La “main invisible” est le problème, pas la solution.

10.05.08

Mr Olivier de Schutter, professeur de droit belge, a été nommé , le 26 mars, Rapporteur Spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation (en remplacement de Mr Jean Ziegler).
Il est interviewé par “le Monde” (03.05.0 8) :

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Question : “Quelle sera votre première initiative pour faire face à la crise alimentaire ?

” Je vais recourir à l’”option nucléaire” en demandant une session spéciale du Conseil des Droits de l’homme. (…) Il s’agit de mettre les droits économiques et sociaux à égalité avec les droits civils et politiques.(…) Le Conseil ne peut rester silencieux. J’espère qu’il trouvera sur ce dossier l’unité qui fait défaut ailleurs.

D’avance merci.
Cela fait quarante ans que les ONG le demandent.

Question : La communauté internationale a-t-elle été prise de court par les émeutes de la faim ? “

” Oui, et c’est inexcusable. Beaucoup criaient dans le désert depuis des années pour qu’on soutienne l’agriculture dans les pays en développement. Rien n’a été fait contre la spéculation sur les matières premières, prévisible, depuis qu’avec la chute de la Bourse, les investisseurs se repliaient sur ces marchés. On paye vingt années d’erreurs.(…) L’agriculture industrielle, fondée sur des intrants coûteux, montre ses limites.”

Vingt ou quarante années d’erreur ? Mais aussi d’insultes et de procès en irresponsabilité des militants d’ONG…

Question : ” Faut-il blâmer les institutions financières internationales ? “

Oui. Pendant vingt ans, elles ont gravement sous-estimé la nécessité d’investir dans l’agriculture - la Banque Mondiale l’a reconnu fin 2007 (”vieux motard que jamais“…). Et les plans d’ajustement structurel du FMI ont poussé les pays les plus endettés (…) à développer des cultures d’exportation et à importer la nourriture qu’ils consommaient. Cette libéralisation les a rendus vulnérables à la volatilité des prix.”

Eh, oui… on lit ces analyses, jusqu’à en vomir, depuis quarante ans, dans “Le Monde Diplomatique” comme dans quantité de revues militantes. Mais, bien sûr, ces scribouillards n’étaient que des militants extrêmistes de gauches, hystériques et irresponsables, qui ne comprennent rien à l’économie, n’est-ce pas ???

Question : Le pire est-il passé ? “

(…) L’ère de la nourriture bon marché est derrière nous. Les acteurs internationaux sont mobilisés et je pense qu’on parviendra à éviter la famine. Mais la malnutrition, qui a un impact considérable sur le développement des enfants, est à redouter. Les pauvres en milieu urbain et les populations des pays importateurs de nourriture seront les plus touchés.”

Relisez donc ce que des myriades d’ONG humanitaires ou de développement ont écrit depuis quarante ans dans leurs feuilles miltantes.
Relisez ou ré-écoutez aussi ce que les politiques ont répondu pendant la même période.

Question : Le marché alimentaire va-t-il s’auto-réguler ?”

” La “main invisible” n’est pas la solution, c’est le problème.
J’étudie des mécanismes de taxations des mouvements spéculatifs
(…). Par ailleurs, un petit nombre d’entreprises, Monsanto, Dow Chemicals, Mosaic, détiennent les brevets sur des semences, des pesticides, des engrais, qu’elles peuvent vendre à des prix élevés pour les petits producteurs. Il faut réfléchir à une modification des règles de la propriété intellectuelle de ces entreprises, dont les profits explosent.” (Fin de citation)

Question subsidiaire :

Si l’on en juge par son Curriculum Vitae
on ne peut que se réjouir de voir le problème pris en mains
par un éminent professeur de droit
et militant de longue date, mais
combien de temps Mr Olivier de Schutter
va-t-il tenir dans ses analyses et dans ses fonctions
avant d’être viré ?

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Une savoureuse prophétie de mai 68

10.05.08

“Le Monde” a eu la bonne idée de re-publier ses “unes” de Mai 68 au jour le jour.

Dans l’édition du 6 mai, on trouve un des billets d’humeur quotidiens de Robert Escarpit, universitaire anglophile de l’époque - où l’on peut lire ceci :

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(…) Rien n’est moins révolutionnaire, rien n’est plus conformiste que la pseudo-colère d’un casseur de carreaux, même s’il habille sa mandarinoclastie d’un langage marxiste ou situationniste.

A vrai dire ce sont les jeunes gens en colère qui font les meilleurs mandarins. Les autres, qui veulent vraiment changer l’état des choses et bouleverser la règle du jeu, ont besoin de tout leur sang-froid et de toute leur énergie, surtout s’ils doivent ensuite continuer à désirer le changement.

Lorsque, dans dix ou vingt ans, Mr Daniel Cohn-Bendit et ses amis seront doyens, recteurs, ministres ou l’équivalent sous quelque autre nom, je leur souhaite d’affronter la révolte de leurs propres étudiants avec autant de modération qu’on en fait preuve à leur égard, aujourd’hui, à Nanterre.”

No comment.


Mr. Sarkozy : quoi de neuf depuis un an ?

2.05.08

L’Abrincate s’étant engagé clairement pendant la campagne présidentielle de 2007 pour Mme Ségolène Royal, ce blog s’est tu pendant un an en considérant qu’ayant été élu démocratiquement, sans contestation possible, il fallait “faire avec” l’élu, et “voir venir“.

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Un Président c’est quoi ? Un homme-ou une femme, un programme, mais surtout une confrontation à la réalité, sachant qu’avec les institutions européennes et la mondialisation économique, la marge de manoeuvre d’un chef d’Etat et d’un gouvernement est étroite.
Surtout quand on répète à satiété que ” les caisses de l’Etat sont vides “.

Par ailleurs, la réalité, dans cette fonction, c’est aussi la responsabilité d’assumer la réalité, plus profonde, d’un continuum historique, fait de plaques tectoniques historiques au sein du peuple, d’une histoire collective, y compris d’un inconscient collectif , dont il faut tenir compte, soit pour conforter cette “volonté de vivre ensemble” (priorité à l’unité du pays) … soit pour les manipuler.

Le silence de ce blog pendant un an est aussi - au risque de paraître prétentieux - une sorte de retenue face à la quantité de prises de position, dont celles qui figurent dans nombre de blogs parfaitement futiles, vulgaires, non-argumentés, et donc inutiles. A quoi sert de répondre par la vulgarité à celle du pouvoir en place que l’on dénonce ? Match nul.

Mais en matière de vulgarité, hormis les gaffes de langage, on reste cependant perplexe devant la lancinante litanie des pages 2 du “Canard Enchaîné” où toutes les semaines, Sarkozy abreuve ses “conseillers”(”gorges profondes” ?) d’insultes aux membres de son gouvernement.
Toutes les semaines, beaucoup d’entre eux sont traités de “connards”, y compris cette semaine son propre Premier Ministre. Ou bien c’est de la fiction pure (ce qui n’est pas le genre du “Canard”, mais l’Elysée devrait démentir) ou bien ces insultes sont savamment distillées par les “conseillers” pour faire savoir aux concernés ce que “le Chef” pense d’eux.
Si, au bout d’un an, certain-e-s Ministres sont toujours des “connards”, pourquoi les garde-t-il ? N’est-ce pas lui qui les a choisis personnellement ?
Comment l’Elysée peut-il tout décider dans les moindres détails pour ensuite reprocher aux Ministres d’être “nuls” ? Puisque la mode est à la célébration de mai 68, on se souviendra des critiques faites à De Gaulle d’exercer un “pouvoir personnel” ? Qu’en est-il aujourd’hui ? En quoi y-a-t-il “rupture” par rapport à une pratique quasi-monarchique de tous les présidents précédents ?

L’épisode Cécilia-Carla , qui a occupé - et engraissé - les médias, relève du domaine privé que tout autre Président précédent aurait géré par deux ou trois communiqués de presse (Michel Rocard, alors Premier Ministre, avait fait un communiqué annonçant son divorce - ce dont, à juste titre, personne ne se souvient).

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Mr. Sarkozy a estimé important, après avoir commandité quantité de reportages complaisants sur ses déplacements privés avec sa nouvelle compagne, de déclarer en conférence de presse (janvier2008), devant 600 journalistes, qu’” avec Carla, c’est du sérieux“. Pitoyable. Tous les parents d’adolescents savent que rien que de le dire peut être interprété comme la crainte que ce ne soit pas si sûr…
Heureusement que la nouvelle épouse se comporte avec discrétion et dignité…

Sarkozy,Carla & PyramidsSource photo

Tous les grands communicants qui pensent qu’un peuple se dirige par des “story-tellings” devraient se dire le bon peuple est parfaitement conscient de “se faire rouler dans la comm…“.
Comme disait Coluche : ” Ils voudraient qu’on soit intelligents et ils nous prennent pour des cons… Ben, comment on fait, alors ?”

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En essayant de prendre un peu d’altitude, quelques réflexions :

1 - Une Présidence est d’abord perçue comme symbolique, qui signifie à la fois se reconnaître, en tant que Français, dans celui qu’on a élu (même si on n’a pas voté pour lui) tout en demandant aux actes symboliques de “signifier” le chemin dans lequel on engage la nation.
Certains premiers actes, symboliquement forts, ont été désastreux : le soir de l’élection, une bordée au Fouquet’s avec les copains et certains coquins (et Johnny Halliday, de retour de Gstaad en Suisse, comme porte-parole à la sortie) et une soi-disant fête à la Concorde avec Mireille Mathieu et Enrico Macias, ce qui donnait déjà une idée de la “rupture” annoncée.

Et un discours improvisé annonçant : je ne vous trahirai pas, je ne vous mentirai pas, etc…

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On sait ce qu’en pensent les français qui ont voté pour lui, un an après. Le pouvoir d’achat, les licenciements collectifs, le deuxième porte-avions (dont le refus, par Mme Royal, pendant la campagne électorale, l’avait fait traiter d’irresponsable), etc,etc…

D’autres actes ont eu leur poids de signification le jour de l’intronisation, l’hommage à Guy Mocquet, un arrêt devant la statue de De Gaulle, un discours volontariste pendant les cérémonies, l’hommage au Plateau des Glières, etc…

Mais depuis…

L’annonce d’un “paquet fiscal” dont on reconnaît, un an après, qu’”on n’a pas su l’expliquer” : à quoi cela sert-il donc d’avoir tous les patrons de médias dans sa poche, ou au bout du fil à toutes heures du jour et de la nuit ?

La création d’un Ministère de l’Immigration, de l’Identité Nationale et du Développement.
En quoi un quota de 25 000 expulsions par an est-il un élément d’une politique de développement ?
(On aimerait savoir la proportion d’expulsions en 2007 dans les DOM-TOM, sur le chiffre global des 25 000 ?) A-t-on entendu parler d’une seule décision - ne serait-ce que d’une seule phrase d’orientation stratégique - du sieur Hortefeux, titulaire du poste, en matière de développement ?

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Que signifie la méthode gouvernementale consistant à dire : ” on doit tailler dans le vif dans quantité de domaines et simultanément “ ? Comment interpréter le discours : vous avez deux mois pour négocier et aboutir, sinon on décidera par la loi ” ?
Prendre tout le monde de court, compte tenu de l’accumulation des conservatismes, des corporatismes, des pesanteurs en tous genres ?
Où est la “rupture” quand visiblement on n’a pas encore compris qu’une démocratie moderne est participative pas seulement représentative ?
Comment ne pas se souvenir, avec nostalgie, de la méthode Rocard sur quantité de sujets : la Nouvelle-Calédonie, la Contribution Sociale Généralisée ou la privatisation d’Air France ?

Pourquoi ne pas comprendre, une bonne fois pour toutes, que le peuple français n’est pas plus bête que les autres et qu’il peut accepter des réformes dès lors que les Français y ont été associés et qu’ils sont prêts à faire des sacrifices dès lors qu’ils ont le sentiment de justice ?

A quoi cela sert-il de se gausser de la baisse du chômage en ignorant que les dernières études montrent une augmentation de la pauvreté parmi les salariés ?. Peu importe que les gens gagnent 700 euros par mois (pour une personne seule, soit près de 4 millions de personnes aujourd’hui), l’essentiel (pour la Comm…) est qu’ils ne soient plus dans les statistiques du chômage…

Qu’y a-t-il réellement depuis un an qui constitue véritablement une rupture - vers une amélioration de quoi que ce soit, sur le fond d’une politique comme sur la forme et la méthode ?

On répétera, pour la X… ème fois dans ce blog, l’adage :
” Qui vit par - et pour - les medias, mourra par les médias. “

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” Penser l’impensable “, qu’ils disent maintenant …

23.03.08

Après avoir vilipendé les salaires des fauves,
pourfendu ceux qui transforment le monde en ” casino global “,
vitupéré contre les Etats qui, ” n’ayant plus d’argent “, investissent leurs réserves dans la Bourse,
après même avoir fait mine de croire que la régulation des marchés financiers était une farce,
qui aurait cru qu’un mois plus tard, nos éminents économistes,
qui n’ont jamais manqué une marche de condescendance
sur les incompétents en économie que nous sommes,
viennent nous dire ceci :

Editorial de Nicolas Barré, dans ” Le Figaro “(14.03.0 8) :

” Il faut savoir “penser l’impensable“, disait mercredi le numéro deux du Fonds Monétaire International, suggérant à demi-mot (sic) de nationaliser les pertes du système bancaire. (…)
La situation actuelle appelle une réponse globale. Il est minuit moins cinq. Il reste peu de temps pour penser l’impensable avant qu’il ne survienne.”

De Yves de Kerdrel, dans ” Le Figaro “(18.03.0 8) :

(…) ” A tout moment, cette crise, qui n’affecte pour le moment que le secteur financier, peut se transformer en une tornade qui dévastera l’économie mondiale.
On a déjà dépassé le stade du battement d’ailes de papillon cher à la théorie du chaos “.
(…)
” Il n’y a pas de capitalisme efficace sans une régulation adaptée. Il n’y a pas de vrai libéralisme si l’environnement ressemble à un “ laisser-faire.(…)
Il s’agit de s’interroger sur (ces) normes qui s’appliquent à 7000 sociétés cotées dans le monde. D’autant qu’elles n’ont été décrétées par aucun gouvernement. Elles ne sont issues d’aucun processus démocratique. Elles ont été émises et instaurées par un sympathique “club” de comptables aguerris regroupés au sein d’une institution internationale, l’IASB, qui n’a de compte à rendre à personne, mais dont les règles s’imposent à tous.
Il existe peu d’exemples au monde où une institution disposant d’aucun contre-pouvoir puisse de son propre fait changer les règles du jeu du capitalisme. Sans
(en) mesurer les conséquences dramatiques “(…)
” Ce n’est pas faire injure au libéralisme de souhaiter que les démocraties reprennent au plus vite la main sur la comptabilité, sans laquelle la confiance des investisseurs ne peut exister de manière durable.”

C’est “Le Figaro” qui va nous convaincre du bien-fondé de l’argumentaire de la Ligue Communiste Révolutionnaire : il faut recruter d’urgence Alain Besançenot comme éditorialiste du “Figaro”.

Dans le “Monde” du 21.02.08, Eric Laser écrit :

(…) ” Les outils de politique monétaire ont leurs limites. Les baisses de taux mettent des mois à se diffuser dans l’économie et ne sont qu’un moyen indirect de soutenir les emprunteurs.”(…)
” Une intervention de l’Etat sera peut-être nécessaire.”
(…) “Au Congrès, les parlementaires réfléchissent à la possibilité pour l’Etat de racheter massivement les prêts immobiliers.”

Toujours dans ” Le Monde ” (20-03-08), dans un article de C.Gatinois et A. Michel :

(…) Après ” l’étincelle des subprimes “, suivi de “ l’embrasement des banques “, qui entraîne la “ panique des marchés “, (…) ” l’action de la Réserve Fédérale américaine contribue à faire plonger le dollar sans juguler tout à fait la défiance envers les banques.
Et si le marché d’actions surnage, les investisseurs lui préfèrent les matières premières (pétrole, or, blé) considérées comme des valeurs-refuges. Les prix flambent.
(…)
” Comment sortir de la crise ? La solution pourrait être radicale, bouleversant même le modèle capitaliste américain. ” Si la crise dure et s’approfondit, les solutions passeront forcément par l’Etat, qu’il s’agisse de créer un fonds de défaisance ou de procéder à des nationalisations provisoires de banques en difficulté”, estime J.L. Mourier, économiste chez Aurel Leven.

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Donc, si l’on comprend bien (mais oui…), nous allons d’abord payer avec l’augmentation des denrées de première nécessité (blé, matières premières, pétrole, etc…), mais il se pourrait aussi que les contribuables payent une deuxième fois par les interventions de l’Etat, pour que les investisseurs - qui n’ont de comptes à rendre à personne (voir article précédent ci-dessus) - retrouvent la confiance. En eux-mêmes. cela va de soi.

De toute façon,
même si vous ne comprenez rien,
dites-vous bien : nous allons tous payer,
et plutôt deux fois qu’une.
On continue :
Dans le “Frankfurter Allgemeinde Zeitung” (Allemagne), le directeur de la Deutsche Bank, Josef Ackermann, affirmait le 19 mars :
(…) ” Nous ne devons pas oublier que les dirigeants des banques qui enregistrent de bons résultats gagnent des dizaines de millions d’euros par an. Les gestionnaires des fonds spéculatifs et des fonds d’investissement, quant à eux, gagnent encore plus. A l’heure actuelle, les dirigeants des banques se posent en défenseurs de la liberté du marché. Si l’édifice de la spéculation menace de s’effondrer comme un château de cartes, les banques d’émission et les contribuables devront le remettre sur pied. Dans l’intérêt de la communauté (ndlr : was ist das ?), l’Etat n’a rien d’autre à faire.
Toutefois , ces mesures de sauvetage sont préjudiciables à la réputation du secteur financier. Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il doit en rappeler à une régulation.”
Dans “L’Hebdo” (Suisse), Jacques Pilet rempile :
(…) La crise que nous vivons (…) fait éclater au grand jour toute une chaîne de mensonges, l’incompétence des dirigeants arrogants et obsédés par leur fortune personnelle, l’impuissance des banques centrales et la docilité des opinions publiques qui trop longtemps ont cru aux fables qu’on leur servait.
Mais le plus troublant
(ndlr : pour qui ?) est ailleurs. Les maîtres de la finance mondiale proclamaient une double foi : les Etats-Unis sont le modèle absolu de la réussite économique, le libéralisme absolu est l’avenir du monde. Cette approche théologique en prend un sacré coup…(…)
Personne ne peut croire que, par elles-mêmes, les banques ” mettront de l’ordre ” dans un système qu’elles ont détraqué par leurs acrobaties irresponsables. Personne ne peut croire que les opinions publiques accepteront longtemps encore de panser les plaies des géants en puisant dans les budgets publics.”
Les opinions publiques auront-elles le choix ?



Pourquoi faire un blog ?

21.03.08

Dans le cahier spécial du “Contre-journal” de “Libération”,
Le blog, notre gueuloir électronique “,
plusieurs écrivains tentent de déchiffrer ce qui les incite à entretenir un blog :

Emmanuelle Pagano :

Son blog

Mon blog (…) “c’est une sorte de carnet extensible. J’ai appelé la partie blog de mon site “ dans la marge ” parce que la marge, c’est l’endroit où l’on prend des notes, où l’on se corrige aussi, c’est tout ce qu’il y a à côté du texte lui-même. Et la marge ce n’est pas rien, c’est ce qui tient ensemble les pages d’un livre.”(…)
“Le blog est aussi une manière de classer les brouillons : il permet de trier dans la matière.”
(…)

Oui, y compris pour celles et ceux qui n’ont ni le talent ni le temps d’être écrivains : un blog peut exprimer les marges d’une vie quotidienne. Et on se surprend parfois à relire ce que l’on écrit plusieurs mois ou années auparavant. Et s’apercevoir que ce ne sont que des brouillons… et que, peut-être ce que l’on note dans les marges d’une vie justifiera un livre, qui sait ? Mais un livre ne se justifiera que pour y déposer ce qui aura résisté au temps.

François Bon :

Son blog

(…) Juste une petite vitrine sur mon atelier, comme on va boire un café chez le copain luthier. je n ‘aime pas le mot “oeuvre”. Dans celle de Kafka, il y a ses lettres, ses journaux, ses leçons de grammaire d’hébreu, ses conversations (…). Dans la haute solitude de Beckett, il y a les 3 000 lettres en 5 langues qu’il a laissées. Via Internet, on fait la même chose, mais à vue. La littérature dans la friction du monde. (…)

Oui, un blog n’est une oeuvre, mais des miettes de pensée et d’intuitions, qui ne sont que de vagues échos de tout ce qui est vécu et ressenti. Avec un minimum de désir de mettre en forme, car on n’écrit pas tout ce que l’on ressent, on n’écrit même pas tout ce que l’on dit. S’adresser à un public virtuel suppose qu’on parie sur l’intérêt qu’il peut y trouver…

Christophe Claro :

Son blog

(…) “Il n’est pas inutile d’aller houler (on ne vas quand même pas utiliser cet horrible mot de “surfer”) sur le triple-doublevé afin d’y découvrir des plate-forme pertinentes qui ne cherchent pas à jouer les prescripteurs ou les têtes de gondole.”
(Il faut) ” trouver les plus intéressantes dans la pléthore existante - mais bon, on a tous galéré au début dans les grande surfaces et les catacombes. Passé ce cap du défrichage, on est vite étonné (et bien souvent admiratif) devant le mélange de passion et de culture qui sévit dans ces eaux supposées troubles.
En plus, de ne pas être bridés par l’espace alloué ou le calendrier
(…).
Un gueuloir électronique, une carte blanche du tendre et du moins tendre.
J’ai récemment installé un compteur pour connaître le nombre de visiteurs sur mon blog
(…)
C’est très édifiant. Environ cent trente deux personnes le visitent par jour
(…) et la plupart n’y aboutissent par erreur après avoir recherché des vocables que la décence m’empêche de reproduire ici.”

Oui, un blog c’est d’abord l’exercice d’une liberté, après avoir “plongé” dans un “océan de l’inutile” - mais non sans y avoir découvert par hasard des blogs de photographes absolument exceptionnels.
Quant aux statistiques, elles sont effectivement illusoires, puisque la recherche par mot-clé rend l’exercice totalement aléatoire. Celui ou celle qui fait un blog d’abord et uniquement pour être lu se désespérera très vite, surtout si il-elle n’a rien d’autre à dire que la recette de cuisine ou le film de la veille au soir.
C’est très curieux un blog : on fait peut-être un blog d’abord pour soi-même, les notes du parcours, les brouillons, les évènements marquants pour soi - et peut-être que cela en intéressera d’autres. On dit toujours que le succès d’un blog, ce sont les commentaires : oui et non… pourquoi le billet de ce blog “Le droit de ne pas être père”, du 12 mai 2006 reçoit toujours des commentaires (44 à ce jour) et d’autres billets, aucun… alors que le nombre d’ouvertures dépasse largement celui du précédent ?
On a aussi l’exemple de blogs époustouflants de commentaires de tous côtés, de tous sujets, même en-dehors du thème traité dans le billet - une sorte de nouveau ” salon où l’on cause”… Le plus étonnant est celui, “Big Picture”, de Corinne Lesnes, correspondante du “Monde” à New York, blog fort intéressant, mais qui a parfois autant de commentaires, et par centaines, lorsqu’elle fait un billet pour signaler qu’elle part en vacances, que lorsqu’elle traite une information américaine particulière (toujours pertinente, même si souvent simplement anecdotique).

Laure Limongi :

Son blog

” J’aime l’extrême liberté du support et j’essaie, comme dans on écriture, de détourner les outils et les genres. J’aime l’immédiateté et l’accès libre, anonyme. Lancer quelques crus maison dans la mer d’Internet.(…) C’est un espace indocile, hétérogène, non systématique, à la fois impulsif et maîtrisé, comme je les aime.(…)
Internet est déjà un présent de l’écriture, un lieu d ‘expérimentation et de diffusion essentiel
.(…) C’est une l’alternative aux pressions économiques du marché de l’édition. Un océan où l’on déniche des trésors. Quant à l’avenir… j’ai du mal à accepter la notion de livre numérique (comme) strict remplacement du livre par un PDF téléchargeable.(…)
Car pour moi, texte en ligne n’est pas synonyme de livre. Je suis très attachée à l’objet, à sa matérialité, à son format, au grain de son papier aux caractères choisis
(…)
Le papier brûle, l’ordinateur plante. J’ai toujours aimé jouer avec le feu.
(…)

Charles Pennequin :

Son blog

(…) ” Internet, c’est comme faire des ronds dans l’eau. (…) “ Internet est le brouillon d’un livre, quelque chose à agencer, à mettre en place, ou à laisser tel quel… C’est comme faire des improvisations chez soi ou des gammes (ou des grimaces devant le miroir !). (…) “ L’écriture est ma seule liberté, c’est ma vie libre. J’ai tout accepté dans la vie pour écrire, c’est-à-dire pour qu’on me foute la paix. “

Bien vu, et notamment par celui qui alimente ce blog, n’ayant ni le talent, ni le temps, ni pour métier d’écrire, et qui cherche par son blog à sauvegarder et à fixer quelque part, les impressions, coups de coeur, réflexions, coups de gueule, et miettes de lectures d’ ici et là, qui ont de l’importance ou de la valeur à ses yeux - et qui en fait ainsi profiter celles et ceux qui tombent dessus par hasard dans une recherche par mots-clés - même s’ils ne sont pas toujours utilisés dans le sens recherché…

Eric Chevillard :

Son blog

(…) ” L’immédiateté de la publication sur un blog est une révolution. Les possibilités d’intervention sont infinies. J’ai toujours pensé que l’écriture était une forme de contre-attaque ou de riposte et ce mode de diffusion permet à la réaction de porter en temps réel.(…)
” Ces petites écritures absolument libres de toute injonction (y compris de la forme) me rendent aussi euphorique que mes premières tentatives poétiques à l’adolescence.
(…)
” J’ai opté pour un dispositif léger que je reconduis chaque jour assidûment : trois fragments brefs à tonalité le plus souvent humoristique, qui peuvent être des micro-récits, des aphorismes, des réflexions diverses, notes ou formules poétiques,
(…) en suivant quelques fils aussi afin que se construise jour après jour un livre, car il y aura un livre.(…)
” I
nternet ne saurait en effet dans l’état actuel des choses se substituer à l’édition traditionnelle. On va lire le billet du jour sur les blogs que l’on suit, mais les archives sont finalement aussi peu visitées que les caves ou tiroirs où elles étaient précédemment stockées. La lecture reste inconfortable.
(…)
” De nouvelles habitudes de lecture s’ensuivront…
(…) De nouvelles pratiques éditoriales aussi verront le jour, c’est inévitable.
Pour moi qui entre dans une papeterie comme d’autres dans une confiserie, en salivant, je ne me lasserai jamais des livre de papier. Je pense qu’il en va de même pour les écrivains de mon âge qui s’aventurent sur Internet. Nous sommes des conquérants exaltés mais déjà nostalgiques du pays natal.”

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Un blog ?

Immédiateté et perennité,
(que reste-t-il quand on a tout tamisé ?)

Intuition et langage,
face à des “excès de réalités”
quand on a la chance de parcourir le vaste monde

Liberté et contrainte,
et choisir de dire, sans jamais dire “je”

Image et texte ,
l’un-e ne remplaçant pas l’autre

Se retirer du monde (voir ceci)
pour mieux l’appréhender

Foutez-moi la paix,
mais j’aimerais quand même vous signaler ceci...
ou encore cela.

Résister au bastringue de la communication ambiante
et courir après les vraies étoiles.

Un blog, c’est, somme toute,
une manière de plaisir dans un environnement de procédures et de charabia
un espace de gratuité dans une société du ” how much ?
un espace de silence où l’on peut poser son propre sens des mots,
et, à défaut, citer ceux et celles qui le disent mille fois mieux qu’on ne saurait le dire.

Si c’est lu, tant mieux ; si ce n’est pas lu, tant pis,
Si ça plaît, tant mieux ; si ça ne plaît pas, tant pis.
Avec tout l’humour que supposent les choses sérieuses.

” Dans le désert,
les mots ont un contours net.”

(Lawrence d’Arabie)

” Le rêve est donné à ceux
qu’une âme vigilante
empêche de dormir. “

(Edmond Kaiser)


Le pouvoir rend con.

19.03.08

Une nouvelle génération de Tibétains, qui ne se satisfait pas d’”attendre Godot” pour voir respectée l’identité du peuple tibétain, se révolte, dans la violence, contre le pouvoir central chinois.

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Et voilà que le gouvernement chinois accuse le Dalaï-Lama d’avoir fomenté ces révoltes violentes : lui qui, depuis plus de 50 ans, prône “urbi et orbi” la non-violence…
Une idée n’a-t-elle pas effleuré ne serait-ce qu’un seul cerveau dans cette Assemblée Populaire ? L’idée, par exemple, qu’il eût été d’une intelligence élémentaire de profiter d’avoir en face de soi un leader non-violent et charismatique, que le monde entier vénère, pour tenter un compromis auquel il faudra bien arriver ?

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G.W.Bush : restera dans l’histoire comme un des chefs d’Etat les plus irresponsables et incompétents que l’humanité ait portés.
Il vient de faire une conférence de presse (ce 19.03.0 8) pour justifier - encore et encore - la guerre en Irak, tandis que son vice-président, l’ineffable Dick Cheney, affirmait avant-hier à Bagadad, que les progrès sur le terrain étaient “phénoménaux”..

Du témoignage de Patrice Claude, correspondant du “Monde” à Bagdad, on a pu entendre ce matin, sur France-Culture, que l’armée américaine a mandaté la (trop fameuse) société privée de mercenaires “Blackwater” pour assurer la protection des personnalités entre l’ aéroport de Bagdad et la fameuse ” zone verte ” au cente-ville.
Distance : 16 kms. La société privée, affirme Patrice Claude, facture la prestation à 7 500 US Dollars (sept mille cinq cents dollars) par personne.
Autrement dit, 5 ans après la chute de Saddam Hussein, et avec 155 000 soldats, l’armée américaine est incapable d’assurer la sécurité de quiconque, sur les 16 kms de route entre l’aéroport et le centre-ville de Bagdad…

Patrice Claude ajoute qu’aujourd’hui, la moitié des enfants en âge scolaire primaire ne vont plus à l’école, que 18 % des femmes irakiennes sont veuves, que le chômage, officiellement affiché à 25 %, est en réalité de plus de 50 % de la population active, que le Premier Ministre irakien se plaint sans cesse que ses ministres, haut-fonctionnaires et députés élus se planquent à Amman (Jordanie) la plupart du temps (sous tous les prétextes possibles et imaginables).
Et surtout qu’il n’est pas exclu que les ” dégâts colatéraux ” de cette guerre sur la population civile aient des conséquences plus graves que celles de l’embargo dans lequel le pays a été maintenu par les Nations Unies pendant près de dix ans.
Nul ne peut dire combien de morts irakiens cette guerre aura fait depuis 2003 (un e étude publiée par le magazine “The Lancet” fait état de 655 000 morts) et les médias américains sont interdits de reportage sur le retour des “body-bags” des 4 000 soldats US morts au combat.

Mais le noyautage des médias est tel qu’on n’en saura rien : l’opinion publique est maintenue derrière ses hublots bien calibrés :

Ce sinistre petit cancrelas de G.W.Bush vient encore de déclarer, dans sa conférence de presse du 19.03.08 , que la situation en Irak était un “succès stratégique majeur”
On en connaît qui auraient dit : ” Casse-toi, pauvre con !” pour moins que ça…

Le même G.W.Bush a tout fait, au fil des huit dernières années, pour torpiller l’action des Nations Unies, et notamment le multi-latéralisme dans le débat sur les droits de l’homme, pour torpiller la Cour Pénale Internationale ; il a refusé une loi sur l’aide à 19 millions d’enfants américains (pour des raisons budgétaires - sic), a explicitement justifié encore récemment l’usage de la torture en mettant son veto à un projet de loi du Congrès.
Il reste 307 jours avant la fin de son mandat, et pour voir disparaître cette tâche noire sur l’histoire et l’idéal américains.

Italie : le candidat Berlusconi (dont la fortune personnelle est estimée à 11, 7 milliards d’euros), lors d’un direct télévisé, a vivement conseillé à une de ses interlocutrices, en situation précaire, d’”épouser un millionnnaire”, protestant ensuite que son humour n’était pas apprécié. Pauvre type…

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Comme disait Edmond Kaiser :

“La peur que les puissants inspirent disparaît dès qu’il est manifeste qu’en réalité, que ce sont eux qui ont peur. Ils ne sont qu’apparatchiks, leur appareil n’est qu’apparat, ils ne sont forts que de leur force. Inversement proportionnelles, en ces combats, la faiblesse du fort et la force du faible.(…)
” Ingérence maximum dans les affaires de l’humanité, sur toute la terre.
Irrespect actif des irrespectables traditionnellement respectés.
(…)
Reprendre à notre humble mesure, notre âme, notre conscience, nos pouvoirs des mains indignes auxquelles nous les avons confiées.
(…)
Notre force, devant ces gens qui détiennent le pouvoir (des mégaphones à kilomètres cubes de baratin), c’est de n’être rien du tout, nous pouvons donc les terroriser.
Car l’attribut essentiel du pouvoir, c’est la trouille. De le perdre.
(…)
En cognant sur la tête des grands, on fait du bois pour les petits.”

Voir aussi ces billets précédents sur ce blog :
” La politique ? un hôpital de fous” (Blaise Pascal)
ou encore
“Le reste muet de la politique” (Michel Foucault)


David Grossman : écrire pour survivre

15.03.08

Lors de “Matins de France-Culture” (14.03.08), dialogue entre Ali Badou et David Grossman, écrivain israëlien, (avec interprétation simultanée) , après la parution de son dernier livre “Dans la peau de Gisela” (Seuil) où il analyse les liens entre politique et création littéraire. Transcription d’un extrait de l’interview :

” Vous venez au Salon du livre pour rencontrer des lecteurs ? Parler de vos romans ? Donner envie de lire ?”

” En général, quand un écrivain vient d’Israël, on parle directement avec lui de politique, mais nous, les écrivains, nous voulons raconter une histoire, essayer de raconter une bonne histoire, et même dans un certain sens, que nous surmontions la situation de violence, la situation qui, comme un récit, dévore le corps et l’âme. Ecrire sur les choses, ce qu’on a pas le temps de faire d’habitude lorsque la guerre se déroule…

“Quelles choses ?…”

” Eh bien, personnellement au cours des dernières années, je ne voulais pas que ” la situation ” fasse disparaître les choses importantes, les relations entre parents et enfants, les relations entre homme et femme, etc (…)
Principalement je voulais tourner le dos à la violence, aux craintes, aux peurs, essayer de trouver une voix intérieure, personnelle, apaisée. Et c’est parfois effrayant, car il y a tellement de violence et de sang autour de moi … m’enfermer dans une pièce et d’écrire sur les choses les plus intimes de la relation familiale, ce qu’est d’être un enfant, ce qu’est d’être un parent… et pour moi écrire a toujours été une façon de respirer mon propre être, dans une situation où l’air est vraiment très mauvais. Dans une situation où il y a des problèmes de langue … et même en tant que citoyen, j’ai des problèmes de langue, parfois…

” Des problèmes de langue, comme citoyen ? Expliquez-nous ça…”

” Je pense que la première chose que les institutions, l’armée, le gouvernement, le judiciaire, la première chose qu’elles prennent en main, c’est la langue, qu’elles déforment, et au lieu d’utiliser une langue qui décrit la réalité, elles créent une langue qui sépare le citoyen de la réalité.

” C’est partout, dans toutes les zones de guerre … il y a création d’une langue dont le rôle est de cacher l’horreur, parce que la majeure partie des citoyens sont des gens moraux : il savent très bien au fond d’eux-mêmes lorsqu’ils font des choses qui ne sont pas bonnes, et ces grandes institutions tentent de les protéger ou de leur cacher ce qu’ils font, et donc elles fabriquent, elles créent une langue, dont le but est de permettre aux citoyens de vivre en paix avec les choses les plus horribles.

Je crois que le rôle de l’écrivain est d’appeler les choses par leur nom, de ne pas utiliser de slogans ” collés “, de ne pas se soumettre aux clichés, parce que si on parle par clichés, finalement on ne dit rien, et celui qui écoute n’entend rien non plus : on échange entre soi une monnaie que tout le monde accepte mais qui veut dire finalement : ” on ne va pas en parler “. Et donc j’espère que chaque fois que j’appelle les choses par leur nom, par leur prénom…quand j’ai écrit ce livre, ou cet article, j’ai soudain senti que je cesse d’être une victime de la situation, senti que j’ai une liberté face à la réalité.

Une des libertés, un des droits que nous avons, c’est d’écrire par nos propres mots la tragédie dans laquelle nous sommes. Si nous faisons ainsi, nous cessons d’être des victimes.

Ne pas être victimes dans la situation où nous sommes, c’est quelque chose de très important. Lorsque c’est vraiment quelque chose de terrible, à laquelle nous nous soumettons tous, le fatalisme, nous, les Israëliens et les Palestiniens, le sentiment qu’il n’y a rien à faire pour changer, que nous sommes condamnés à vivre et à mourir par l’épée, et jusqu’à la fin des temps.

Alors, j’écris… il y a une alternative : quand je crée un personnage, je sens soudain combien il y a de possibilités, de possibles : choisir entre ceci et cela… me tourner vers celui-ci ou vers celle-là… Là véritablement, l’utilisation d’une langue fine, détaillée, me montre à quel point il y a d’autres dimensions possibles, à quel point je ne suis pas condamné à être enfermé dans une situation.

Je dois vous dire que lorsque je le fais, lorsque j’écris ainsi, lorsque je sens que j’écris correctement, soudain, je sens que je respire des deux poumons, je ne suis pas contracté, je ne suis pas handicapé, et comme je l’ai dit, ne pas se ressentir comme victime, sentir que j’ai une possibilité de changer mon destin, qu’il y a une alternative à la situation. C’est la meilleure des choses qu’on puisse se souhaiter dans la situation actuelle.”

Pas de commentaires sur un discours qui se suffit à lui-même.

Voir un billet précédent de ce blog : “Quand les écrivains écrivent sur l’écriture” .


Le MODEM, arbitre avec la balle au centre ?

11.03.08

Il vaut mieux s’abstenir totalement des médias dans les 24 heures qui séparent les résultats d’une élection municipale ou législative, de la date-limite à laquelle les alliances se marchandent pour le deuxième tour.

Un candidat MODEM s’allie avec un candidat UMP, probable vainqueur à Toulouse, “pour ne pas rester spectateur pendant 6 ans”. Une autre candidate MODEM, à Paris, se plaint du refus d’alliance du candidat socialiste.
A priori, c’est à pleurer : on donne l’impression qu’on penche du côté qu’on va tomber, c’est-à-dire du côté où la soupe est bonne.

Changeons de lunettes : ne serait-ce pas le prix à payer pour la démocratie dont une des difficultés - contradictions ? - est de dégager une majorité tout en veillant à respecter la diversité des sensibilités et des opinions des électeurs ?

Le MODEM est dans sa logique de ne pas donner de consigne nationale de ralliement d’un côté ou de l’autre, ayant proclamé quotidiennement pendant la campagne présidentielle que l’affrontement gauche-droite ne pouvait constituer les seules alternatives, et que l’intérêt public suppose de “chercher les meilleurs là où ils sont, et de quelque côté qu’ils viennent“. Et il y a autant d’excellent-e-s maires à gauche qu’à droite…

Source photo

La lecture - par hasard - d’un article dans le “Monde” (21.02.08, page 24) donne un éclairage discret mais plus fin sur les ré-a-li-tés de la gestion de l’intérêt public.
Extraits des pages spéciales sur les municipales à Dijon, dont l’interview du maire socialiste F.Rebsamen (avant sa ré-élection de dimanche) :

” On dit que les clivages gauche-droite s’affaiblissent. Ce n’est pas seulement l’affaiblissement des idéologies. C’est aussi parce que 80 % des communautés d’agglomération sont co-gérées par la droite et la gauche. Et comme cela fonctionne, cela a un impact sur les gens. (…)
Dans un conseil municipal, on peut imposer le fait majoritaire. Les minorités ne sont là que pour des questions de transparence. Au fond, on peut être dans une démocratie assez brutale.”

Tout l’inverse, selon lui, d’une structure intercommunale, amenée à fonctionner, “ à l’européenne “, par négociation, par “ consensus “. Des élus de droite, du centre, de gauche ou de nulle part doivent s’entendre pour défendre les mêmes projets. Et fermer la porte au vieux clivage gauche-droite, même si celui-ci revient parfois par la fenêtre.

En moins de dix ans, depuis l’adoption, en 1999, de la loi sur l’inter-communalité, le pouvoir a changé de mains. ces communautés “ urbaines ” ou de “ communes” ou d’” agglomération ” ont pris le relais des villes dans l’organisation et la gestion des transports, de l’environnement, du logement ou de l’aménagement,(…) des questions universitaires et de développement économique.

Avec un paradoxe toujours latent : les compétences de ces assemblées s’étendent alors que leurs membres ne sont pas élus au suffrage universel direct, mais désignés par leurs conseils municipaux.” Dans les négociations pour constituer des listes, les postes de vice-président du “Grand Dijon” sont aujourd’hui très demandés “, sourit F.Rebsamen. A droite comme à gauche.”

Comme une étrange impression suinte de ces commentaires : comme si le débat démocratique et médiatique avait pour but de canaliser la violence intrinsèque de toute société, dans un “bal des faux-culs”toujours renouvelé, en la noyant dans les campagnes de communication et les “storytellings” des uns et des autres, alors qu’en réalité, la véritable gestion se fait au niveau d’une forme de “coopération”, moins visible, moins spectaculaire, mais plus efficace, qui n’empêche pas la confrontation, avec la contrainte du compromis.

Source photo

C’est comme s’il fallait une bonne pièce de théâtre pour qu’ensuite tout le monde se retrouve autour de la table.

Dire cela, est-ce avoir perdu une occasion de se taire ?
Ou “est-ce ainsi que les hommes vivent ?


Trafics d’organes, “vraie-fausse” légende urbaine

16.02.08

Selon ” Le Monde ” du 11.02.08 :

” Le docteur Amit Kumar, 43 ans, a été arrêté le 7 février dans un hôtel du sud du Népal(….), soupçonné d’être à la tête du plus grand réseau de trafic d’organes jamais démantelé dans le pays.
D’après les autorités locales, entre 400 et 500 personnes auraient été opérées sous la contrainte et clandestinement, puis leurs reins transplantés sur des patients étrangers, au cours des huit dernières années.
(…) Déjà arrêté pour des faits similaires à Bombay en 1993, il avait finalement été libéré sous caution, avant de reprendre ses activités sous une autre identité.”(…).
Les policiers “ont retrouvé sur lui 18 900 dollars et 145 000 euros en liquide, ainsi qu’un chèque de 936 000 roupies ( 17 500 euros). Interpol avait émis un avis international de recherche contre lui le 1 er février pour “transplantation illégale de reins, escroquerie et complot criminel” après la découverte dans la banlieue cossue de Delhi, d’une maison reconvertie illégalement en clinique. Contre la promesse d’un travail bien rémunéré, les victimes - souvent des migrants issus de régions pauvres - étaient emmenés dans des résidences où elles devaient subir des opérations, de gré ou de force. Dans le meilleur des cas, elles étaient payées environ 900 euros pour le don de leurs reins. Les receveurs d’organes, de riches Indiens ou des étrangers, payaient jusqu’à 40 000 euros la greffe. ”
Les perquisitions ” ont montré que 48 étrangers, originaires de Grèce, des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, attendaient d’être opérés dans l’une des cliniques illégales du docteur Kumar.”

 

Extraits d’un exposé de l’Abrincate en 2004,
dans le cadre d’un Séminaire international sur les Trafics d’enfants,
et intitulé :
” Y a-t-il quelque chose derrière la légende urbaine”
?

” Le thème des trafics d’organes est un sujet toujours très attendu : il crée les fantasmes les plus fous, mélangeant la plus haute technologie - si ce n’est la science-fiction - et la barbarie.
Il suscite à la fois la répulsion et la fascination malsaine la plus sordide.

Les tafics d’organes sont présentés comme la “légende urbaine” et illustrent ce type même de rumeur collective qui se répand pour des motifs très complexes, mais rarement fondées sur des notions et des faits objectifs.
Des journalistes ont parfois procédé à des enquêtes présentées comme sérieuses et documentées - mais toujours par des témoignages et rarement par des faits. On a même vu, sur ce sujet précis, des Prix de Journalisme décernés, pour ensuite être retirés, suite à des procédures judiciaires…

Les journalistes posent toujours la même question : “ Avez-vous des preuves ? “.
Il faudrait peut-être se poser une question préalable : Dans le domaine des trafics d’organes, qu’est-ce qu’une preuve ? “. Dans les autres formes de trafics d’êtres humains, les personnes victimes peuvent être retrouvées (enfant adopté, enfant mendiant ou exploité par le travail agricole à l’étranger, etc). Si les trafics d’organes supposent la mort du donneur, et si la règle appliquée est celle de l’anonymat du donneur, comment s’étonner de la difficulté d’obtenir de preuves ?

Rappelons ici quelques notions de base :

Qu’est-ce qu’un Fait ?

Désigne une circonstance qui tombe sous l’un des cinq sens.
Les faits sont les circonstances qui ont joué un rôle et dont le tribunal est saisi.
Il incombe aux parties d’énoncer et de prouver les circonstances qu’elles allèguent comme fondant leur prétention.

Cette énonciation des circonstances forme le cadre du litige dont le juge ne peut sortir : il ne peut fonder sa décision sur des évènements dont il aurait appris l’existence autrement que par les déclarations ou les écrits des parties et la réalité ou le sens desquels elles n’auraient donc pas été en mesure d’apporter la contradiction.”

Qu’est-ce qu’une Preuve ?

” Elément ou document permettant d’établir la réalité d’un fait ou d’un acte juridique (ex : écrit, aveu, témoignage,etc).
Une preuve de base est
ce qui ne doit pas suggérer qu’une meilleure preuve soit possible.
Tous les modes de preuve (écrits, témoignages, analyses scientifiques,etc) sont admis devant le juge à condition qu’ils aient été recherchés et produits dans le respect des règles de droit. Le juge apprécie en toute indépendance la valeur des preuves qui lui sont soumises.
L’établissement des preuves résulte souvent de la concordance d’éléments matériels, factuels et/ou d’informations et/ou de témoignages, qui doivent idéalement pouvoir être prouvées indépendamment les uns des autres.
La preuve de la simple présence d’un individu dans un lieu n’est pas en elle-même une preuve de culpabilité dans un acte criminel.
Une simple identification visuelle de l’agresseur peut toujours être discutée.”

“Seuls l’auteur, la victime ou le témoin direct savent réellement ce qui s’est passé.
Toutes les autres personnes ne savent en réalité de l’acte que ce qu’elles en ont entendu dire.”

Partant de ces définitions rigoureuses, si la collecte d’organes suppose la mort du donneur, et si la règle de l’anonymat du donneur est respectée, d’où peut venir la preuve ?
Si les trafics d’organes sont une “légende urbaine” et s’il est difficile d’établir des preuves, peut-être est-il nécessaire de fonder les investigations sur d’autres présupposés et représentations, autrement dit “changer de lunettes”…

Les trafics d’organes sont un fantasme de la ” fascination du pire ” et, simultanément, un aveuglement sur des pratiques évidentes et connues…

Source photo : www.ouziel.blog,com

 

D’abord quelques informations générales :

1 - Depuis 30 ans, d’énormes progrès technologiques et médicaux ont été accomplis, tant dans la conservation des organes prélevés que dans les techniques chirurgicales : du stade expérimental, on est passé au stade de la routine, avec un taux de survie de 70 à 75 % sur les 5 années qui suivent une greffe.

2 - Si le terme d’organes suggère spontanément le coeur, les reins, la cornée, etc… il faut rappeler que tous les textes juridiques internationaux parlent des “organes et tissus humains” ; en effet, il y a aussi - et surtout - les éléments “renouvelables” du corps humain, le sang , la peau, ou encore la moelle osseuse, qui ne supposent pas nécessairement des interventions chirurgicales lourdes - et encore moins le décès du donneur - mais qui peuvent être beaucoup plus lucratives, notamment dans le cas de maladies rares.

3 - Il n’y a rien de moins clandestin que la vente de reins par des donneurs adultes vivant dans des conditions misérables de pays pauvres. Cela peut rapporter au donneur, 2 000 à 3 000 US dollars, alors que le coût d’une greffe pour le receveur peut être de 15 à 20 000 US dollars, et jusqu’à 100 ou 150 000 US dollars dans une clinique de pays riche.

4 - En Europe occidentale, 40 000 personnes attendent une greffe de reins sur 120 000 patients contraints de suivre un traitement par dialyse - et les compagnies d’assurances confirment qu’une greffe de rein est moins coûteuse qu’un traitement par dialyse à vie..
Il semble par ailleurs établi que si, actuellement, l’attente pour une greffe de rein est en moyenne de 3 ans, elle sera de 10 ans dans les vingt années à venir.

5 - Des enquêtes effectuées et des témoignages collectés, parcellaires mais plausibles, il est faux de penser que les trafics d’organes supposent le transfert des organes prélevés vers des cliniques étrangères qui procèdent aux greffes. Ce sont les patients des pays riches qui se déplacent vers les cliniques privées des pays pauvres - ou des pays riches.
Par ailleurs, des témoignages confirment qu’on offre à des jeunes adultes (par exemple, d’Europe de l’Est) un voyage, tous frais compris, dans les pays des receveurs, où les transplantations sont techniquement possibles, contre rémunération annoncée ou non … et versée ou non…

6 - Dans un contexte de ” demande ” exponentielle face à une ” offre ” légale limitée, certaines données culturelles ou religieuses peuvent accroître la “tension sur le marché ” des donneurs vivants, lorsque la coutume interdit de prélever quoi que ce soit sur des personnes décédées.
Dans certains pays, la notion même de “mort cérébrale” n’est ni établie ni acceptée.
Il n’est de plus pas nécessaire d’invoquer des motifs religieux : dans tous les pays, et pour une partie du public, le prélèvement sur une personne décédée est un tabou, ce qui ne peut qu’augmenter la pression pour solliciter des donneurs vivants.
Ce qui n’a rien d”illégal, dès lors qu’il n’y a ni contrainte, ni but lucratif.
Il faut aussi rappeler que dans nos pays occidentaux, le prélèvement d’organes (par centaines) sur des personnes décédées, sans leur autorisation de leur vivant, ni celle de leurs familles, a fait l’objet de scandales à répétition.
On fantasme toujours sur les trafics d’organes, alors que régulièrement, ils nous “crèvent les yeux” - si l’on ose dire…

Sachant donc que la demande dépasse l’offre sur un marché de plus en plus tendu, et sachant que les opérations les plus lucratives ne sont pas nécessairement ni les plus spectaculaires ni les plus dangereuses pour les donneurs, il se développe aujourd’hui un “tourisme de transplantation” qui n’est en réalité qu’un marché du désespoir :
- d’un côté, le désespoir des receveurs potentiels, prêts à se rendre n’importe où et à n’importe quel prix ;
- de l’autre côté, le désespoir des donneurs potentiels qui espèrent gagner d’un coup ce qu’ils ne parviendraient jamais à économiser pendant toute une vie de travail.
Autrement dit, un marché hyper-lucratif de la volonté de survivre.

D’où la question : est-il tolérable de laisser se développer les transplantations exclusivement sous la forme d’un marché ?
La santé des riches se monnaye-t-elle sur la santé des pauvres ?
Q
uel ” marché ” va s’occuper de la santé des donneurs ?

On sait, par ailleurs, que dans quantité de pays pauvres, 30 à 40 % des enfants qui naissent n’ont pas d’état-civil à la naissance, et que dans des régions entières de migrations, choisies ou forcées - comme dans les trafics - des centaines d’enfants perdent toute identité, tout lien familial, ou sont encore abandonnés dans les maternités, orphelinats ou autres institutions, et parfois sans enregistrement à l’admission ?
On mentionnera ici, selon des témoignages directs (disponibles sur demande) que nous avons reçu, dans tel pays asiatique, que les fillettes abandonnés sont “testées” à l’arrivée (dans les “Reception Centers”) et ne sont enregistrées comme admises dans l’institution que si elles sont en parfaite santé (et donc adoptables pour l’étranger…), les autres étant laissées abandonnées jusqu’à ce que mort s’en suive par inanition.
Personne ne les connaît, personne ne les réclamera, personne ne les soignera…
Le ” système “, ainsi institutionnalisé, fait en sorte que leur disparition peut se faire en toute impunité.

Inutile de retomber dans les fantasmes que l’on dénonce par ailleurs dans cette présentation : le pire n’est jamais sûr, mais il suffit que le pire soit possible pour s’en inquiéter, non ?
Tant qu’on y est … puisque l’époque est au “principe de précaution” sur la disparition des espèces animales en danger…

 


Documents utiles de référence :

- “Transplantations d’organes et de tissus humains “ (O.M.S. - 2004)
- www.organswatch.org (en anglais - nombreux liens)
- www.droit-technologie.org (”Trafic d’organes sur le Net”)
- “Coertion in the kidney trade“, de Elaine Pearson (document GTZ en anglais)
- “Economics and Ethics of Markets of Human Organs” (de Henry Hansmann, Yale - en anglais)
- “The Global Traffic in Human Organs“, de Nancy Scheper-Hughes, Berkeley - en anglais)

 

Voir aussi un précédent billet de ce blog sur ce sujet :
” Dons d’organes aux enchères médiatiques ”

 


Petits diamants philosophiques

8.02.08

De l’ouvrage cité dans un billet précédent de ce blog, où Christian Delacampagne dialogue, au début des années 1980, avec des philosophes à propos de leurs engagements respectifs, ces petites lucioles :

Question de Ch.Delacampagne à Emmanuel LEVINAS :
” Pour moi qui ne suis pas juif, j’avoue que j’ai du mal à
entendre la notion de peuple juif comme peuple élu…”

Réponse d’E. Lévinas :
” L’élection ne privilégie pas. L’élection n’a qu’un sens moral.
L’homme moral, c’est celui qui, dans une assemblée, fait la chose qu’il y a à faire. Là, il s’élit.
Le prophète, celui qui revendique la justice, il n’est pas élu par les autres, il est élu parce qu’il a entendu l’appel le premier.
C’est à tort qu’on a pu ressentir l’élection comme un privilège. Certes, pendant la persécution, elle a pu être un élément de consolation, et cette conscience d’élection a pu devenir égoïste.
Mais il ne faut pas, j’y insiste, voir cette notion comme une prérogative. Le prophète Amos dit : ” C’est vous seules que j’ai choisi entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi je vous demanderai compte de toutes vos fautes.”

C’est probablement dans ce sens culturel très précis que le titre de “Juste” (celui/celle “qui fait ce qu’il y a à faire“) est régulièrement attribué à des anonymes qui ont sauvé quantité de Juifs sous le nazisme.
Notion religieuse qui, cependant, ne saurait en aucun cas “justifier” les comportements de l’Etat d’Israël… qui se conduit comme n’importe quel autre Etat.

Question à Vladimir JANKELEVITCH :
” Pouvez-vous nous dire ce qui vous émerveille aujourd’hui ?”

Réponse de V. Jankelevitch :

” Il n’y a pas lieu de demander à quelqu’un : quelles sont les choses qui vous émerveillent ?
On ne s’émerveille pas parce qu’il y a des choses merveilleuses.
La capacité de s’émerveiller est une capacité que chacun a en soi et qui naît de rien, n’importe où, n’importe quand.
On s’émerveille de la banalité, du jour qui se lève, du soleil qui se couche, de la couleur du ciel, et c’est quand il est injustifié que l’émerveillement est le plus miraculeux, le plus philosophique.”

Question : ” Les sujets d’épouvante et d’ennui sont nombreux… Comment peut-on encore trouver la force, ou la simplicité, de s’étonner, de s’émerveiller ?
” Les sujets d’émerveillement ne viennent pas en déduction des sujets d’ennui, ni par soustraction. Aucun bilan à établir : une arithmétique de l’agrément et du désagrément serait absurde ; on peut être émerveillé même si le passif l’emporte. L’ordre de la qualité exclut toute pesée.”

On est en droit de s’émerveiller de tomber par hasard sur un phrasé qui exprime aussi simplement et aussi brièvement ces “petites choses de la vie” qui nous sont essentielles.

De Jacques DERRIDA :

” Le milieu dans lequel j’ai commencé à écrire était très marqué, voire ” intimidé ” par le marxisme et par la psychanalyse dont la revendication scientifique était d’autant plus violente que leur scientificité n’était pas assurée. Cela se présentait un peu comme l’anti-obscurantisme, les “Lumières” de notre siècle.
Sans jamais rien faire contre les “lumières”, j’ai essayé, discrètement, de ne pas céder à l’intimidation. Par exemple en déchiffrant la métaphysique encore à l’oeuvre dans le marxisme ou dans la psychanalyse, sous une forme qui n’était pas seulement logique ou discursive, mais parfois terriblement institutionnelle et politique.”

Il est vrai qu’étudier et enseigner la philosophie dans les années 1970 laissait peu de marge entre le marxisme et la psychanalyse ambiants…
Et il ajoute :

” Penser la nécessité de la philosophie, ce serait peut-être se rendre en des lieux inaccessibles. (…) Je ne suis pas sûr que cela soit simplement possible et calculable, c’est ce qui se dérobe à toute assurance, et le désir à cet égard ne peut que s’affirmer, énigmatique et sans fin. “ (…)
Il y a le ” système “ (philosophique) et il y a le texte, et dans le texte des fissures ou des ressources qui ne sont pas dominables par le discours systématique : à un certain moment, celui-ci ne peut plus répondre de lui-même. Il entame spontanément sa propre déconstruction. D’où la nécessité d’une interprétation interminable, active, engagée dans une micrologie du sclapel à la fois violente et fidèle…”

Il est effectivement rassurant qu’aucun système n’échappe au “mystère” : ” ce devant quoi on ne peut que se taire“.

De Michel SERRES :

” Pourquoi suis-je philosophe ? A cause de Hiroshima, il n’y a point de doute.
Hiroshima est l’acte premier qui a organisé toute ma vie et m’a fait dire : je me retirerai toujours devant la violence pour essayer de connaître et d’agir autrement.
(…)
Aujourd’hui la politique a en main la violence absolue, c’est à dire la bombe atomique. Il y a séparation de la philosophie et de l’Etat. Pour la première fois depuis Platon !
Nous faisons donc retraite en disant aux politiques : c’est vous désormais qui avez dans les mains cet avenir prévu de violence universelle. Pour notre part, nous avons tout bêtement - et nous en sommes comptables - l’espoir de l’humanité. Ils ont la destruction et nous avons le reste.”

De Jürgen HABERMAS :

” Aujourd’hui , de plus en plus de formes de vie se sont cloisonnées en systèmes autonomes, sous l’emprise des organisations administratives et économiques. Les modes anciens d’intégration sociale, qui passaient par les valeurs, les normes et un accord obtenu dans la communication, disparaissent.
Presque tous les rapports sociaux sont codifiés juridiquement : relations entre parents et enfants, entre enseignants et élèves, entre voisins. Ces réformes corrigent parfois des rapports de domination archaïques. Mais elles provoquent un dépérissement bureaucratique de la communication.
Les schémas de la rationalité économique et administrative envahissent les domaines traditionnellement réservés à la spontanéité morale ou esthétique.
C’est ce que j’appelle la ” colonisation du monde vécu.”
(…)

(…) ” Le réformisme radical consiste à réclamer des réformes qui sont incompatibles avec les mécanismes de la croissance, tout en laissant au capitalisme une chance de se régénérer.
Cela veut dire qu’on est guéri des fautes du marxisme dogmatique, que personne ne détient la vérité, que l’action politique ne doit pas s’inspirer de schémas philosophiques préétablis, mais devenir un jeu des tests, de tâtonnement.
Avec des coups d’Etat et des barricades, on n’arrive plus à rien. Toute transformation radicale implique un changement des subjectivités : la révolution doit être démocratique. J’ai toujours été antiléniniste.
L’idée qu’une élite se sert des instruments de production pour convertir les masses me paraît complètement discréditée.”
(…)
” Tant qu’il n’y a pas de mouvements sociaux dignes de ce nom, le réformisme social-démocrate est l’unique solution. Après les immenses déceptions que nous a réservées l’histoire du socialisme, il convient de se montrer prudent.”

En conclusion :

1 - Qui a dit que la philosophie ne servait à rien ?
2 - A regarder ces visages et ces regards de philosophes, on a le droit de se dire - mais qui a dit cela ? :
Après quarante ans, on le visage qu’on mérite.

Voir aussi un billet précédent de ce blog :
” Un philosophe anonyme, c’est reposant “.