Petits diamants philosophiques

8.02.08

De l’ouvrage cité dans un billet précédent de ce blog, où Christian Delacampagne dialogue, au début des années 1980, avec des philosophes à propos de leurs engagements respectifs, ces petites lucioles :

Question de Ch.Delacampagne à Emmanuel LEVINAS :
” Pour moi qui ne suis pas juif, j’avoue que j’ai du mal à
entendre la notion de peuple juif comme peuple élu…”

Réponse d’E. Lévinas :
” L’élection ne privilégie pas. L’élection n’a qu’un sens moral.
L’homme moral, c’est celui qui, dans une assemblée, fait la chose qu’il y a à faire. Là, il s’élit.
Le prophète, celui qui revendique la justice, il n’est pas élu par les autres, il est élu parce qu’il a entendu l’appel le premier.
C’est à tort qu’on a pu ressentir l’élection comme un privilège. Certes, pendant la persécution, elle a pu être un élément de consolation, et cette conscience d’élection a pu devenir égoïste.
Mais il ne faut pas, j’y insiste, voir cette notion comme une prérogative. Le prophète Amos dit : ” C’est vous seules que j’ai choisi entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi je vous demanderai compte de toutes vos fautes.”

C’est probablement dans ce sens culturel très précis que le titre de “Juste” (celui/celle “qui fait ce qu’il y a à faire“) est régulièrement attribué à des anonymes qui ont sauvé quantité de Juifs sous le nazisme.
Notion religieuse qui, cependant, ne saurait en aucun cas “justifier” les comportements de l’Etat d’Israël… qui se conduit comme n’importe quel autre Etat.

Question à Vladimir JANKELEVITCH :
” Pouvez-vous nous dire ce qui vous émerveille aujourd’hui ?”

Réponse de V. Jankelevitch :

” Il n’y a pas lieu de demander à quelqu’un : quelles sont les choses qui vous émerveillent ?
On ne s’émerveille pas parce qu’il y a des choses merveilleuses.
La capacité de s’émerveiller est une capacité que chacun a en soi et qui naît de rien, n’importe où, n’importe quand.
On s’émerveille de la banalité, du jour qui se lève, du soleil qui se couche, de la couleur du ciel, et c’est quand il est injustifié que l’émerveillement est le plus miraculeux, le plus philosophique.”

Question : ” Les sujets d’épouvante et d’ennui sont nombreux… Comment peut-on encore trouver la force, ou la simplicité, de s’étonner, de s’émerveiller ?
” Les sujets d’émerveillement ne viennent pas en déduction des sujets d’ennui, ni par soustraction. Aucun bilan à établir : une arithmétique de l’agrément et du désagrément serait absurde ; on peut être émerveillé même si le passif l’emporte. L’ordre de la qualité exclut toute pesée.”

On est en droit de s’émerveiller de tomber par hasard sur un phrasé qui exprime aussi simplement et aussi brièvement ces “petites choses de la vie” qui nous sont essentielles.

De Jacques DERRIDA :

” Le milieu dans lequel j’ai commencé à écrire était très marqué, voire ” intimidé ” par le marxisme et par la psychanalyse dont la revendication scientifique était d’autant plus violente que leur scientificité n’était pas assurée. Cela se présentait un peu comme l’anti-obscurantisme, les “Lumières” de notre siècle.
Sans jamais rien faire contre les “lumières”, j’ai essayé, discrètement, de ne pas céder à l’intimidation. Par exemple en déchiffrant la métaphysique encore à l’oeuvre dans le marxisme ou dans la psychanalyse, sous une forme qui n’était pas seulement logique ou discursive, mais parfois terriblement institutionnelle et politique.”

Il est vrai qu’étudier et enseigner la philosophie dans les années 1970 laissait peu de marge entre le marxisme et la psychanalyse ambiants…
Et il ajoute :

” Penser la nécessité de la philosophie, ce serait peut-être se rendre en des lieux inaccessibles. (…) Je ne suis pas sûr que cela soit simplement possible et calculable, c’est ce qui se dérobe à toute assurance, et le désir à cet égard ne peut que s’affirmer, énigmatique et sans fin. “ (…)
Il y a le ” système “ (philosophique) et il y a le texte, et dans le texte des fissures ou des ressources qui ne sont pas dominables par le discours systématique : à un certain moment, celui-ci ne peut plus répondre de lui-même. Il entame spontanément sa propre déconstruction. D’où la nécessité d’une interprétation interminable, active, engagée dans une micrologie du sclapel à la fois violente et fidèle…”

Il est effectivement rassurant qu’aucun système n’échappe au “mystère” : ” ce devant quoi on ne peut que se taire“.

De Michel SERRES :

” Pourquoi suis-je philosophe ? A cause de Hiroshima, il n’y a point de doute.
Hiroshima est l’acte premier qui a organisé toute ma vie et m’a fait dire : je me retirerai toujours devant la violence pour essayer de connaître et d’agir autrement.
(…)
Aujourd’hui la politique a en main la violence absolue, c’est à dire la bombe atomique. Il y a séparation de la philosophie et de l’Etat. Pour la première fois depuis Platon !
Nous faisons donc retraite en disant aux politiques : c’est vous désormais qui avez dans les mains cet avenir prévu de violence universelle. Pour notre part, nous avons tout bêtement - et nous en sommes comptables - l’espoir de l’humanité. Ils ont la destruction et nous avons le reste.”

De Jürgen HABERMAS :

” Aujourd’hui , de plus en plus de formes de vie se sont cloisonnées en systèmes autonomes, sous l’emprise des organisations administratives et économiques. Les modes anciens d’intégration sociale, qui passaient par les valeurs, les normes et un accord obtenu dans la communication, disparaissent.
Presque tous les rapports sociaux sont codifiés juridiquement : relations entre parents et enfants, entre enseignants et élèves, entre voisins. Ces réformes corrigent parfois des rapports de domination archaïques. Mais elles provoquent un dépérissement bureaucratique de la communication.
Les schémas de la rationalité économique et administrative envahissent les domaines traditionnellement réservés à la spontanéité morale ou esthétique.
C’est ce que j’appelle la ” colonisation du monde vécu.”
(…)

(…) ” Le réformisme radical consiste à réclamer des réformes qui sont incompatibles avec les mécanismes de la croissance, tout en laissant au capitalisme une chance de se régénérer.
Cela veut dire qu’on est guéri des fautes du marxisme dogmatique, que personne ne détient la vérité, que l’action politique ne doit pas s’inspirer de schémas philosophiques préétablis, mais devenir un jeu des tests, de tâtonnement.
Avec des coups d’Etat et des barricades, on n’arrive plus à rien. Toute transformation radicale implique un changement des subjectivités : la révolution doit être démocratique. J’ai toujours été antiléniniste.
L’idée qu’une élite se sert des instruments de production pour convertir les masses me paraît complètement discréditée.”
(…)
” Tant qu’il n’y a pas de mouvements sociaux dignes de ce nom, le réformisme social-démocrate est l’unique solution. Après les immenses déceptions que nous a réservées l’histoire du socialisme, il convient de se montrer prudent.”

En conclusion :

1 - Qui a dit que la philosophie ne servait à rien ?
2 - A regarder ces visages et ces regards de philosophes, on a le droit de se dire - mais qui a dit cela ? :
Après quarante ans, on le visage qu’on mérite.

Voir aussi un billet précédent de ce blog :
” Un philosophe anonyme, c’est reposant “.


Une “Charte des Musulmans d’Europe”, enfin…

16.01.08

Le 10 janvier dernier, 400 associations islamiques ont signé une Charte des Musulmans d’Europe, s’exprimant ainsi d’une seule voix sur l’intégration et sur les droits des musulmans vivant en Europe.
Dans une opinion publique européenne, traumatisée par les attentats terroristes, une large diffusion de cette prise de position s’impose.

Cette Charte stipule :

- que les valeurs de l’Islam se situent ” loin de tout extrêmisme et de toute marginalisation“;
- que “ l’essence même de l’islam(…) consiste à choisir le juste milieu qui bannit l’excès et le laxisme “;
- que l’Islam ” bannit toute idée ou attitude portant atteinte à la femme ou la privant de ses droits légitimes, quelles qu’en soient les justifications se référant à certaines traditions ou habitudes en cours chez les musulmans”;
On aurait souhaité que le texte fût plus explicite sur la condamnation de certaines actes comme les mutilations génitales féminines (que des musulmans pratiquent sous le prétexte invoqué “d’être de bons musulmans“, alors qu’il n’en est nullement question dans le Coran) ou encore sur la condamnation des “Crimes d’honneur “, sur tout le territoire des 27 pays européens dont sont issues les associations signataires.

- que l’Islam (…) “ condamne la contrainte en religion et laisse à l’individu le libre choix de ses croyances “ et ” recommande (…) que cette liberté obéisse aux valeurs morales et respecte le cadre légal “(…) ;
- que ” le concept de Djihad tel qu’il est cité dans les textes islamiques définit l’effort à fournir dans la quête du bien, à commencer par l’effort sur soi-même jusqu’à la propagation de l’équité et de la justice entre les hommes “;
- que “ le Djihad en tant que combat armé doit être compris comme l’ultime recours auquel peut faire appel un Etat musulman pour se défendre légitimement contre toute agression armée. D’ailleurs, ce que prévoit l’Islam dans ce cas n’est nullement différent du droit international. En foi de quoi, l’Islam refuse la violence et le terrorisme, soutient les causes justes et reconnaît aux hommes le droit de défendre leurs droits par les voies légales (…) ;
On notera ici (avec un certain soulagement) que l’esprit du Djihad ne peut donc être revendiqué dans des actes terroristes commis par des groupes de militants contre des innocents, et que l’appel au Djihad ne peut être invoqué que par un Etat dans le cadre de la légitime défense - et qui plus est, que ce droit ne doit en aucun cas être interprété d’une manière contraire au “droit international”.

-
que l’Islam ” reconnaît les principes du système démocratique fondé sur la liberté de choisir ses institutions politiques et sur le respect du pluralisme et de l’alternance pacifique du pouvoir “;
On notera donc ici que l’appel au Djihad, comme soulèvement général pour l’instauration d’un Sultanat excerçant sa juridiction sur Londres, Paris, Rome ou Berlin, est nul et non avenu…

-
que ” tout en vivant leur appartenance aux différents pays européens et tout en accordant la primauté aux exigences de la citoyenneté, les musulmans d’Europe sauvegardent leur appartenance à la nation de l’Islam (la Oummah);
La double appartenance est donc reconnue, comme elle l’est pour les Juifs, ou pour toute autre communauté de langue ou de religion, avec autant de droits que de devoirs, les devoirs de citoyenneté ayant cependant une primauté - comme pour toutes les autres communautés.

- que ” les musulmans d’Europe respectent les lois et les autorités compétentes chargées de les appliquer. Ceci ne les empêche pas, dans le cadre de ce qui est garanti à tous les citoyens, de défendre leurs droits (…) ;
- que ” les musulmans respectent le principe de Laïcité fondé sur la neutralité de l’Etat à l’égard du religieux ” et que ” ceci implique un traitement équitable de toutes les religions “;
Il est ainsi reconnu que le discours extrêmiste consistant à vouloir imposer la primauté des lois de la Charia sur territoire européen, est inacceptable, à condition que toutes les religions soient traitées avec équité, ce qui est élémentaire.

- que ” les musulmans d’Europe(…) considèrent que l’exigence d’assumer leurs devoirs de citoyens est aussi importante que celle qui consiste à défendre leurs droits “;
- que ” les musulmans d’Europe, vivant dans des sociétés où coexistent diverses convictions religieuses et philosophiques, confirment leur respect de cette pluralité. (…) L’Islam reconnaît le droit à la diversité et à la différence et ne cherche nullement à les restreindre “.

L’auteur de ces lignes, ayant eu la chance de vivre et de travailler plusieurs années dans des pays musulmans, et donc de côtoyer les valeurs quotidiennes d’un Islam populaire, et ne s’étant d’ailleurs jamais senti discriminé de ne pas être musulman, ne peut être insensible au contenu de cette Charte, tant est catastrophique l’image de cette religion dans nos contrées européennes.

Quelques remarques complémentaires :

1 - La manipulation du sentiment religieux - et donc identitaire - est une réalité des deux côtés, tant chez des politiciens européens pour chauffer l’opinion publique en stigmatisant les musulmans, que du côté des extrêmistes musulmans, traîtres aux valeurs de leur religion. Un imam ou un mufti, vivant sur sol européen, n’a-t-il pas la possibilité d’émettre une fatwah contre les auteurs de crimes terroristes sur des innocents ?
On aurait souhaité que cette Charte ne mentionne pas seulement le refus de la violence et du terrorisme, mais sa condamnation.

2 - La question de la réciprocité est souvent abordée dans le débat : or, il n’existe aucun pays musulman qui interdise la pratique d’une autre religion que l’Islam sur son sol - à l’exception, sauf erreur, de l’Arabie Saoudite.
Autre exemple, toujours sauf erreur, l’Egypte autorise, dans son Code Civil, l’adoption pour les non-musulmans, tout en l’interdisant pour les musulmans, pour la remplacer par la pratique de la Kafalah.

Voir d’autres billets de ce blog sur l’Islam: ici, ici, et

Source : www.philippetastet.com

Voir aussi les billets précédents de ce blog sur l’Islam :

” Islam : Mr I. Quraishi dit ce qui doit être dit “
ou encore :
” Qui a peur de Tarik Ramadan ?”
ou encore :
” Pour Mr Robert Redeker et contre sa vision de l’Islam “.


De l’éthique sur l’étiquette des O.N.G.

18.04.07

Même si la notion d’”organisation non-gouvernementale” recouvre une très grande diversité d’associations ou de fondations aux statuts juridiques, objectifs et méthodes très diverses, la question éthique est essentielle et incontournable.
En effet, les missions que se donnent les O.N.G. affirment des principes induisant des jugements sur des situations humaines insuffisamment reconnues ou scandaleusement ignorées : être “la voix des sans-voix“, le service des “plus pauvres“, le respect des “droits des oubliés“, etc…
Ces principes induisent parallèlement des jugements sur les pouvoirs et puissances en tous genres qui ont pourtant le mandat et/ou les moyens de reconnaître ces situations et d’y faire face.

Mais il serait paradoxal que, fondant leurs actions sur des jugements, les ONG ne s’imposent pas au minimum le même degré d’exigence éthique, quant à leur propre fonctionnement, que celui qu’elles exigent par exemple, en demandant aux multinationales l’établissement de code de bonne conduite, chez elles comme chez leurs sous-traitants…
Même si les ONG sont fortement idéalisées dans leur image “grand-public”, elles sont parfois, comme toutes les institutions humaines, “trop humaines“, avec leurs dysfonctionnments, voire même leurs perversions.
Comme partout, le risque est là que “l’argent monte à la tête“, et comme chacun sait ” qui ne vit que par et pour les média, mourra par les média”… sans oublier : “Qui feut faire l’ange…

Dans les O.N.G, la notion d’éthique institutionnelle se rapporte à des valeurs collectives, librement choisies et annoncées, dans lesquelles les acteurs, qui s’y engagent, inscrivent, de manière contractuelle, leur éthique individuelle.
Cette exigence se situe au-delà de la simple notion de déontologie professionnelle. Travailler dans un camp de réfugiés suppose pour un médecin, de se conformer à la déontologie médicale, mais comporte en plus des exigences de comportement vis à vis des populations vulnérables, vis à vis du personnel local et des autorités (”vous êtes ici pour être medecin, et non pas pour vous comporter en colonial…“).
Un code éthique est théoriquement d’autant plus nécessaire qu’un expatrié peut se retrouver en situation de pouvoir quasi-absolu pendant une longue durée, sans contre-pouvoir ni possibilité de contrôle et que d’autre part, l’expatriation est toujours volontaire (ce qui ne veut pas dire “bénévole”) avec des contraintes connues à l’avance et librement consenties.

La question éthique se situe à tous les niveaux d’une ONG et souvent “le diable est dans les détails” : cela peut aller de l’établissement d’une échelles de salaires, aux contraintes de la communication et de la recherche de financements, en passant par le management participatif ou les messages aux donateurs.

Voici, en vrac, quelques exemples de réflexions éthiques, évidemment non-exhaustives :

Il est parfois paradoxal de voir des ONG qui ne cessent de promouvoir en public les notions de service, de solidarité, de respect des personnes et qui sont pourtant minées par des conflits de pouvoir interne (surtout en période de croissance budgétaire) ; de voir des directeurs “charismatiques” faire le siège des média pour des associations dont la mission stipule “l’effacement individuel proche de l’anonymat“, même si l’on sait que la personnalisation est la règle générale des media.

Dans la recherche de fonds “grand-public”, est-il éthique de consacrer des sommes folles à des mandats externes de consultants en marketing qui estiment qu’un premier mailing est réussi s’il couvre ses propres frais, car c’est le deuxième mailing qui est rentable ? On sollicite le public pour les bénéficiaires… ou pour couvrir les frais ?

Est-il éthique de simplifier à outrance la description d’une situation d’urgence en exhibant des besoins chiffrés approximatifs ou exagérés ? Ou encore de surévaluer l’impact et les résultats d’une action dans un conflit à grande échelle, même pour convaincre, et même de bonne foi ? Est-il éthique de se prétendre expert de la complexité du monde quand on gère des budgets parfois quasi-microscopiques ?

Une ONG n’est qu’un intermédiaire entre des donateurs et des bénéficiaires … qui ne se connaissent pas.
Le lien de confiance se doit donc d’être à toute épreuve.
L’argent reçu par une ONG ne lui appartient pas : il appartient aux bénéficiaires.
C’est bien pourquoi une ONG ne devrait jamais remercier les donateurs “au nom des bénéficiaires” : ceux-ci ne sont nullement tenus de remercier : ils ne reçoivent que les prestations qui leur sont dues.

A quoi cela sert-il de dénoncer la marchandisation et la privatisation des services publics dans une économie mondialisée si en même temps on se comporte en multinationale sur le “marché des donateurs ?
Se réjouir de toute nouvelle initiative associative ?… ou tenter de torpiller les ONG “concurrentes” ?

Lorsqu’une ONG reçoit un don anonyme important, doit-elle s’inquiéter - et exiger - de connaître la nature et l’origine des fonds (risque de blanchiment ?) Ou bien n’est-elle responsable que de son utilisation ?

Que répondre au donateur régulier qui reproche à l’ONG de dépenser de l’argent pour l’informer par l’abonnement à sa publication et demande de ne plus lui envoyer le journal de l’association ?

Peut-on encore se présenter comme “organisation non-gouvernementale lorsque 80 % du budget d’une ONG provient de fonds publics, gouvernementaux ou multinationaux (Union Européenne, etc) ?

La participation des bénéficiaires à la conception même des programmes humanitaires (ce n’est parfois possible qu’à des degrés divers) ne devrait-elle pas être vue sous l’angle éthique ? Peut-on vouloir faire le bien-être des gens sans les associer à l’action ? en ignorant les contraintes culturelles - qui peuvent aussi devenir des leviers, lorsqu’on s’efforce de les connaître et de les comprendre ? en outrepassant les prérogatives des autorités locales, quitte à négocier sévèrement ?

Il est pourtant un domaine où l’éthique fait parfois l’objet de soupçons qu’on pourrait qualifier de “mal placés”: l’inusable question des “frais administratifs” : qui peut dire qu’une ONG affichant 15 % de frais administratifs est gérée de manière “moins éthique” qu’un autre affichant “seulement 3 %… ?
Tout dépend de la nature et du volume de son action, des moyens logistiques et des compétences pointues dont elle peut avoir besoin pour mener à bien son action : une ONG “à 3 %” de frais administratifs peut être très mal gérée et en contradiction totale avec son image de “performance“.
Evidemment, un pourcentage de plus de 40% de frais administratifs dans le budget d’une institution humanitaire (comme certaines agences de l’ONU) est inacceptable, mais en-dessous de 20 %, on ne peut se faire une opinion sensée qu’en étudiant précisément la nature et le volume de l’action engagée.

Mais là encore des questions éthiques peuvent se poser : telle ONG met ses frais de publications dans ses frais administratifs, telle autre les fera figurer dans ses frais “d’éducation et de sensibilisation du public“, considérés comme des frais d’action. Les choix peuvent être différents - à une seule condition, c’est de bien les expliquer de manière véritablement transparente.

Pour l’anecdote, on a même connu une grande organisation internationale de développement qui avait inscrit une catégorie comptable spéciale pour les “enveloppes garnies” permettant de “travailler dans des conditions difficiles” : la nomenclature comptable mentionnait les “Frais d’accélération“…

Il serait cependant mal venu de faire de la surenchère éthique : la réflexion éthique ne doit pas devenir une doctrine “politiquement correcte” : les choix éthiques peuvent varier selon les ONG.
L’essentiel est que la question éthique ait fait l’objet d’une réflexion interne et collective pour aboutir à un document institutionnel de référence pour tous les acteurs internes comme pour les donateurs.
Au moment du tsunami asiatique, devant le choix fait par “Médecins sans frontières” de demander au public de cesser d’envoyer des dons, certaines ONG ont approuvé, d’autres se sont dites choquées. La question n’est pas tant de savoir qui a tort ou qui a raison, mais de se déterminer face à des choix clairs et transparents, et les donateurs, de toute façon, ont le dernier mot.

La diversité des objectifs et des méthodes des ONG est un aspect essentiel d’une “société civile” active dans un pays démocratique. L’existence d’une multiplicité d’ONG exprime, d’une certaine manière, le degré de libertés publiques d’un pays.
Mais dans les ONG la barre des exigences éthiques est placée plus haut que dans toute autre institution sociale et humaine : on ne peut se prétendre un contre-pouvoir et en même temps, mimer” les travers des pouvoirs dont on exige des résultats, sans en payer le prix.

Dans les ONG, l’exigence éthique doit être élevée… mais c’est aussi ce qui attire beaucoup de jeunes qui se préparent à en faire leur profession, dans l’espoir d’une cohérence réelle entre des valeurs et une action.

A condition que l’on ne “se paye pas de mots“, au risque de voir les bénéficiaires - que l’on prétend défendre - “payer les mots cassés”…


Kosovo : pourquoi pas l’impossible ?

3.04.07

Dans la lancinante question du Kosovo qui a occupé la mission onusienne de Mr Ahtisaari pendant des mois, on a le sentiment de se retrouver au point de départ d’il y a cinq ans…

La recommandation d’accorder une indépendance sous contrôle international ne signifie rien d’autre que de faire perdurer le conflit. Il y a aura toujours un blocage des Serbes sur le mot indépendance, et le même blocage, dans l’autre sens, sur le même mot du côté des Kosovars musulmans.

Or lorsqu’un problème semble désespérement bloqué, il faut se demander si la question est bien posée.

D’un côté, est-il pertinent de continuer à tenir compte de l’attachement des Serbes à la terre kosovar alors qu’elle est habitée depuis des lustres par des Kosovars musulmans ? L’intransigeance des Serbes reste ancrée dans les motifs qui les ont conduit à la guerre que l’on a connue il y a plus de dix ans. Malgré toutes les missions en tous genres, on est toujours au point mort.

De l’autre côté que signifie, chez les Kosovars, d’exiger l’indépendance immédiate pour ensuite, six mois après, demander l’ouverture de négociations pour une adhésion future à l’Union Européenne, alors que, simultanément, de son côté, le président serbe ne cesse de dire que “l’Union Européenne est le partenaire le plus important de la Serbie et que le pays n’a aucune autre perspective que celle de l’Europe” ?

Voilà deux entités au contentieux historique insoluble, mais qui ne cessent de soupirer ensemble devant la même Union Européenne
Pourquoi l’Union Européenne ne tiendrait-elle pas le discours suivant :

Aux Serbes : ” Vous n’aurez aucune perspective d’intégration progressive à l’Union Européenne si vous n’acceptez pas d’abord l’indépendance du Kosovo.”

Aux Kosovars : ” Vous n’aurez aucune perspective d’intégration dans l’Union Européenne si vous n’acceptez pas de vivre avec les Serbes et de respecter leurs droits sur votre territoire, comme tous les pays du monde qui doivent gérer et respecter leurs minorités.”

Evidemment ce discours est totalement naïf…

SAUF….

Sauf si l’Union Européenne assortit ses menaces/promesses de substantiels perspectives budgétaires à la clé.
Car lorsqu’on a la chance d’aller de temps en temps au Kosovo, on se dit qu’autant la présence militaire de la KFOR se justifiait le temps nécessaire pour cicatriser les conséquences des massacres et nettoyages ethniques, autant, dix ans plus tard, il serait temps de se dire que si on promettait aux deux côtés la valeur financière du coût du maintien de l’UNMIK et de toutes ces forces militaires convertis dans les investissements économiques, ils y réfléchiraient à deux fois.

Ce ne serait pas la première fois que les puissances mondiales mettent fin à un conflit en “arrosant” les belligérants pour les calmer et les contraindre à surmonter leurs perceptions et leurs haines respectives.

Et si l’Europe n’est pas une puissance mondiale capable de tenir un nouveau discours de développement économique plutôt que de continuer à “épiler les chenilles” dans des négociations sur la base de discours parallèles qui sont les mêmes depuis 10 ans et dont on sait qu’ils ne déboucheront sur rien d’autre qu’un statu quo ou une nouvelle guerre… c’est à déséspérer de l’Europe, qui a pourtant réussi à réconcilier la France et l’Allemagne, les pays de l’ouest et les pays de l’est, etc…

Le Kosovo est la région d’Europe où la population est la plus jeune : près de 50 % de moins de 20 ans... Il faut se promener dans les rues de Pristina ou de Mitrovica pour voir cette masse de jeunes oisifs dans les rues à fantasmer sur tous les formes possibles et imaginables de trafics en tous genres, et qui se demandent tous les matins comment quitter pays…
La moitié de la population n’a aucune perspective économique
, même à court terme, alors que des investissements économiques pourraient faire re-démarrer une économie de la taille de n’importe quelle petite région d’un pays de l’Union Européenne : ça coûterait quoi à l’Union Européenne de dire aux Kosovars : ” Vous acceptez des compromis et nous investirons des fonds de développement régional” et de dire aux Serbes : ” Vous acceptez de donner l’indépendance au Kosovo et l’aide financière européenne affluera - de toute façon une fois que vous serez dans l’UE, il y aura libre-circulation des biens et des personnes…”

Si vous allez à Mitrovica, et que vous vous vouliez passer de la zone kosovar à la zone serbe, vous devez franchir un pont sévèrement gardé par des soldats de la KFOR, mais - le croirez-vous ? - il suffit, en fait, de contourner la ville par ce qu’on pourrait appeler les boulevards extérieurs - ou les routes de campagne - pour vous retrouver de l’autre côté sans aucun contrôle d’aucune sorte… La haine est concentrée sur un pont… Cela en devient ridicule.

A quoi cela sert-il de continuer à vouloir négocier entre deux parties prêtes à s’entre-tuer pour des frontières, alors que le rêve des deux parties en conflit est d’adhérer à la même Union Européenne, ce qui aurait pour conséquence d’abolir les frontières ?


Pour “France 24″ : lettre ouverte au Directoire

6.12.06

Messieurs,

Chittagong, deuxième ville du Bangladesh (9 millions d’habitants…), en mars 2003, c’est à dire quelques semaines avant le débarquement des troupes de la “Coalition” en Irak . En marge de l’animation d’une formation de juges, policiers et personnels pénitentiaires sur la justice des mineurs, rencontre fortuite, dans un restaurant, avec le Directeur de l’Alliance Française de la ville.

Question : Mais qui donc dans cette ville vient s’inscrire à l’Alliance française pour apprendre le français ?

Réponse : ” Détrompez-vous : nous croulons sous les demandes d’inscriptions… Depuis que la France a pris position contre l’intervention en Irak, tout le monde veut apprendre le français… Depuis le début de l’année, les gens qui ont la télévision ne regardent que TV5, parce qu’ils ont le sentiment que c’est sur cette chaîne, et non pas sur CNN ou sur la BBC, qu’ils apprennent vraiment ce qui se passe à propos de l’Irak…”

Question : ” Mais comment suivent-ils une chaîne francophone ?
Réponse : ” Mais non, TV5 diffuse partiellement en anglais - ou sous-titrée…

OUI, il y a place pour une chaîne francophone internationale.

On dira : “La Voix de la France“, et donc propagande ? C’est se boucher les yeux devant la réalité de l’offre médiatique, où tout un chacun décide désormais de se brancher sur une grande diversité d’émetteurs, sur son écran comme sur Internet.
Illusion d’objectivité ? C’est à vos journalistes de faire la preuve de leur honnêteté devant l’actualité.
Budget ridicule, comparé à ceux de CNN ou de la BBC ? A vous de prouver qu’on peut faire une chaîne “low cost” de grande qualité.

Mais que serait la qualité, ou plus exactement la plus-value d’une telle chaîne d’information en continu pour susciter un intérêt et une fidélisation, sans innovations ?.
Qu’y aurait-il donc de propagandiste à mettre en valeur des initiatives ou des projets mis en oeuvre par des Français à l’étranger ?

Pourquoi - pour une fois … - ne pas, de temps à autre, donner la parole et faire porter témoignage à ces milliers de Français qui travaillent dans les organisations internationales ?
Ne trouvez-vous pas qu’il serait utile - mais vraiment utile - de collecter des témoignages de ces jeunes français-e-s travaillant dans les organisations humanitaires ?
Ne pensez-vous pas qu’ils auraient des choses fort pertinentes à dire sur les situations dans lesquelles ils vivent et travaillent, avec autant d’obstination que de modestie, dans un anonymat définitif - sans pour autant leur mettre des auréoles - tout en conservant une indépendance sourcilleuse des stratégies marketing des organisations qui les envoient ?
Ne croyez-vous pas qu’ils auraient des choses à dire, autres que celles des stratéges, politiciens, et autres babillages de Douste-Blazy, sur les enjeux de la guerre mondiale de la communication ?

Merci d’intituler cette future émission : “Microcosmos”... ou le monde, vu par la lorgnette de ceux qui accompagnent les gens sous les bombes, de ceux qui sortent les enfants des prisons-cloaques, ou de ceux qui montent des coopératives de paysans sans terres, etc, etc…

Tous ces peuples qui subissent l’”actualité” décidée dans les sous-sols de la Maison Blanche, tous ces peuples qui mériteraient le Prix Nobel de la Patience, mériteraient peut-être aussi - pour ceux qui ont l’électricité et un écran… - qu’une chaîne internationale tente de parler d’eux et dans leur langue.

Constantine (Algérie), novembre 2006. Après le travail, visite d’une ville nouvelle, Ali Mendjeli, à 15 kms.
Construite en moins de 8 ans, en partie par des Chinois (qui vivent dans des baraquements de type “après-guerre”, et travaillent au rythme des ” 3 x 8 heures “).
150 000 habitants, dans un alignement d’immeubles de 10 à 15 étages, le long de boulevards au tracé géométrique. Les rues sont goudronnées, mais les trottoirs et espaces libres pas encore complètement aménagés. Les bull-dozers sont toujours là.

Le plus frappant ? Chaque appartement à son antenne parabolique : il y a plus d’antennes que d’arbres dans cette ville. Aucun loisir collectif, malgré quelques espaces aménagés pour les jeunes amateurs de football de rue.

Travailler, manger, dormir. La seule chose à faire en famille ? Regarder la télévision…
On peut le regretter, mais quand on veut regarder des chaînes étrangères, ou bien elles sont anglophones et les gens ne comprennent rien, ou bien elles sont francophones (les chaînes traditionnelles françaises), avec soit des films américains, soit les bouillies de Jean-Pierre Pernaud qui, sur TF1, donne des nouvelles du gavage des oies dans le Périgord.

Il y aura toujours de la place pour la qualité et la créativité dans le monde des médias, si l’offre est intelligente et honnête. Si vous mettez les lunettes des publics auxquels vous vous adressez, il y a de l’espoir.
A condition cependant de laisser le sinistre LeLay patauger dans les méandres de son “cerveau disponible”.

Qui a dit qu’il y avait un seule monde sur cette terre ?
Alors, bon vent à France 24.


Darfour : on savait, on pouvait, on n’a pas fait.

18.11.06

Nul besoin d’être un professionnel de l’humanitaire, du développement ou des droits de l’homme, pour constater et mesurer, chaque jour, le désastre auxquels nombre de pays et de contrées du monde sont réduits.
Il ne sert à rien de jouer les Cassandre, ni de baisser les bras : il faut essayer d’analyser au niveau “global”, sans se laisser impressionner par les analyses économiques ou stratégiques, facilement manipulables, qui participent de la guerre mondiale de la communication.

Le Darfour s’enfonce au rythme de l’enterrement de ses milliers de morts, en même temps que le conflit s’étend désormais au Tchad et en République Centrafricaine - qui n’avaient pas besoin de cela. Le gouvernement soudanais ne veut pas entendre parler d’une force internationale d’interposition, quoiqu’aux dernières nouvelles, il serait prêt à l’accepter à condition de fixer lui-même le nombre de troupes… pour les rendre inefficaces, évidemment.
Mr Egeland
, envoyé de l’ONU, fait ce qu’il peut sur place, c’est à dire peu, parce que seul.
Les conditions de travail des organisations humanitaires se dégradent à toute vitesse, mais ça intéresse qui ?

On a connu situation similaire lorsqu’en 1995, les opinions publiques européennes se sont émues de la situation en Bosnie, “toute proche” et notamment après 4 années de siège de Sarajevo ( plus longtemps que le blocus de Berlin après la 2 ème guerre mondiale). On pourra se souvenir utilement de la Déclaration d’Avignon, initiée par nombre d’artistes et d’intellectuels qui protestaient contre cette impuissance en ces termes : ” Nous devons refuser aux gouvernements ce droit à l’impuissance qu’ils paraissent revendiquer comme s’ils étaient des individus : les citoyens, un à un, sont impuissants, mais pas les gouvernements, et ils n’ont pas pour mandat de tranformer en impuissance le pouvoir du peuple souverain dont ils tirent leur autorité “.

La Somalie, de son côté, n’en finit pas de finir. Toujours pas d’Etat depuis 1994. Et ça ne dérange personne, alors que l’Histoire montre que la pire des situations est précisément l’absence d’Etat.
Les néo-libéraux devraient non seulement s’en réjouir, mais surtout en faire un laboratoire de l’économie idéale, puisque l’Etat n’intervient pas… et pour cause.

La Tchétchénie existe-t-elle encore ? Personne n’en sait rien.
Le peuple de Corée du Nord mange-t-il autre chose que de l’uranium, même enrichi ?

Pendant ce temps, les premiers effluves (”émanation qui s’exhale des corps organisés” - Larousse) de scepticisme commencent à poindre sur l’efficacité du Conseil des Droits de l’homme - new look - qui fait ses premiers pas. On sait qu’il faut déjà se réjouir qu’il n’ait pas disparu, suite à la perte totale de crédibilité de l’ancienne formule.

Mais que peut-on espérer d’un “corps” toujours constitué exclusivement de représentants des Etats, qui restent seuls juges et parties dans l’évaluation des violations les plus graves des droits humains ?
Le règlement de travail est-il ce que disait, sans rire, un ancien Président de la République Chinoise il y a plusieurs années : ” La Théorie de la Relativité d’Einstein devrait être appliquée à la Déclaration Universelle des Droits de l’homme” ?

Des milliers de petites et grandes O.N.G. effectuent un vrai travail de fourmi dans ce monde (re) devenu jungle, et certaines grandes O.N.G. savent synthétiser tout cela et dénoncer les pires situations dans l’opinion publique mondiale.

Elles savent agir sur les conséquences humanitaires tout en dénonçant les causes profondes de ces situations, et ce depuis deux générations.
Pourquoi ne pas imaginer, dans le cadre de la refonte de l’ONU (serait-elle déjà aux oubliettes ?) que ces ONG se regroupent en Conseil Consultatif des Droits humains, avec statut d’interlocuteur officiel des Etats ?
Quand on imagine la quantité et la qualité des compétences acquises au sein de grandes ONG depuis 50 ans (Amnesty, CICR, FIDH, OXFAM, MSF, HRW, TDH, etc) allons-nous encore pendant 50 ans les laisser parler dans le désert en leur reprochant de ne pas être légitimes parce que non élues ? (Sur 192 pays membres de l’ONU, combien sont véritablement élus par leurs peuples, avec contrôle international des élections ?).
Pourquoi ce que tous les leaders des pays démocratiques considérent comme normal chez eux, à savoir de jouer le jeu démocratique des contre-pouvoirs, ne l’accepteraient-ils pas au niveau international ?

Après tout, l’argent de l’ONU, ce n’est pas l’argent de Bill Gates, de Warren Buffet ou de Georges Soros : cet argent, c’est d’abord le nôtre. Non seulement nous payons ces fonctionnaires, mais désormais, les ONG sont considérées comme du “secteur privé“, dont toutes les conférences internationales louent l’”apport inestimable“, c’est nous aussi, à travers nos dons, qui alimentons les ONG.
D’une certaine manière, nous payons deux fois. Et pour quel résultat “global” ?

Nous voulons bien payer pour une ONU efficace, mais notre argent versé aux ONG est aussi un message “qui les oblige”
Après tout, les Etats européens acceptent bien désormais que la Cour Européenne des Droits de l’homme de Strasbourg leur inflige des désaveux ou des condamnations aux versements d’indemnités aux personnes qui ont recouru contre eux, sans qu’à chaque fois, ces Etats hurlent comme des vierges effarouchées à l’interférence dans leurs “affaires intérieures”. Alors pourquoi n’en serait-il pas de même au niveau international ?

La naïveté n’est pas du côté que l’on croit.


Pour Ségolène Royal

12.11.06

L’Abrincate a suivi, de l’étranger (proche), les débats du Parti Socialiste pour la nomination du candidat aux élections présidentielles. Le choix d’une personne face à une échéance aussi importante se produit dans un mélange complexe d’arguments politiques, de perception de la personnalité, notamment dans ses réactions spontanées face à l’actualité ou face à des questions impromptues. Un analyse peut être excellente, mais la personne qui la formule est-elle crédible ? Tous les candidats ont de bonnes idées (les Français aussi), mais qui aura le courage et la volonté dans la tempête ?

Laurent Fabius : difficile de croire et d’adhérer à un discours qui se dit “le plus clairement à gauche” quand on se souvient de sa pratique du pouvoir comme Premier Ministre. Par ailleurs, que signifie préconiser l’”alternative socialiste” au projet de Constitution européenne, lorsqu’on sera le seul pays “socialiste” dans un Sommet de Chefs d’Etat de 25 pays, aux côtés des nationalistes polonais, tchéques, ou hongrois et face à une Commission Européenne à l’approche anglo-saxone, celle d’une Europe de simple libre-échange ?
Le SMIG augmenté de 100 euros le lendemain de l’élection ? Sans préciser que cette augmentation sera diluée dans les augmentations d’impôts, par exemple pour re-nationaliser EDF ?
Quant au look, tenter de nous faire croire à la continuité avec Mitterrand en arborant un feutre noir à l’anniversaire de sa mort au cimetière de Jarnac, tout en reprenant les airs de “jeté-battu” du même Mitterrand, ou promouvoir d’avance Nicolas Hulot au premier rang du gouvernement (il n’avait rien demandé de cet ordre-là) etc, etc…
Fabius, bon produit d’une lignée socialiste incantatoire, mimétique (pour ne pas dire caméléonesque…) dissimule mal une assurance/arrogance technocratique, dont on sait qu’elle ne fonctionne pas parmi les 7, 8 ou 10 millions de Français en situation précaire. Monsieur Fabius, c’est la colère qui gronde dans un peuple à qui vous ne savez pas parler de face.
Strauss-Kahn : personnalité tout à fait honorable, gestionnaire compétent, mais en quoi exprime-t-il le souffle et la volonté d’un peuple ? Quelle image renvoie-t-il aux électeurs qu’il sollicite ? Certainement un excellent Ministre des Finances, voire un excellent Premier Ministre.

Ségolène Royal :

- une excellente perception des problèmes quotidiens des Français

- du réalisme et de la clarté dans l’exposé de quelques vrais problèmes, sur lesquels elle provoque des controverses salutaires - que ses propositions soient pertinentes ou non - controverses qu’elle affronte avec aplomb, courage et volonté. Elle a les nerfs. Si le slogan de Mitterrand était : “la force tranquille”, celle de Ségolène Royal pourrait être “la volonté sereine”. En annonçant sa candidature, elle a ajouté un codicille : “… avec les épreuves qui vont avec...”
Qu’y a-t-il de choquant à dire, non pas la vérité, mais la ré-a-li-té, à savoir que des enseignants du public, à peine sortis de l’école, émargent dans des boîtes privées de soutien scolaire ? Enfin quelqu’un qui sait dire et affronter les tabous de son électorat…

- a déjà montré comment elle voulait pratiquer la politique, c’est-à-dire par le bas et de face, sans aucunement se laisser démonter par les procès d’intention et la médiocrité, y compris de ses propres “camarades” de parti (aussi machistes que de l’autre côté)

- prouve que ce n’est pas faire du jeunisme que de penser qu’elle représente vraiment une nouvelle génération, qui n’est plus celle des héritiers de la Résistance ni celle de la Guerre Froide, ni celle des socialistes incantatoires.

Du réalisme, du courage, de la volonté, de la solidité dans l’adversité.

Alors, dira-t-on : “Est-ce qu’elle fera le poids devant le président iranien Hamadinedjad en cas de grave crise internationale” ?
D’abord la question est légitime si on se la pose aussi face aux candidats-hommes…
Ensuite, tout le monde sait que désormais, la politique internationale se délibère - à juste titre et de plus en plus, même si ce n’est pas encore assez - au niveau européen (sauf le droit de veto à l’ONU). Si “la grandeur de la France” a encore un sens aujourd’hui, c’est dans l’influence et l’attractivité qu’elle peut montrer auprès de ses partenaires européens pour une politique internationale commune. On ne peut pas à la fois dire que l’Europe se construit sur la base d’intérêts communs, et demander “une” politique internationale de la France. Et dans ce domaine comme dans les autres, c’est une nouvelle génération politique qui doit s’y mettre - celle qui saura mettre l’urgence écologique et la gestion des conséquences de la mondialisation au coeur de son action au service des Français.

Car l’urgence est aujourd’hui d’avoir un-Président- e qui s’occupe des Français.

Et puisqu’il paraît qu’une femme doit apporter plus de “preuves” que des hommes dans de hautes fonctions… peut-être Ségolène Royal devrait-elle présenter, si elle est au deuxième tour de mai 2007, et peu de temps avant le choix final des Français, une sorte de “shadow-cabinet“, comme disent les Anglais, c’est à dire de qui elle s’entourera dans les postes-clés du gouvernement. Mais pourquoi ne pas le demander aussi aux candidats-hommes ?


Humanitaire et cosmétique

21.09.06

Depuis la création, il y a quarante ou cinquante ans, des “grandes” organisations humanitaires, des progrès incontestables ont été globalement réalisés dans leur fonctionnement, leur efficacité et leur capacité d’autocritique.

Mais il est aussi vrai que dans beaucoup d’associations, parmi les bénévoles ou les salariés, le débat sur ” la professionnalisation de l’humanitaire “ n’est pas sans mélanges de considérations souvent incertaines, dissimulant parfois des conflits de générations, et de pouvoir interne, auxquelles elles n’échappent pas, comme toutes les institutions humaines. Les anciens sont caricaturés comme émotionnels, activistes et éthiques ; les nouveaux se la jouent structurés, stratégiques et professionnels…

On entend très souvent dire que ” les ONG doivent être gérées comme des entreprises ” - comme si les entreprises ne faisaient jamais d’erreurs stratégiques.

Tentons cependant d’y voir plus clair, quitte à caricaturer un peu…

Si l’on met en parallèle
une Organisation Humanitaire (OH)
et une Entreprise de Cosmétique (EC),
est-il exact - ou non ? - que :

une EC fabrique des produits pour les vendre ;
une OH fournit des prestations.

une EC renouvelle sa gamme de produits (périssables) pour vendre, à répétition, aux mêmes (types d’)acheteurs ;
une OH fournit des prestations à des bénéficiaires qui sont supposés devenir autonomes et s’affranchir de la dépendance du prestataire de services.

dans une EC, les actionnaires attendent des dividendes ;
dans une OH, les donateurs n’attendent aucun profit pour eux-mêmes, sinon la satisfaction morale de contribuer à la mise en oeuvre des droits humains.

dans une EC, les dividendes vont aux investisseurs ;
dans une OH, les “dividendes” vont à ceux qui ne sont pas solvables.

dans une EC, la communication vise à promouvoir les produits de façon à les rendre attractifs pour des clients qui prennent librement la décision de payer pour les posséder ;
dans une OH, la communication/information vise à dénoncer les violations les plus inacceptables et à servir les bénéficiaires, sans retour sur investissement. Si l’on peut se permettre cette vulgarité, dans “communiquer“, il y a “ niquer “, et dans “ informer “, il y a “ former “…

dans une EC, le client choisit librement ce qu’il achète
dans une OH, le bénéficiaire reçoit ce qui lui est dû.

dans une EC, l’environnement est celui de la compétition économique;
dans une OH, l’environnement est basé sur la valeur de solidarité.

dans une EC, le client est indirectement associé à la conception des produits (études de martché, etc), mais n’est pas associé à la production ;
dans un OH, les bénéficiaires doivent être associés à l’action dès sa conception, dans sa mise en oeuvre et dans son évaluation.

dans une EC, la publicité peut faire vendre de l’eau distillée au prix d’un produit de luxe ;
dans une OH, la communication ne doit en aucun cas exagérer ni les besoins, ni les résultats. Inutile d’”en rajouter” pour être convaincant.

dans une EC, on cherche à inventer des produits pour des clients ;
dans une OH, par exemple, on ne cherche pas des enfants pour des couples en attente d’adoption, mais plutôt l’inverse.

dans une EC, on applique le principe de la rationalité du maximum de bénéfices au moindre coût ;
dans une OH, la dignité humaine n’a pas de prix, seuls les moyens mis en oeuvre ont un coût.

Cela dit, dans leurs fonctionnements respectifs, l’entreprise de cosmétique comme l’organisation humanitaire se doivent de gérer les fonds de manière rigoureuse, respecter les lois du pays, ainsi que la déontologie des professions impliquées.

PS : la question lancinante posée aux organisations humanitaires est celle de leurs “frais administratifs” : une organisation qui affiche 2 % de frais administratifs a une excellente image de rigueur et de bonne gestion, tandis qu’une autre annonçant 20 % de frais administratifs est considérée comme gaspillant l’argent des donateurs. L’évaluation de l’efficacité d’une organisation sur la seule base d’un pourcentage de frais administratifs est totalement illusoire. En effet, tout dépend de la nature de son action : une organisation qui doit disposer d’une logistique lourde pour les actions d’urgence doit gérer des stocks, recruter des salariés pour partir en mission, disposer d’un service de communication performant et d’un service comptable en mesure de gérer en temps réels des fonds dans 40 monnaies différentes.
En revanche, une organisation qui ne fait qu’envoyer des fonds à des partenaires étrangers qu’elle visite une fois tous les deux ans, peut se permettre d’afficher 2 % de frais, alors que le suivi et le contrôle de l’utilisation des fonds se fait “vu d’avion“…

Il est en général plus rassurant de faire un don à une organisation qui a 15 % de frais administratifs, mais qui se donne les moyens de contrôler ses fonds sur le terrain de manière milimétrique, que de donner de l’argent à une organisation à 2% de frais de gestion - et qui peut avoir un excellent service de communication - et dont l’action consiste à faire des mandats à des associations partenaires qui peuvent faire d’excellents rapports, mais dont la qualité de prestations est parfois velléitaire…


Quoi ? L’argent du pétrole au peuple ?

8.06.06

Dans “Courrier International” du 1er juin 2006, une titre aguichant : “Un beau chèque pour chacun”, qui annonce qu’en Alaska (USA), l’Etat distribue à la population les intérêts sur le placement de ses recettes pétrolières. Un montant annuel unique (environ 1 000 US dollars) pour chacun, du banquier au nouveau-né…

Cette formule est si populaire que certains économistes ont proposé la création d’un fonds similaire pour l’Irak.” (On aimerait comprendre “en Irak”). “De l’avis général, c’est au versement de ce dividende que l’Alaska doit sa prospérité économique et son faible taux de pauvreté”.

Si “les belles âmes tiers mondistes” d’une organisation humanitaire lançaient une campagne de mobilisation dans ce sens, on se gausserait de sa naïveté et à son incompétence économique…

“Oui, mais si on redistribue à la population, cela réduit les capacités d’investissements à long terme” ?
- Non, il s’agit des intérêts des placements, après provisions pour investissements.

“Oui, mais les actionnaires qui voient se réduire leurs dividendes vont retirer leur argent et la placer ailleurs ?”
- Non, il s’agit d’une décision de l’Etat qui a en charge l’intérêt public et non celui d’actionnaires privés. Pour un Etat, les actionnaires, c’est l’ensemble de la population, dont il a la charge des intérêts à long terme.

Et si on se mettait à imaginer que le montant individuel de cette redistribution serait indexé sur le prix du baril ?

Supposons qu’un président sud-américain, fraîchement élu, propose cela au Forum Economique Mondial de Davos : l’assistance ventripotente hurlerait au gauchisme anti-libéral et à l’antiaméricanisme primaire…
Pas de chance, cela se passe, en 2006, dans un des 50 Etats des USA.

Si on faisait la liste des innovations lancées par les organisations altermondialistes (parfois avant l’heure…), on se rendrait compte que les idées font leur chemin…

Qui aurait dit que le principe des prêts aux familles les plus pauvres lors de la création de la “Grameen Bank“, au Bangladesh dans les années 1980, ferait l’objet d’un Conseil interministériel, présidé à l’Elysée par Jacques Chirac en 2005 ? Et que Jacques Attali en ferait un des objectifs de “son” ONG “Planet Finance” ?

Comme disait Gandhi :

” First they ignore you “ - ” D’abord ils vous ignorent”
” then they laugh at you “ - ” puis ils se moquent de vous”
” then they fight you” - ” puis ils vous combattent”
” then you win” - ” et finalement vous gagnez”


Esclavage moderne = Crime contre l’humanité ?

22.05.06

L’esclavage, sous la forme des traites négrières des siècles passés, a été qualifié, à juste titre de crime contre l’humanité. Or dans les textes officiels des Nations Unies, on parle fréquemment des formes contemporaines d’esclavage : y aurait-il des différences de nature entre ce qu’était un crime contre l’humanité il y a 3 ou 4 siècles et certaines réalités d’aujourd’hui ?

Que ce soit l’enrôlement des enfants dans les conflits armés, la promotion de la prostitution des enfants sur Internet, les multiples formes de travail forcé, domestique ou non, dans le cadre de la servitude pour dettes, le transport de jeunes filles à l’étranger pour prostitution après leur avoir soustrait leur passeport, etc… la liste est longue de réalités contemporaines où la contrainte, la perte d’identité, l’abolition de tous les droits, sont organisés de manière planifiée et sytématique.

LArticle 7 (alinéa 2- C) des statuts de la Cour Pénale Internationale, définit ainsi une des formes du “Crime contre l’humanité” : ” Par réduction en esclavage, on tend le fait d’exercer sur une personne l’un ou l’ensemble des pouvoirs liés à la propriété, y compris dans le cas de la traite des êtres humains, ne particulier des femmes et des enfants à des fins d’exploitation sexuelle”.

Or, on trouve dans un ouvrage de Kevin Bales ” Disposable people - New slavery in the global economny”, la comparaison suivante :

Ancien esclavage : legal ownership asserted - propriété légale avérée
Nouvel esclavage : legal ownership avoided - propriété légale évitée

Ancien esclavage : high purchase cost - prix d’achat élévé
Nouvel esclavage : very low purchase cost - prix d’achat très bas

Ancien esclavage : low profits - profits minimes
Nouvel esclavage: very high profits - profits très élevés

Ancien esclavage: long-term relationship - lien durable
Nouvel esclavage: short-term relationship - lien à court terme

Ancien esclavage: slaves maintained - les esclaves restent esclaves
Nouvel esclavage: slaves disposable” - les esclaves sont “jetables”

Ancien esclavage: ethnic differences important - l’origine ethnique est importante
Nouvel esclavage: ethnic différences not important - l’origine ethnique est secondaire.

Lorsqu’on sait qu’aucun texte de droit - repeat : aucun texte - ne prévoit que la notion de Crime contre l’humanité doive être strictement réservée aux situations de conflits armés (même si, dans la réalité, cette notion n’est utilisée que dans les procès de criminels de guerre), pourquoi faut-il donc que, dans l’histoire du droit et de la perception collective des réalités, il faille toujours attendre que les crimes soient commis - et attendre 50 ans, un ou plusieurs siècles - pour que les crimes soient qualifiés pour ce qu’ils sont vraiment ?