictatures, sans pouvoir s’assurer qu’ils ne l’utiliseront pas à des fins militaires ? “

l’Abrincate a donc reçu, une dizaine de jours plus tard, la réponse suivante (version intégrale) :

Cher Monsieur,

Votre message est bien parvenu au Président de la République française.

Chargé de vous répondre, je puis vous assurer qu’il a été pris connaissance de vos réflexions au sujet de l’attitude de la France à l’égard du programme nucléaire iranien, qui constitue, comme le Chef de l’Etat a eu l’occasion de le souligner devant l’ensemble des Ambassadeurs de France à l’étranger, réunis à Paris le 27 août dernier, la crise la plus grave qui pèse sur l’ordre international.

Comme vous le savez, l’action de la France s’inscrit dans le cadre des efforts diplomatiques que met en oeuvre, depuis 2003, la communauté internationale pour amener les autorités iraniennes à répondre aux graves préoccupations suscitées par le programme iranien d’enrichissement de l’uranium, poursuivi en violation de neuf Résolutions du Conseil des Gouverneurs de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) et de trois Résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies (Résolutions 1696,1737 et 1747), les deux dernières ayant été adoptées à l’unanimité.

Si des nations du monde entier ont approuvé ces résolutions, c’est parce qu’elles partagent une même inquiétude à l’égard d’un programme dépourvu de toute rationalité économique et dont la finalité civile ne peut être établie.

La priorité de la France est que des négociations sérieuses puissent s’engager avec les autorités iraniennes. Mais faute de réponse de l’Iran aux demandes répétées du Conseil de Sécurité des Nations Unies, en particulier sur la suspension de ses activités nucléaires sensibles, la communauté internationale n’a d’autre choix que de prendre des mesures additionnelles à celles déjà adoptées par les deux dernières Résolutions du Conseil de Sécurité, comme la Résolution 1747 nous l’impose.

Personne ne conteste le droit de l’Iran aux usages pacifiques de l’énergie nucléaire s’il respecte pleinement ses engagement de non-prolifération. Comme le Président de la République l’a rappelé à la tribune de l’Assemblée Générale des Nations Unies, la France souhaite promouvoir le développement responsable de l’énergie nucléaire dans le monde et, plus que tout autre, elle est prête à établir des partenariats dans ce domaine avec les pays qui respectent pleinement leurs engagements internationaux. Beaucoup de pays du Maghreb, au Proche et au Moyen-orient se tournent ainsi aujourd’hui vers elle pour bénéficier d’une coopération pour l’installation de capacités électro-nucléaires.

Sachez également que les propositions de coopération que la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, rejoints par les Etats-Unis, la Russie et la Chine, avaient remises à l’Iran en juin 2006 prévoyaient notamment, en cas d’accord, une coopération ambitieuse en matière électronucléaire. Le paradoxe de la situation actuelle est que le refus de l’Iran de suspendre des activités, qui n’ont pas aujourd’hui la moindre justification civile, l’empêche de bénéficier d’une véritable coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire. Si l’objectif de l’Iran est effectivement d’accéder à l’énergie nucléaire et d’exercer pleinement ses droits au titre du traité de Non-Prolifération(TNP), il lui suffit de rendre confiance à la communauté internationale sur la finalité de son programme nucléaire en répondant pleinement et sans délai aux questions que formule l’AIEA depuis plusieurs années, en suspendant ses activités nucléaires sensibles et en mettant en oeuvre le protocole additionnel de l’AIEA.

L’esprit de cette politique est précisément d’éviter, pour reprendre les termes employés le 27 août 2007, que nous soyons confrontés au choix catastrophique entre la bombe de l’Iran et le bombardement de l’Iran. Les Etats-Unis eux-mêmes, auxquels sont souvent prêtées des velléités d’intervention, reconnaissent que cette stratégie, alliant disponibilité au dialogue et adoption de pressions dans un cadre multilatéral, est la seule susceptible de donner à cette crise une issue favorable. Je vous rappelle en particulier, que les Résolutions 1737 et 1747 du Conseil de Sécurité des Nations Unies sont placées sous l’article 41 de la Charte, qui exclut le recours à la force.

Bien cordialement.

Le Chef de Cabinet
Cédric GOUBET “

—————————————–

Commentaire :

1 - Sur la forme, il n’est pas indifférent de savoir que lorsqu’on pose une question au Président par le site Internet de l’Elysée, on peut recevoir une réponse argumentée et substantielle (qu’on l’approuve ou non), et pas seulement un accusé de réception du type “nous avons pris bonne note“… etc

2 - Sur le fond :

- on peut comprendre et accepter qu’un nouveau pouvoir s’estime lié par des engagements précédents au niveau international. Quoique d’aucuns se sont fait élire en invoquant la “rupture” avec le président sortant;
- mais alors, si on promeut, urbi et orbi, le vente de technologie nucléaire civile, il serait pertinent de rendre publique la clause qui stipule que cette coopération nucléaire ne sera en aucun cas l’occasion de la détourner vers des fins militaires, ce dont précisément on soupçonne l’Iran. Surtout quand le client s’appelle Khadafi
- on se souvient de ce qu’il est advenu de la centrale nucléaire Osirak vendue par la France au régime de Saddam Hussein dans les années 1975 par son ami, le président Chirac.
- si le nucléaire iranien est “la crise la plus grave qui pèse sur l’ordre international“, qu’en sera-t-il alors du nucléaire lybien ?
- on sait aussi que malheureusement, derrière les accords et contrats officiels, grouillent quantité d’officines plus ou moins occultes, voire mafieuses, de vente d’uranium et de technologies diverses permettant de passer du civil au militaire.
Voir à ce sujet ce site sur le professeur Abdul Qaader KHAN, père de la bombe pakistanaise.


Une “Charte des Musulmans d’Europe”, enfin…

16.01.08

Le 10 janvier dernier, 400 associations islamiques ont signé une Charte des Musulmans d’Europe, s’exprimant ainsi d’une seule voix sur l’intégration et sur les droits des musulmans vivant en Europe.
Dans une opinion publique européenne, traumatisée par les attentats terroristes, une large diffusion de cette prise de position s’impose.

Cette Charte stipule :

- que les valeurs de l’Islam se situent ” loin de tout extrêmisme et de toute marginalisation“;
- que “ l’essence même de l’islam(…) consiste à choisir le juste milieu qui bannit l’excès et le laxisme “;
- que l’Islam ” bannit toute idée ou attitude portant atteinte à la femme ou la privant de ses droits légitimes, quelles qu’en soient les justifications se référant à certaines traditions ou habitudes en cours chez les musulmans”;
On aurait souhaité que le texte fût plus explicite sur la condamnation de certaines actes comme les mutilations génitales féminines (que des musulmans pratiquent sous le prétexte invoqué “d’être de bons musulmans“, alors qu’il n’en est nullement question dans le Coran) ou encore sur la condamnation des “Crimes d’honneur “, sur tout le territoire des 27 pays européens dont sont issues les associations signataires.

- que l’Islam (…) “ condamne la contrainte en religion et laisse à l’individu le libre choix de ses croyances “ et ” recommande (…) que cette liberté obéisse aux valeurs morales et respecte le cadre légal “(…) ;
- que ” le concept de Djihad tel qu’il est cité dans les textes islamiques définit l’effort à fournir dans la quête du bien, à commencer par l’effort sur soi-même jusqu’à la propagation de l’équité et de la justice entre les hommes “;
- que “ le Djihad en tant que combat armé doit être compris comme l’ultime recours auquel peut faire appel un Etat musulman pour se défendre légitimement contre toute agression armée. D’ailleurs, ce que prévoit l’Islam dans ce cas n’est nullement différent du droit international. En foi de quoi, l’Islam refuse la violence et le terrorisme, soutient les causes justes et reconnaît aux hommes le droit de défendre leurs droits par les voies légales (…) ;
On notera ici (avec un certain soulagement) que l’esprit du Djihad ne peut donc être revendiqué dans des actes terroristes commis par des groupes de militants contre des innocents, et que l’appel au Djihad ne peut être invoqué que par un Etat dans le cadre de la légitime défense - et qui plus est, que ce droit ne doit en aucun cas être interprété d’une manière contraire au “droit international”.

-
que l’Islam ” reconnaît les principes du système démocratique fondé sur la liberté de choisir ses institutions politiques et sur le respect du pluralisme et de l’alternance pacifique du pouvoir “;
On notera donc ici que l’appel au Djihad, comme soulèvement général pour l’instauration d’un Sultanat excerçant sa juridiction sur Londres, Paris, Rome ou Berlin, est nul et non avenu…

-
que ” tout en vivant leur appartenance aux différents pays européens et tout en accordant la primauté aux exigences de la citoyenneté, les musulmans d’Europe sauvegardent leur appartenance à la nation de l’Islam (la Oummah);
La double appartenance est donc reconnue, comme elle l’est pour les Juifs, ou pour toute autre communauté de langue ou de religion, avec autant de droits que de devoirs, les devoirs de citoyenneté ayant cependant une primauté - comme pour toutes les autres communautés.

- que ” les musulmans d’Europe respectent les lois et les autorités compétentes chargées de les appliquer. Ceci ne les empêche pas, dans le cadre de ce qui est garanti à tous les citoyens, de défendre leurs droits (…) ;
- que ” les musulmans respectent le principe de Laïcité fondé sur la neutralité de l’Etat à l’égard du religieux ” et que ” ceci implique un traitement équitable de toutes les religions “;
Il est ainsi reconnu que le discours extrêmiste consistant à vouloir imposer la primauté des lois de la Charia sur territoire européen, est inacceptable, à condition que toutes les religions soient traitées avec équité, ce qui est élémentaire.

- que ” les musulmans d’Europe(…) considèrent que l’exigence d’assumer leurs devoirs de citoyens est aussi importante que celle qui consiste à défendre leurs droits “;
- que ” les musulmans d’Europe, vivant dans des sociétés où coexistent diverses convictions religieuses et philosophiques, confirment leur respect de cette pluralité. (…) L’Islam reconnaît le droit à la diversité et à la différence et ne cherche nullement à les restreindre “.

L’auteur de ces lignes, ayant eu la chance de vivre et de travailler plusieurs années dans des pays musulmans, et donc de côtoyer les valeurs quotidiennes d’un Islam populaire, et ne s’étant d’ailleurs jamais senti discriminé de ne pas être musulman, ne peut être insensible au contenu de cette Charte, tant est catastrophique l’image de cette religion dans nos contrées européennes.

Quelques remarques complémentaires :

1 - La manipulation du sentiment religieux - et donc identitaire - est une réalité des deux côtés, tant chez des politiciens européens pour chauffer l’opinion publique en stigmatisant les musulmans, que du côté des extrêmistes musulmans, traîtres aux valeurs de leur religion. Un imam ou un mufti, vivant sur sol européen, n’a-t-il pas la possibilité d’émettre une fatwah contre les auteurs de crimes terroristes sur des innocents ?
On aurait souhaité que cette Charte ne mentionne pas seulement le refus de la violence et du terrorisme, mais sa condamnation.

2 - La question de la réciprocité est souvent abordée dans le débat : or, il n’existe aucun pays musulman qui interdise la pratique d’une autre religion que l’Islam sur son sol - à l’exception, sauf erreur, de l’Arabie Saoudite.
Autre exemple, toujours sauf erreur, l’Egypte autorise, dans son Code Civil, l’adoption pour les non-musulmans, tout en l’interdisant pour les musulmans, pour la remplacer par la pratique de la Kafalah.

Voir d’autres billets de ce blog sur l’Islam: ici, ici, et

Source : www.philippetastet.com

Voir aussi les billets précédents de ce blog sur l’Islam :

” Islam : Mr I. Quraishi dit ce qui doit être dit “
ou encore :
” Qui a peur de Tarik Ramadan ?”
ou encore :
” Pour Mr Robert Redeker et contre sa vision de l’Islam “.


Tous des ” sacs à puces ” en 2050 ?

9.01.08

Alex Türk, sénateur et président de la CNIL (Commission Informatique et Libertés), dans l’émission “Sur les Docks” de France-Culture (31.12.07) intitulée : La société sous surveillance en 2050 “ :

” Moi j’affirme qu’au fond, deux grands droits fondamentaux sont nés dans notre génération : le droit à la protection de l’environnement, lié au réchauffement climatique, et un autre environnement, qui nous suit un peu comme notre ombre ou notre silhouette, c’est à dire cet espèce d’environnement invisible, qui est très proche de notre personnalité physique et mentale et qui est cette sphère de droit privé, dans laquelle on trouve nos droits essentiels, mais aussi notre intimité et notre identité.

Je pense que nous devrons agir de la même manière et protéger cet environnement mobile et individuel et qui est à l’intérieur d’un environnement global et qui, lui, est statique. Je pense qu’on doit avoir les mêmes types de combats en la matière. Il faudra peut-être un jour faire un ” Grenelle de la protection des données personnelles “, une étude globale de l’impact, opéré par tous les acteurs en se demandant si on ne va pas trop loin ?
Parce que je défends aussi cette idée que, au fond, nous sommes titulaires, à la naissance, d’un capital de droits fondamentaux, quand on a la chance de vivre dans une démocratie. Mais ce capital est aussi fragile que notre capital et notre espace naturels, et je pense que si, un jour, inconsciemment ou non, nous renonçons à notre intimité, parce que nous sommes suivis à la trace dans tous les domaines de notre vie courante, on ne reviendra pas là-dessus, on aura perdu ce droit, et ce droit ne sera pas renouvelé, et donc, on aura estropié, on aura mutilé notre capital de droits naturels à protéger.

C’est donc le même combat qui doit être mené, parce que, à quoi servirait finalement, de vivre dans une planète préservée si nous avons, pendant les décennies qui viennent, perdu la garantie de nos droits ?.
Il faudra donc mener les deux combats en même temps, et si nous réfléchissons à échéance de 2050, il n’est pas trop tard pour s’y mettre.”

Daniel Kaplan, délégué général de la ” Fondation Internet Nouvelle Génération “ :

“Ce que je perçois, c’est qu’en fait, nous allons devoir passer par une situation d’opacité, ou d’ignorance de ce que nous sommes, où nous sommes et ce que nous faisons - ce qui est la situation aujourd’hui : en général, les autres ne savent pas ce que l’on est en train de faire ici et maintenant.

Il faudra passer à une situation où l’on organise cette opacité, c’est à dire qu’on la construise. Il y aura plusieurs manières de faire : d’abord des services, des propositions pour déconnecter complètement ou un peu, pour nous rendre moins visibles, pour mentir, pour masquer, camoufler… On imagine aussi des dispositifs pour ajouter de l’information non-pertinente de manière à recouvrir nos traces avec d’autres traces et qu’on ne puisse plus les interpréter, pour brouiller les pistes - ce qui est déjà le cas : il y a tellement d’informations aujourd’hui que ceux qui essayent de les analyser, par exemple à des fins de marketing, ont souvent bien du mal parce qu’ils en ont trop. (…)
Peut-être, à l’horizon 2050, pourra-t-on reconstituer techniquement les dispositifs d’oubli de la mémoire (…)

Cette opacité sera notre acte de liberté : j’ai tendance à dire que le rôle de l’humain, c’est d’introduire du désordre et de la discontinuité dans les systèmes techniques. Il se constituera un droit plus net qu’aujourd’hui dans ce sens-là.
Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est beaucoup plus un contexte d’identités multiples qu’un contexte d’anonymat : dans un certain contexte, on se présente avec tel ou tel avatar, puis dans un autre univers de relations, on va se présenter différemment.
(…)
Il y aura toujours des gens pour préférer qu’on leur mette une puce dans le corps pour éviter tous les contrôles dans les aéroports, ou bien qu’on leur injecte un médicament auquel ils sont allergiques s’il y a une urgence,etc.
Il y aura aussi des avantages, même s’il y a des inconvénients : il va y avoir des équilibres, des négociations…
(…) Les pays où le numérique est le plus développé, le plus omniprésent, ce sont les pays démocratiques, industrialisés. Dans les pays non-démocratiques, la liberté de poser des caméras partout sera mal vue par l’Etat. (…)
Bien sûr, l’Etat pourra les poser lui-même, mais dans des endroits qui seront plus prévisibles.

La caractéristique d’une société démocratique, c’est qu’elle est désordonnée. Les opposants s’en serviront aussi, comme c’est actuellement le cas sur Internet.(…) L’historie du numérique, c’est une histoire où les forces de détournement et de contournement sont puissantes, habiles, généralement plus souples et malignes que les forces industrielles. Donc, j’ai plutôt confiance…”

Source : ardeche.blogs.com

Voir aussi un autre billet de ce blog sur un sujet approchant :
” Pauvre Suisse ! ”


Charles Kleiber : “Umuntu ngumuntu ngabantu”

2.01.08

Au terme d’un mandat de dix ans comme Secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche du gouvernement suisse, Charles Kleiber signe dans “Le Temps” du 27.12.07 une sorte de discours “testamentaire” dont voici quelques extraits libres :

” La connaissance est une ressource magique : elle ne s’enrichit que si l’on s’en sert, ne vit que si on la partage, ne se développe que si on la conteste. Si elle ne progresse pas, elle meurt ; si elle ne se transmet pas, elle se fige; si elle devient croyance, elle se tait. Quand elle vous saisit, elle vous entraîne, vous transforme, vous remet en cause.”(…)
La connaissance ” est dans le malheur, pas dans le bonheur, car le bonheur n’apprend rien ou si peu. Elle brille, plus mystérieuse et plus inaccessible, dans la profondeur de l’inconnu, dans cet impensé dont nous sommes faits, si vaste qu’il donne le vertige.
La connaissance ne désaltère pas, elle donne soif, ; elle ne rassasie pas, elle donne faim.”
(…) “Il n’y a pas de chemin vers la connaissance, la connaissance est le chemin, celui qui mène à soi. On ne s’y perd pas : on s’y retrouve.”(…)
” L’aristocratie du savoir ne n’hérite pas, elle se mérite. On ne naît pas aristocrate, on le devient dans l’exercice des a responsabilité sociale. Quelle est notre responsabilité ? Elle a un beau nom : la vérité. Pas l’affirmation orgueilleuse d’une certitude absolue, mais la recherche humble et têtue de la conviction qui le plus de chances d’être vraie.
Vraie, parce que sa capacité explicative est supérieure à toutes les autres;
Vraie parce qu’elle est fondée sur la preuve formelle ou expérimentale;
Vraie, parce qu’elle repose sur la pertinence sociale:
Vraie enfin parce qu’elle a résisté à la dispute et qu’elle peut donner naissance à la raison.
Bien sûr, l’ombre du doute plane toujours: toujours de nouvelles interrogations peuvent remettre tout en cause.“Learn a lot and don’t believe a word”, disait un grand scientifique américain à ses enfants. Mais à défaut de vérité absolue s’institue la quête d’une vérité probable et éphémère où des hommes et des femmes s’identifient les uns aux autres comme membres d’une communauté en mouvement à la recherche de faits et de preuves.”

Transcription d’extraits libres d’une conférence de Charles Kleiber :

(…) Le marché, la science et la démocratie constituent un ménage à trois. (…) Ce ménage, insupportable et nécessaire, enchaîne ces différents partenaires (qui) correspondent à trois logiques.

D’abord le marché : que l’on soit pour ou contre l’économie de marché, contre ou pour la mondialisation, le fait s’impose de son extension sur l’ensemble de la planète.
Le marché est sans rival: le plus mauvais système à l’exception de tous les autres, pour parodier Churchill sur la démocratie. Il est fondé sur une contradiction : ” Vice privé fait bien public“.
Mais cette maximisation de mon profit et de mon bien-être, comme sujet, a pour conséquence une atomisation sociale et la défiance des réseaux sociaux. On le voit autour de nous : la société se défait, et finalement l’homo oeconomicus du marché est libre mais il est seul et vulnérable. Il est désaffilié, sans histoire et sans croyance commune. C’est la logique du temps court, du “chacun pour soi“, du toujours plus et de l’instabilité.

Ensuite la science : là, on est dans le même processus que la marché, c’est à dire un processus aveugle. Le marché est un processus aveugle, anonyme, sans sujet, et la science c’est la même chose. Mais c’est devenu le premier facteur de l’évolution. Et c’est ce qui fait que la science entre dans ce ménage à trois. Prenons quelques chiffres : si on considère la zone euro, 60 % de la croissance est explicable par des connaissances nouvelles ou améliorées. Et pour la Suisse : 45 % des entreprises qui feront la prospérité de la Suisse n’existent pas aujourd’hui. Nous avons 15 ans pour les faire émerger, pour leur fournir la connaissance privée et publique. C’est un enjeu central : c’est le premier facteur de production. La pression concurrentielle sur la techno-science ne cessera d’augmenter. Chacun le voit et le vit à travers son environnement technologique en particulier.
” La science, oeuvre de l’homme, est inhumaine absolument ” :
il n’y a pas de régulation qui vienne du scientifique lui-même. Il faut trouver le mécanisme extérieur qui permette de maîtriser la force de la découverte.
(Un scientifique) disait : “Tout ce qui est techniquement faisable sera entrepris et tout ce qui est vendable sera réalisé.” Au fond, l’empire technico-scientifique est un enjeu de puissance (…) Le plus étonnant est de voir Clinton signer un éditorial de “Nature” et Yang-Zhe Ming qui fait la même chose pour “Science” : ils s’expriment dans les hauts lieux de la pensée scientifique en expliquant leur politique. Donc, c’est le mariage de la politique et de la science. Comment fonctionne cette science ? C’est la logique du couteau tranchant de la recherche portée par quelques dizaines de milliers de chercheurs, eux-mêmes portés par la passion de la découverte, et de là va jaillir la pure connaissance, celle qui va modifier notre représentation des choses.
Le moteur est bien sûr les sciences de la nature, mais l’enjeu est que les sciences de l’homme doivent donner sens aux sciences de la nature, comme celles qui entrent dans l’intimité de la vie, ou celles qui ouvrent des frontières nouvelles dans l’espace.
Les sciences de l’homme et de la nature doivent transformer tout cela en un langage qui nous soit accessible.

La démocratie : les interdépendances planétaires et la transformation trop lente d’un ordre public international - on change d’échelle - obligent à faire coïncider l’espace économique et l’espace politique, à inventer de nouveaux instruments de régulation planétaire. On voit apparaître maintenant des taxes, l’augmentation des migrations comme instrument de transformation de nos sociétés, la nécessité de faire apparaître des règles de développement du Sud (je pense aux règles de la propriété intellectuelle, aux règles de l’OMC sur le commerce, à la nécessité d’impliquer les ONG et les générations futures).
Nos sociétés ont perdu le sens du progrès et de l’avenir : il faut développer des solidarités nouvelles. Au fond, la démocratie se trouve avec deux coursiers devant elle, le marché et la science. Ces coursiers sont aveugles. Elle ne peut utiliser que la situation économique, la transparence, la fixation de règles, de lois qui marquent les limites.

Cette logique du bien commun, du projet, du temps long, du nécessaire et de la stabilité est illustrée par cette phrase admirable extraite de l’Ecclésiaste :

Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?
Mais si je ne suis que pour moi, qui suis-je ? “

Lors d’un dîner en Afrique du Sud, avec des Sud-Africains qui avaient combattu l’apartheid, ” en fin de soirée, au moment de nous quitter, mon voisin le plus proche, qui avait souffert dans sa chair de l’apartheid, s’est penché vers moi et a tracé ces mots, d’une écriture presque enfantine sur le petit carton qui marquait ma place à table :

Umuntu ngumuntu ngabantu “. C’est du zoulou.
Cela veut dire : Nous sommes faits de l’humanité des autres .