La “main invisible” est le problème, pas la solution.

10.05.08

Mr Olivier de Schutter, professeur de droit belge, a été nommé , le 26 mars, Rapporteur Spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation (en remplacement de Mr Jean Ziegler).
Il est interviewé par “le Monde” (03.05.0 8) :

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Question : “Quelle sera votre première initiative pour faire face à la crise alimentaire ?

” Je vais recourir à l’”option nucléaire” en demandant une session spéciale du Conseil des Droits de l’homme. (…) Il s’agit de mettre les droits économiques et sociaux à égalité avec les droits civils et politiques.(…) Le Conseil ne peut rester silencieux. J’espère qu’il trouvera sur ce dossier l’unité qui fait défaut ailleurs.

D’avance merci.
Cela fait quarante ans que les ONG le demandent.

Question : La communauté internationale a-t-elle été prise de court par les émeutes de la faim ? “

” Oui, et c’est inexcusable. Beaucoup criaient dans le désert depuis des années pour qu’on soutienne l’agriculture dans les pays en développement. Rien n’a été fait contre la spéculation sur les matières premières, prévisible, depuis qu’avec la chute de la Bourse, les investisseurs se repliaient sur ces marchés. On paye vingt années d’erreurs.(…) L’agriculture industrielle, fondée sur des intrants coûteux, montre ses limites.”

Vingt ou quarante années d’erreur ? Mais aussi d’insultes et de procès en irresponsabilité des militants d’ONG…

Question : ” Faut-il blâmer les institutions financières internationales ? “

Oui. Pendant vingt ans, elles ont gravement sous-estimé la nécessité d’investir dans l’agriculture - la Banque Mondiale l’a reconnu fin 2007 (”vieux motard que jamais“…). Et les plans d’ajustement structurel du FMI ont poussé les pays les plus endettés (…) à développer des cultures d’exportation et à importer la nourriture qu’ils consommaient. Cette libéralisation les a rendus vulnérables à la volatilité des prix.”

Eh, oui… on lit ces analyses, jusqu’à en vomir, depuis quarante ans, dans “Le Monde Diplomatique” comme dans quantité de revues militantes. Mais, bien sûr, ces scribouillards n’étaient que des militants extrêmistes de gauches, hystériques et irresponsables, qui ne comprennent rien à l’économie, n’est-ce pas ???

Question : Le pire est-il passé ? “

(…) L’ère de la nourriture bon marché est derrière nous. Les acteurs internationaux sont mobilisés et je pense qu’on parviendra à éviter la famine. Mais la malnutrition, qui a un impact considérable sur le développement des enfants, est à redouter. Les pauvres en milieu urbain et les populations des pays importateurs de nourriture seront les plus touchés.”

Relisez donc ce que des myriades d’ONG humanitaires ou de développement ont écrit depuis quarante ans dans leurs feuilles miltantes.
Relisez ou ré-écoutez aussi ce que les politiques ont répondu pendant la même période.

Question : Le marché alimentaire va-t-il s’auto-réguler ?”

” La “main invisible” n’est pas la solution, c’est le problème.
J’étudie des mécanismes de taxations des mouvements spéculatifs
(…). Par ailleurs, un petit nombre d’entreprises, Monsanto, Dow Chemicals, Mosaic, détiennent les brevets sur des semences, des pesticides, des engrais, qu’elles peuvent vendre à des prix élevés pour les petits producteurs. Il faut réfléchir à une modification des règles de la propriété intellectuelle de ces entreprises, dont les profits explosent.” (Fin de citation)

Question subsidiaire :

Si l’on en juge par son Curriculum Vitae
on ne peut que se réjouir de voir le problème pris en mains
par un éminent professeur de droit
et militant de longue date, mais
combien de temps Mr Olivier de Schutter
va-t-il tenir dans ses analyses et dans ses fonctions
avant d’être viré ?

Source photo


Un bol de riz pour les “traders d’exception”

7.04.08

Cameroun, Sénégal, Bangladesh, Burkina-Faso, Madagascar, Philippines, Maroc, Mexique ….

Les émeutes de la faim se multiplient et la colère gronde, de tous les côtés, contre le coût des produits alimentaires de première nécessité.

Dans “le Monde” du 05.04.08, on peut lire ceci (p.19) :

(…) “ La vie chère, c’est l’explosion des prix alimentaires sous l’effet de la hausse générale des matières premières agricoles : selon la F.A.O., ils ont augmenté de 40 % en 2007 au niveau mondial.
Le blé (au plus haut depuis 28 ans), le maïs, le colza, le soja ou l’huile de palme ont vu doubler, voire tripler, en deux ans leurs cours au grand dam des populations pauvres dont les revenus ne progressaient pas autant.
Par la voix de son président, Robert Zoellick, la Banque Mondiale a décrété
(sic), mercredi 2 avril, qu’il fallait de toute urgence lancer un “new deal” alimentaire pour éviter que 33 pays connaissent des troubles politiques et sociaux.”(…)
Ce n’est pas avec des décisions unilatérales que le problème se règlera“, déclarait (le) Directeur général (de la FAO), Jacques Diouf, appelant les Etats à prendre des décisions stratégiques en matière d’alimentation mondiale, mais collectivement.”

Que se passe-t-il donc ?

- “la demande accrue des pays émergents est suscitée par la poussée démographique, mais aussi par la hausse du niveau de vie en Asie.”
- “ les terres se raréfient en raison de l’urbanisation accélérée, en Chine comme en Inde,”(…)
-” le réchauffement climatique contribue à aggraver les phénomènes de sécheresse et d’inondation qui détruisent les récoltes.”(…)
- “ la hausse des prix de l’énergie a provoqué celle des intrants (semences,pesticides, engrais,etc…)
- “ l’utilisation des des céréales, de la canne à sucre et des oléagineux pour la fabrication des agrocarburants a encore aggravé la situation.“(…)

Face à cette situation, qui fait quoi ?

(…) “LA SPECULATION A PROFITE DE CES TENSIONS POUR JOUER (sic) LES PRIX AGRICOLES A LA HAUSSE ET PLACER DES CAPITAUX SUR CES MARCHES DEVENUS UN REFUGE CONTRE LES FLUCTUATIONS DU DOLLAR OU CONTRE L’INFLATION RENAISSANTE. (…)

Le riz, dont le prix a augmenté de 30 % en deux semaines (…) est un cas d’école : ce petit marché subit les aléas climatiques(…) et des réactions protectionnistes.(…).
Les fonds d’investissement en ont donc fait un “véhicule” spéculatif de choix depuis trois mois.”(…)
” Il y a le feu à la maison pour plusieurs des nations dont le riz est l’aliment de base.”(…)

Autrement dit, nos “traders d’exception“, capables de perdre 5 milliards d’euros en jouant au loto sur leurs claviers avec 50 milliards d’euros (soit l’équivalent du P.I.B. annuel du Maroc) sont bien fichus d’affamer à court terme une trentaine de pays, en spéculant sur les matières premières et en bricolant avec les “produits dérivés“, les “private equity“, les “hedge-funds“, et autres jeux de casinos, issus de leur cerveaux devenus fous d’ingéniérie boursière.

Foin du marché immobilier qui s’est planté (ça eût payé…),
on bifurque in petto sur les marché du riz et du blé…

Le délire hystérique qui suit
vaut bien celui de nos “traders d’exception ” :

Qui poursuivra ces “Dr Folamour” sous les qualifications suivantes :

Article 6 : ” On entend par crime de génocide (…) la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction partielle ou totale.”(…)

Article 7 : ” On entend par crime contre l’humanité l’un quelconque des actes ci-après, commis dans la cas d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque (…dont) :
k) actes inhumains(…) causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.”(…)

Article 8 : ” On entend par crime de guerre (…) le fait d’affamer délibérément des civils comme méthode de guerre, en les privant des biens indispensables à leur survie (…).

Guerre économique, s’entend.

Rendez-vous compte !
On en est réduit à donner un Prix Nobel de la Paix (et non pas d’Economie, en 2006) à un Bangladeshi, Mr Mohamed Younus, fondateur de la Grameen Bank, qui n’a rien fait d’autre que d’inventer le micro-crédit pour les familles les plus pauvres, au point que cette démarche est devenue une pratique dans les pays les plus riches (c’est même devenu “d’un chic fou“…). Il a ré-inventé la roue, c’est-à dire la démarche économique de base…

Vous allez voir que lorsque le système spéculatif mondial (où plus personne n’est responsable de rien) aura fait suffisamment de catastrophes et d’innombrables morts, on se rendra compte que c’est dans les pays les plus pauvres qu’on réussit à remettre sur pied une économie de bon sens qui soit au service de la population.

Dans le même numéro du “Monde”, on apprend qu’à New Delhi, la Banque Coopérative Sangini se préoccupe des prostituées : (…) ” Pour les atteindre, la banque envoie des femmes revêtues de blouses rouges qui sillonnent les maisons closes avec un sac qui contient des formulaires, un tampon et des billets en pagaille. “C’est le concept de la banque à domicile. (…) Nous récoltons les économies des prostituées avant qu’elles ne les dépensent.
La banque leur permet de racheter leurs dettes avec des emprunts à taux raisonnable. Ces prêts servent aussi à financer l’éducation de leurs enfants restés au village, ou à sortir de la prostitution en ouvrant par exemple un commerce.
Pour rendre ses prêts accessibles, la banque a dû s’imposer face aux usuriers et aux proxénètes.
(…) Mais depuis que la banque coopérative a attiré l’attention des chaînes de télévision indiennes, personne n’ose perturber ses activités.”

Sait-on le nombre de paysans indiens qui se suicident par désespoir et surendettement ?

Source photo : “Famine Memorial” - Dublin


Le “bourrage” par le conditionnel

6.04.08

Un article paru le 2 avril 2008 dans “Le Monde” (page 5) suscite un certain malaise.
Extraits (c’est nous qui soulignons) :

” Un enquête conduite, au Maroc et en Belgique, sur un réseau terroriste islamiste dirigé par Abdelkader Belliraj, 50 ans, arrêté en février, semble indiquer que la structure qui a été démantelée était de de premier plan.
Appréhendé au Maroc en compagnie d’une trentaine de suspects, le chef du groupe aurait été actif pendant plus de seize années et aurait bénéficié en Belgique(…) de l’aide d’une vingtaine de personnes.(…) Le groupe Belliraj visait, semble-t-il, à renverser le régime marocain..(…) Il aurait tenté de s’abriter derrière la façade légale de partis islamistes.
Selon des sources judiciaires belges, le groupe se livrait à des trafics d’armes et se serait aussi financé en organisant d’importants hold-up(…) Cet argent aurait en partie été blanchi dans des activités immobilières au Maroc. A. Belliraj aurait, dans les années 1980, personnellement commis six assassinats en Belgique(…)
Au Maroc, le rôle du suspect reste trouble. Incarcéré à la prison de Rabat-Salé, il serait selon (…) le Ministre de l’intérieur, l’âme du réseau qui, préparait, en fait (sic), une insurrection armée. Selon des sources sécuritaires, le roi Mohamed VI faisait partie des cibles du groupe.
Présenté comme un islamiste convaincu (…) A. Belliraj était, semble-t-il, en contact avec le GSPC algérien, devenu une branche de Al-Qaida, et le Groupe islamique combattant marocain (GICM).
Selon le Ministre de l’Intérieur, des contacts auraient aussi été établis entre son groupe et le Hezbollah, en 2002, en vue d’un entraînement de ses hommes au Liban. Ils auraient finalement été formés en Afghanistan.
Les preuves de ces affirmations n’ont pas été fournies jusqu’à présent.

Il est certain, en revanche, que l’enquête de police a permis la découverte d’une dizaine d’armes légères dissimulées à Nador, dans le nord du pays. Devaient-elles servir à des actions dans le Royaume ?Mon client qui nie être un chef terroriste, dit que ces armes étaient destinées aux islamistes algériens”.(…), assure au “Monde” son avocat.
Des sources policières disent douter de cette version.

Un mystère de plus en plus épais entoure, en fait, la personnalité du principal suspect.
Il s’est livré à de nombreux revirements depuis qu’il a été présenté comme un informateur rémunéré de la Sûreté de l’Etat - les services de renseignement belge - et depuis ses aveux - sur lesquels il est récemment revenu - en ce qui concerne les assassinats qu’il aurait commis.(…)
Il a nié devant le tribunal de Salé, le 17 mars, avoir travaillé pour les services belges. Il aurait par ailleurs indiqué qu’il avait simplement voulu agir par “loyauté” envers son pays d’adoption en l’informant sur l’activité des islamistes en divers endroits du monde.
Ce point est d’une grande importance pour l’enquête menée en Belgique, qui doit déterminer comment (il) a pu, pendant seize ans, mener ses activités criminelles à l’insu des autorités belges.
Promu chef militaire de son réseau clandestin(…) il a voyagé en Iran, en Arabie Saoudite et en Algérie.
Il paraît démontré (sic) également qu’il a rencontré Ayman Al-Zawahiri, numéro deux d’Al-Qaida, en Afghanistan. La Sûreté belge l’aurait-elle “couvert” dans tout ou partie de ces missions ?
En 2005, avant les attentats de Londres, ce sont les renseignements qu’il a fournis qui auraient en tout cas permis de démanteler une cellule terroriste à Liverpool, au Royaume-Uni.”
(Fin de l’article)

Bon, alors, tout cela est peut-être vrai et le journaliste écrit son article au conditionnel par respect de la présomption d’innocence d’une personne sous enquête et dont le nom est mentionné dans l’article.
Point final.

Mais on peut aussi se poser les questions suivantes :

De l’article, qu’apprenons-nous comme faits avérés ?
1 - on a retrouvé 10 armes légères au nord du Maroc : “Pour renverser le régime marocain (…) avec le roi Mohamed VI comme cible “ ???
2 - il a voyagé en Iran, en Arabie Saoudite et en Algérie : so what ?. Donc il aurait été en contact (?) avec Al-Qaida, le Hezbollah, et le GSPC algérien.

L’Abrincate a aussi beaucoup voyagé, depuis 15 ans, dans une vingtaine de pays, pour travailler avec les juges, policiers, et autres spécialistes de la délinquance juvénile et des trafics d’enfants. So what ?

Quant à “l’âme du réseau”…”promu chef militaire du réseau clandestin”

L’article ne mentionne que des spéculations ou affirmations dont les seules et uniques sources sont le “Ministre de l’Intérieur“, l’”enquête de police au Maroc“, des “sources judiciaires belges“, les “sources sécuritaires marocaines“…

Avec, en fin d’article, l’hypothèse, tout aussi spéculative que le reste de l’article, que ce suspect serait l’instrument des services de renseignement belges. Le simple fait de suggérer cette hypothèse laisse froid dans le dos, lorsqu’on sait ce dont sont capables les services secrets des dictatures : et si les pays démocratiques s’y mettent …

Il ne s’agit pas de dire que l’article est faux,
mais de deux choses l’une :

- ou bien, on n’a rien à dire de véritablement factuel qui constitue un ensemble d’informations avérées et alors, on se tait.
En tout cas, on ne met pas l’article sous le titre : ” L’enquête confirme le démantèlement d’un important groupe islamiste”. L’article ne confirme rien, puisque tout est au conditionnel.
- ou bien on laisse le lecteur dans une ambigüité délibérée qui alimente une démarche de manipulation sécuritaire de l’opinion publique, entretenue par les seules sources d’informations mentionnées dans l’article. Car, comme toutes les propagandes d’Etat le pratiquent depuis des lustres, on distille à répétition des soi-disant “informations” sur le terrorisme, mais au conditionnel en sachant fort bien que le lecteur ne retiendra que “la confirmation du réseau terroriste”, en oubliant l’emploi systématique du conditionnel.

C’est ainsi que la peur passe avant la raison.

C’est au nom du respect que l’on porte depuis plus de 30 ans à la crédibilité des journalistes du “Monde” qu’on se permettra de craindre que même les meilleurs puissent insensiblement se laisser manipuler.

Il serait infiniment triste de voir des journalistes se transformer en “churnalists” …
En anglais “to chur out ” = baratter, comme “baratter le beurre”. On remue, on brasse…
Voir cet article du “Guardian” :
Our media have become mass producers of distorsion”.

Quand on sait le nombre de mensonges d’Etat re layés par les médias américains, et autres, depuis le début de la “guerre contre le terrorisme” (voir Guantanamo), on attend de journalistes qu’ils fassent passer la raison avant la peur.

Source de la photo


Nouvelles du front - et du fond de la prison

3.04.08

Que celles et ceux qui considèrent que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (cf. les Articles 37 et 40) n’est qu’un chiffon de papier qui prétendrait instituer l’enfant-roi, veuillent bien se taire quelques instants, pendant la lecture de cet extrait de rapport de déplacement dans un pays d’Afrique, la semaine dernière (24-29 mars 0 8) à l’occasion d’une visite de la Prison Centrale de la capitale.

Entrée par les bureaux.
Un greffier : “Combien y a-t-il de mineurs dans cette prison? - “Environ 80“.
A la même question, le Directeur : ” Environ 60“.
De passage devant le bureau de la cheffe-greffière, la feuille statistique quotidienne (date : 27 mars).
Nombre de prisonniers : ” 858 “. Capacité de la prison . ” 300 “. Nombre de mineurs : ” 90 “.

Visite du quartier des mineurs en compagnie du Directeur de la Prison, militaire en uniforme : le personnel de la prison est en effet constitué de militaires, détachés du Ministère de la Défense.
Sur 90 mineurs, 7 sont des condamnés, et donc 83 sont en détention provisoire, parfois depuis des années, c’est à dire en violation flagrante du Code de Procédure Pénale, qui prévoit un maximum de 4 mois (délits) ou 6 mois (crimes), renouvelable une fois - et donc la durée maximum, selon le Code, devrait être d’un an de détention provisoire. Rappelons que la détention préventive est une période pendant laquelle un détenu est toujours considéré comme présumé innocent, et qu’elle ne devrait être qu’un élément de procédure pour les besoins de l’enquête…

Serré la main d’un des mineurs, incarcéré depuis 2001 pour un crime (homicide involontaire) commis à l ‘âge de 14 ans : il a donc aujourd’hui 21 ans et attend donc son procès depuis 7 ans. Comme il est devenu majeur, il a été “promu” à la responsabilité de “chef de chambrée” pour contribuer à la discipline du quartier des mineurs - “bénévolement“, cela va de soi… D’autres mineurs attendent leur procès depuis un ans, deux ans, quatre ans ou cinq ans….

Des ONG ont eu connaissance du rapport de l’Administration pénitentiaire sur le statut de ces mineurs et ont pu faire leur propre vérification : la liste nominative des mineurs était fausse à 50 % : des mineurs présents n’étaient pas sur la liste et des mineurs listés n’étaient pas présents (seule possibilité : certains étaient peut-être en libération conditionnelle, soit qu’ils étaient été “élargis” en fin de peine et on a simplement oublié de mentionner leur départ sur les registres.
On nous signale que dans certaines prisons de province, des mineurs sont en prison au-delà de la durée légale de leur peine par simple perte du dossier. Il a même été constaté dans un cas que personne n’ayant retrouvé la clé de l’armoire en fer qui contient les dossiers, personne ne sait qui devrait être déjà sorti. Donc ils restent en prison.
A part ça, tout le monde se plaint de la surpopulation dans les établissements pénitentiaires du pays.

On peut rappeler ici que dans la plupart des pays, des prolongations abusives de détention provisoire peuvent entraîner des sanctions à l’encontre des juges dont les décisions (ou négligences) sont illégales et que les détenus peuvent ultérieurement faire valoir leurs droits à des compensations.
Mais, dans le cas des mineurs, on ne va pas s’emmerder avec ces histoires, puisque par définition, ces mineurs sont issus de familles qui n’ont pas les moyens de se payer un avocat…
Sur les 90 mineurs incarcérés, 32 attendent leur procès pour crime, relevant de la Cour d’Assises des Mineurs. Pourquoi celle-ci n’a-t-elle pas encore statué sur leur sort ?
La Cour d’Assises se réunit ” ad hoc ” une ou deux fois par an, pour juger d’abord les adultes poursuivis pour crimes et lorsque la ” sessin des majeurs” est terminée, le “rôle” prévoit de passer aux jugements des mineurs. Mais en général, il n’y a plus d’argent pour payer les juges d’Assises, qui sont des juges habituels percevant des indemnités supplémentaires lorsqu’exceptionnellement ils siègent en Assises. Donc les mineurs attendront la prochaine fois. D’où la durée interminable - et indéterminée - de leur détention provisoire.
A la question posée devant la personne faisant office de Ministre de la Justice, le Premier Président de la Cour d’Appel, présent à l’entretien, répond par un chiffre en monnaie locale, qui correspond à 3 000 euros (repeat : trois mille euros).

Encore plus fort :
Un des mineurs incarcérés est condamné à la peine capitale, pour meurtre commis à l’âge de 17 ans, alors que l’Article 67 du Code Pénal du pays stipule explicitement que la peine de mort n’est pas applicable aux mineurs dans ce pays. Il avait tué un “chef de quartier”, ce qui avait suscité une émotion considérable parmi les autorités comme dans l’opinion publique, au point de le considérer et de le juger comme un majeur.
Officiellement, il s’agirait d’un doute sur l’âge réel et l’identité du condamné.
Or, depuis plusieurs mois, l’acte de naissance a été produit par des ONG et diffusé auprès des services “compétents”. Pas de résultats. Le directeur de l’UNICEF a fait une démarche officielle le 6 mars dernier. Toujours pas de résultats.
Il a donc fallu faire valoir un nouvel argument à la personne faisant office de Ministre de la Justice : si, au Comité des Droits de l’enfant et dans les bureaux du Conseil des Droits de l’homme à Genève, on apprend qu’un mineur est condamné à mort alors que la loi nationale du pays l’interdit, cela pourrait avoir des conséquences sur l’image internationale du pays - qui n’est déjà pas brillante. D’autant plus que le sujet de la peine de peine est un sujet sensible et permanent au niveau international en général (et pas seulement à propos de mineurs).
Bien que contestant spontanément cette analyse, la personne faisant office de Ministre de la Justice donne, devant nous, l’ordre de vérifier l’identité et l’âge du condamné (alors que ces services disposent déjà de moult copies de l’acte de naissance).
La détention d’un mineur illégalement condamné à mort … dans la balance avec l’image du pays …
Dans ce même pays, une ONG a obtenu, en 2003 pour un autre mineur condamné à mort en province, que sa peine soit, la veille du jour de son exécution, commuée en dix ans de prison, ce qui est la peine maximum prévue par la loi pour les mineurs.
Autrement dit, il suffit de demander…

Paradoxalement, le Directeur de la prison est parfaitement conscient de ces “dysfonctionnements”: il en est même choqué et dit lui-même qui gère un établissement où des mineurs sont ” sequestrés” (au-delà de la durée légale de la détention préventive).
Mais c’est un militaire, qui dépend donc de la “Grande Muette”. Il peut - il doit - faire un rapport régulier au Juge pour chaque détenu, y compris en mentionnant que la détention de certains mineurs est abusive.
Il n’est cependant pas question qu’un criminel sorte de prison, pour cause de risque de récidive, et donc seuls les juges peuvent libérer un détenu.
Mais comme il manque 3 000 euros pour que la Cour d’Assises fonctionne, tout le monde attend.
Ce Directeur n’a donc pas la possibilité d’”élargir” les détenus illégaux : sa seule possibilité c’est lorsqu’un mineur est gravement malade, il a l’autonomie de décision pour l’envoyer à l’hôpital, en espérant que le mineur convalescent en profitera pour “s’élargir lui-même“.

A la question ” Quel votre problème principal avec ces mineurs ?” - Réponse : ” La nourriture.”
Oublié de préciser, en effet, que les 90 mineurs de cette prison n’ont qu’un repas par jour.

Autres billets précédents de ce blog sur les mineurs en prison :

“Enfants en prison”

“Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”

Pour celles et ceux qui s’intéressent à la Justice des Mineurs,
voici un nouveau site d’assistance technique internationale (français, anglais, espagnol):
www.juvenilejusticepanel.org


Faire son beurre sur les canons

10.03.08

Extrait de l’intervention de Gérard Chaliand à un Colloque sur les compagnies militaires privées, organisé par le Comité International de la Croix-Rouge à Paris en février 2008.
Voir la vidéo sur un billet de l’excellent blog “L’humanitaire dans tous ses états.”

Pourquoi est-ce que ces compagnies sont nées ?

Elles sont nées d’abord du fait que la guerre froide se terminant, il y a eu une réduction des forces armées ; deuxièmement il y a eu un effondrement, entre 1950 et 1985, de la démographie chez les Occidentaux et il a donc fallu en quelque sorte recourir à des gens capables de se substituer aux armées régulières et en même temps de ne pas être toujours sous le contrôle du Congrès, en ce qui concerne les Etats-Unis, ou, pour les Britanniques, de ne pas être cités au Parlement.
(…)
Si on prend le cas de l’Irak, aujourd’hui tout groupe ou tout mouvement, quel qu’il soit, qu’il s’appelle Blackwater
(ou autres), est partie prenante de cette guerre, c’est à dire qu’on estime à 180 000 hommes minimum le nombre des troupes privées qui participent de la guerre d’Irak, qui fait qu’il y a 350 000 hommes, de facto en Irak, et non pas 160 000 hommes des troupes régulières.

Source photo

(…) ” Je signale aussi que les pertes de ces compagnies privées ne figurent pas dans les pertes américaines, ce qui diminue l’impact de l’image des cercueils qui fragilise le Président Bush .
C’est très important vis à vis de l’opinion publique qu’ils ne fassent pas partie des 4 000 morts.

Il est intéressant de noter que les blessés ne sont plus signalés ; pourtant on disait toujours “morts et blessés“… ce qu’il fait qu’il y a en Irak, sans parler des compagnies privées, environ 40 000 hommes hors de combat. Si on ajoute les “morts discrètes” de ces compagnies privées, on peut certainement arriver à des chiffres infiniment plus importants, que nous apprendrons bientôt lorsque le nouveau président sera élu.
Le gouvernement irakien n’a aucun regard sur ces compagnies, parce que Mr Paul Bremer, dans sa Constitution, ne l’a pas inscrit.

Ces compagnies privées ne sont d’ailleurs pas complètement privées, elles sont toutes ” para-étatiques “, c’est-à-dire que ces gens-là obtiennent le feu vert du Pentagone : il n’y a personne, dans ces “ nouveaux mercenaires “, qui travaille contre son propre Etat.

On est donc dans un système nouveau où il y a une considérable latitude, pour faire des choses, légales ou non-légales, y compris en dehors du fait de combattre, la privatisation de ” la question “, c’est à dire que la prison d’Abou-Graïb était dirigée en partie par des compagnies privées qui “torturaient de façon privée“, si je puis dire, et qui font tout un tas de ” travaux ” auxquels les armées ne sont pas tenues de participer. Ce sont tous des professionnels de la guerre, puisque ce sont des anciens militaires, ou d’anciens policiers (de différentes nationalités).”

Source photo des vétérans des guerres du Vietnam et d’Irak qui s’engagent comme mercenaires.

On ne sait donc qu’une petite partie de ce qui se passe réellement “ sur le terrain ” ou ” sur site ” (termes bizarrement communs aux militaires et aux humanitaires…)

Comme disait Napoléon dans la bulle d’un dessin humoristique paru dans “The Independant” pendant la guerre de Bosnie (1995) : ” Si j’avais eu vos médias, personne n’aurait entendu parler de Waterloo.”

Consulter le document officiel des Nations Unies intitulé : ” L’utilisation des mercenaires comme moyen de violer les droits de l’homme et d’empêcher l’exercice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.”

Ou encore : ” Activités non-règlementées des sociétés militaires et de sécurité privés, source de préoccupation majeure, selon un Groupe de Travail des Nations Unies. (10 mars 200 8)


Pendant les décollages, l’orchestre continue

9.03.08

Lors d’un déplacement professionnel dans une capitale africaine mentionnée dans un billet précédent de ce blog (7.03.08), il nous fut donné d’avoir accès à un “Centre Educatif Fermé“, appelé “Reformatory” pour les mineurs délinquants. Compte-rendu de visite :

Arrivé dans le quartier du Centre, on en fait le tour pour trouver l’entrée. Comme d’un côté, un portail est grand-ouvert, ça ne peut pas être par là, et un deuxième tour nous amène à une porte de fer au milieu d’un mur surmonté de barbelés : ça doit être ça…

Avant même d’entrer, nous entendons de l’extérieur un orchestre jouant de la musique, genre musique de cirque. En pénétrant dans la cour, spectacle surréaliste d’un espace fermé (20 mx 20m environ) par un grillage de plus de deux mètres de haut. A l’intérieur joue, avec entrain, un orchestre des gardiennes de prison, dont 4 “en civil” jouent des percussions (une grosse caisse et 3 tambours) et 4 autres, en uniforme bleu de la police jouant du saxophone, le tout dirigé par un vieillard à clarinette qui donne le rythme tout en soufflant dans son instrument.

Autour de l’orchestre, accroupis à même le sol, les coudes sur les genoux, une quarantaine de garçons (15 à 18 ans), nous regardent comme des poissons dans un aquarium.
Aucune expression dans le regard, totalement sinistre (même pas sûr qu’il y ait quelque désespoir), tant des “artistes” que des prisonniers, sensation qui nous restera pour longtemps…
De nombreux critères permettent d’évaluer une institution pour mineurs, mais on la juge aussi à la manière dont les jeunes se comportent avec les visiteurs : c’est une des rares choses qui ne peut pas être totalement téléguidée.
En l’occurrence, une mauvaise scène d’un film de Fellini…

Accueil dans le bureau du Directeur, qui a le physique de l’emploi : présentations et questions-réponses de base, constamment interrompues par les avions. En effet, l’institution est située en bout de piste de décollage de l’aéroport de la capitale, située en plein centre-ville. Interruption totale du dialogue à chaque décollage, mais l’orchestre continue.
Dans ce boucan infernal, le silence humain est assourdissant…

Informations données par le Directeur :

Les pensionnaires : 98 garçons, de 15 à 18 ans, dont 15 condamnés pour meurtres, mais dont 20 autres sont placés en détention préventive avec les condamnés.
Le personnel : 76 personnes (?), dont 40 femmes.

Les chambres : 8 chambres (entre 8 et 14 lits chacune). Murs sales, très sales.
Dans les chambres, toilettes fermées dans la journée avec des cadenas (achetés la veille ?), à titre de “prévention des abus sexuels entre mineurs“. Dans la journée, les mineurs utilisent les toilettes de la cour centrale, qui ne sont jamais toutes ouvertes en même temps, pour que les mineurs n’y restent pas trop longtemps…
On passe au “Vocational Center” (formation professionnelle). Un détail : il est fermé depuis deux ans (”Lack of resources“, manque de moyens).
On passe à l’école. Une seule classe. Des bancs, un bureau du prof (sans chaise), un tableau qui fut noir. Pas un cahier, pas un crayon, pas un livre, pas une armoire, strictement rien sur les murs, pas un morceau de craie qui traîne. Rien, le néant. En réalité, pas sûr du tout que l’”école” soit même utilisée. Une enseignante et une assistante sociale sont debout dans la pièce pour la visite et… attendent nos questions. Rien, strictement rien à tirer. Phrases toutes faites, langue de bois. Mériteraient une bonne paire de baffes.

A l’autre bout de la cour, 3 ou 4 voitures, capots ouverts, autour desquels s’affairent quelques jeunes. Le Directeur explique : ” on prête gratuitement un coin de la cour à un garagiste du quartier en échange d’une formation pour un groupe de 5 mineurs détenus à la fois. Comme l’Etat ne nous donne pas de budget de formation, on fait appel au secteur privé. “ (Qu’en termes à la mode ces choses-là sont dites…).

La cuisine ? Vu l’entrepôt, avec congélateurs, mais pas la cuisine elle-même. Rations ? 150 grammes de viande par personne et par jour, avec légumes, riz, etc…
La religion ? Un imam et un “priest” (?) passent systématiquement chaque semaine. La petite mosquée(avec une pancarte au-dessus de la porte d’entrée : ” Qatar Relief“) est l’endroit le plus présentable de la prison.

Retour vers le bureau du Directeur, en passant devant un deuxième groupe d’une dizaine de jeunes qui chantent à tue-tête à notre passage, accompagné par un adulte à l’accordéon (pendant que le premier orchestre continue à l’autre bout de la cour).
Pendant la visite du Centre, nous avons vu un maximum de 50 à 60 mineurs, sûrement pas 98. On peut supposer que les autres étaient restés enfermés en cellules.

Suite et fin de l’entretien avec le Directeur, dans son bureau (toujours interrompu par les décollages, pendant lesquels, chaque fois, on se regarde en souriant, sans un mot, pendant environ 30 secondes, ce qui est long, surtout quand la phrase n’est pas terminée…) :
Nos faisons remarquer - respectfully - que les normes pénitentiaires supposent soit une armoire, soit un boîte hermétique, fermées avec cadenas, pour les “personal belongings“, à titre de respect de la vie privée, mais surtout pour que les mineurs ne se volent pas entre eux leurs affaires personnelles. Il y en a, mais nous ne les aurions pas vues (on a pourtant, mine de rien, bien regardé sous les lits de chambres, lorsqu’il n’y avait pas de meubles cadenassés).

Les visites de famille sont autorisées “free of charges” (gratuites), sur un banc, près de la porte d’entrée du centre, ce qui nous permet d’apprendre que, dans les autres prisons (pour adultes), la visite des familles est payante.
A la question de savoir quelle mesure d’urgence ce Directeur prendrait s’il le pouvait : ” les jeunes en détention préventive (parfois âgés de moins de 15 ans) ne devraient jamais être placés dans ce centre avec des condamnés.” Le bons sens est une des choses du monde les mieux partagées, disait l’autre…

Lorsque des mineurs quittent l’institution à la fin de leur peine ou sur décision du juge avant la fin de la peine (sur recommandation exclusive du Directeur), les frais de transport pour retour au village sont pris en charge par l’institution, mais lorsque le montant est trop élevé (parfois pour un trajet de 500 ou 1 000 kms), les gardiens se cotisent, de leur poche.
Lesquels gardien-ne-s, en uniforme mais non-armés, ont passé tout le temps de notre visite assis à palabrer sur un banc, à l’ombre d’un arbre. Les autres collègues de service “occupaient” les mineurs avec leurs saxophones…

(Sur la sortie de prison des mineurs détenus, cela nous rappelle la visite d’une autre prison pour mineurs dans un autre pays d’Afrique, où le Directeur nous disait que seul un juge pouvait “élargir” un détenu, mais que lui-même en avait la possibilité lorsqu’un mineur était malade pour l’envoyer à l’hôpital… en espérant qu’il en profite pour s’”élargir lui-même” - sic).

Fin de la visite : le Directeur nous raccompagne à notre voiture dans le boulevard proche de la prison. Lui ayant fait remarquer, en souriant, que la porte d’entrée était restée ouverte et que nous ne voulons pas avoir la responsabilité … d’une évasion, il nous rassure en affirmant que les jeunes ne s’enfuient pas, car leur contact avec les gardiens est “excellent”, et que même certains mineurs libérés reviennent de temps en temps… pour revoir leur gardien préféré.

Tout reprendre à zéro.

PS : Pour mieux connaître les normes internationales relatives aux mineurs détenus, voir les Règles de Beijing (Nations Unies - version française) sur l’administration de la justice des mineurs, ou encore l’excellente documentation de l’ONG “Penal Reform International“(version française).

Source photo

Voir sur un billet précédent de ce blog sur ce thème :
“Enfants en prison - Témoignage en Guinée (déc.06) “
ou encore, vu sous un autre angle (en Suisse) :
” Un mineur en prison pour 260 000 euros ?”


“Gens de peu” ou “gens de trop” ?

31.01.08

Libération“, 31.01.08 :

Madame, vous êtes morte, seule, dans la foule
” Quatre cercueils dans un fourgon funéraire. Quatre personnes mortes dans la rue ou mortes seules. Et deux bénévoles du collectif ” Morts de la rue ” qui les accompagnent jusque dans leur tombe pour qu’elles ne soient pas enterrées dans la solitude. “

“Les co-détenues dénoncent un manque de soins fatal.”

Lucilia, 28 ans, est morte faute de soins, à la prison de Fresnes, où elle était en détention préventive (avant jugement) depuis mai 2007. Sa co-détenue a lancé l’alerte le 18 janvier à 4 h du matin, et Lucilia a été admise à l’hôpital à 15 heures. Pour constater un arrêt cardiaque, qui a duré trop longtemps avant qu’on la ré-anime. (…)
Elle a passé une nuit entière à appeler à l’aide.
Si elle est morte, ce n’est pas la fatalité, c’est parce qu’ils s’en fichent.”

En réponse, le service médical de la prison annonce qu’il ” va tout faire pour en savoir plus (sic) “, mais “sans s’alarmer“, car “ l’émotion suite à un décès en détention et compréhensible et habituelle“.
Affaires courantes, donc…
Mais le Parquet de Créteil a ouvert une enquête.

“Les stagiaires payés à 30 % du SMIC”
Et les cotisations sociales seront payées par l’Etat.
C’est ce qui s’appelle savoir parler à la nouvelle génération.
C’est ce qui s’appelle “travailler plus pour gagner plus“.
On croit se souvenir que le sieur De Villepin avait fait avancer le dossier en préconisant une cotisation de retraite sur la rémunération des stagiaires. On ose espérer que le Ministre a dû simplement oublié de le mentionner…
(Pour l’anecdote, l’Abrincate se souvient avoir été sollicitée, il y a quelques années, par une stagiaire, hyper-diplômée, 27 ans, qui se disait prête à payer pour avoir un stageafin de ne pas avoir de trou dans mon CV“.

On conseillera donc aux stagiaires, comme à quantité de retraités à 600 ou 800 euros par mois, de ne pas tomber malade, d’une maladie qui supposerait un traitement long et coûteux, car la paye passera dans les franchises médicales.

Mais rassurons-nous, la même actualité du jour nous apprend qu’ ” il faudrait ouvrir des lieux d’écoute ouverts, anonymes et gratuits” pour ces gens, afin qu’ils ne gênent en aucun cas la visibilité du miroir que la société veut se renvoyer à elle-même…
C’est tout de même un comble que dans une société dite d’”hyper-communication“, certaines réalités sociales et humaines n’apparaissent que par des permanences anonymes…
Ce qui se veut un moyen de communication n’est-il pas en réalité un moyen de dissimulation ?

Tout cela pour dire que dans le sous-sol du charivari médiatique,
notre société “bling-bling/star’ac” considère, sans le dire, mais de fait,
qu’un partie de la population
est composée d’individus incapables de “se responsabiliser”,
et que, finalement, les gens de peu sont des gens de trop.

Source : bastian.blog.lemonde.fr


Qu’est-ce qu’un ” trader d’exception ” ?

29.01.08

Bon. Asseyez-vous.

Dans un article du ” Temps” du 26.01.08, intitulé “La version du “trader isolé” est contestée”, un “trader genevois” (qui a l’intelligence de rester anonyme) se répand en affirmant :

(…) ” La banque représentait le quart des contrat futurs sur indices boursiers échangés en Europe. Sur ces indices, le desk des dérivés appliquait depuis des années une stratégie appelée vente de volatilité (sic) par le biais option, c’était même le plus gros vendeur de volatilité (sic) en Europe. La tendance s’est inversée et la stratégie a commencé à occasionner des pertes cet été, lorsque la volatilité s’est envolée (re-sic). (…) ” On était en présence d’une hausse structurelle, mais au lieu de se re-positionner, les spécialistes des dérivés de la banque se sont entêtés. Selon cette source, les pertes sont liées au fait que cette vente de volatilité était simultanément arbitrée par des positions longues sur futures d’indices (ach so…). Ils étaient négativement corrélés au marché (was ?) et quand celui-ci baissa, ils furent forcés de vendre des futures.”(…) ” Ces équipes auraient sous-évalué le prix des options sur la volatilité, afin de réduire le nombre des futures qui doivent être vendues à la baisse.”

Vente de volatiles ” : une banque, c’est un poulailler ?
Un ” trader exceptionnel “, c’est un jeune coq qui se métamorphose en renard dans le poulailler, “positivement corrélé au marché” ?

Comme disait Henry Kissinger, “Si vous m’avez compris, c’est parce que je me suis mal expliqué.”

A l’intention des “vulgum pecus” que nous sommes, qui pensent qu’un article incompréhensible doit certainement être très intelligent - et donc valorisant pour le lecteur - on propose la traduction suivante :

” On ferait bien une omelette au jambon,
si on avait des oeufs ,
mais on n’a pas de jambon.”

C’est peut-être cela la définition même de la vente de volatilité.
Est-ce ainsi que la spéculation est au service du développement économique ?

Source : boomer-cafe-net

Post-Scriptum No 1 : lu dans “La Croix” du 28.01.08, l’opinion de quelques spécialistes (en tout cas, qui savent s’exprimer) :

Un jésuite économiste, le P. Perrot, suggère la réflexion suivante :

Sur les “sub-primes” : “L’erreur morale, c’est de prêter de l’argent à des gens en sachant qu’on les met dans une situation inextricable, tout en se disant qu’on sera plus malin, qu’on se retirera avant les autres, à leur détriment”.

Sur la complexité des outils financiers : ” Plus personne ne sait où se trouve le risque.”
Or ” on ne peut utiliser un outil dont on ne maîtrise pas le résultat. Ni faire prendre à son entreprise un risque tel qu’il pourrait remettre en cause son existence.”

Guy de Panafieu : “ Parce qu’elle privilégie à l’excès le profit, les rémunérations individuelles, l’économie financière provoque parfois une perte de repères”.
” Les traders ont une vie artificielle : ils sont décalés dans le temps, dans l’espace, travaillant entre New York et Tokyo, jouant sur des montants colossaux… Tout pousse à surenchérir, ce qui contribue à former une bulle, qui à son tour finit par éclater.”


Un autre expert : ” Il n’y a pas moins de morale dans la finance qu’ailleurs. Simplement, comme on est dans l’immatériel, il y a moins de courroies de rappel que quand on a les gens en face de soi, des gens dont, par exemple, on va hypothéquer la vie professionnelle “.

Un autre, P. Rouvillois, ajoute : ” L’erreur c’est d’avoir opté pour une législation plutôt que pour l’apprentissage éthique.
Comme dans une centrale nucléaire, il faut former les gens à la réalité des risques et pas seulement au respect des règles.”

Pour une fois que la réflexion éthique est compréhensible…

Post-Scriptum No 2 : sur la fragilité du gigantisme, relire “L’Imprécateur” de René-Victor Pilhes.


Crise boursière et escroquerie : pléonasme ?

24.01.08

Définition de l’escroquerie :

” Se caractérise par une tromperie dans le but de se faire remettre de l’argent, des valeurs ou des biens. (…)
L’escroquerie n’est retenue qu’à la condition qu’il y ait tromperie au moyen d’un procédé issu de l’imagination de l’escroc. Il peut s’agir de l’usage d’un faux nom, d’un abus de qualité ou du recours à des manoeuvres frauduleuses.(…)
“Abus de qualité vraie : abuser d’une qualité qui inspire confiance.”

Et donc :

Entendu sur France-Culture ce matin, une interview de Daniel Cohen, économiste, qui commentait ainsi la crise boursière actuelle :

Question d’Alain-Gérard Slama : ” On a toujours entendu dire que la capitalisme s’auto-régulait, et en particulier les banques. Alors, comment se fait-il qu’elles aient été prises à ce point en défaut ?”

Réponse de Daniel Cohen :

” Tous ceux qui ont pensé que le système financier pouvait s’auto-réguler sont des naïfs ou des incompétents. La seule chose que l’on sait est que le système financier, dans son histoire éternelle, va de crise financière en crise financière. L’idée qu’on puisse demander aux acteurs d’arrêter de prendre des risques…

Quelle est la pathologie du système qui fait qu’il va de crise en crise ? Elle est très simple : c’est que dans tout système financier, lorsqu’il y a des gains c’est pour les opérateurs qui les ont généré ; lorsqu’il y a des pertes, elles sont toujours mutualisées, soit par les déposants, ce qui était le cas en 1929, soit parce que ce sont les Etats qui viennent au secours des pertes. Donc, à partir du moment où on a un jeu asymétrique - et c’est toujours le cas des marchés financiers - il est sûr que les marchés financiers vont toujours à la limite du risque, parce que pour celui qui a des stocks-options, si ça monte, je gagne, si ça baisse, je perds (en fait, je ne perds pas puisque la rémunération est indexée à la hausse).
Mais le système financier fonctionne selon ce principe : si vous faites perdre des milliards, vous perdez votre job, et vous en trouvez un autre, mais vos pertes ne sont pas proportionnées aux pertes que vous faites subir à la société.
Donc, tout le système financier est forcément instable pour cette raison même : on le sait, et l’enjeu est donc :
1) d’avoir des régulations qui permettent, autant que faire se peut, de limiter les excès. Les régulations sont toujours détournées au bout du compte : il n’y aucune régulation qui ne vaut très longtemps…
2) il faut protéger la société de ces excès. C’est ce qu’on a fait en 1929, après 1929 : on a compris qu’il fallait protéger les déposants des risques que les banques leur faisaient courir, et on a un système de garantie de dépôts aux Etats-Unis qui fait qu’on n’a plus de crise systémique.
(…)

L’idée que les marchés financiers pourraient trouver eux-mêmes la voie de la raison est une méconnaissance complète des mécanismes.
Dans la régulation de Bâle, dans la régulation que les banques s’imposent à elles-mêmes, on en est arrivé au point - et c’est idéologique - de demander aux banques d’évaluer elles-mêmes leur coefficient de risque pour fixer les niveaux de réserves prudentielles : ça, c’est le comble de la dé-réglementation.
Quand on voit aujourd’hui que les banques sont totalement incapables d’évaluer les risques qu’elles ont prises, et qu’elles ont fait prendre à leurs actionnaires, avec ces produits mathématiques que personne ne comprend - et sans doute pas même ceux qui les ont inventées - c’est extravagant de se dire qu’au coeur du logiciel bancaire, il y a une auto-évaluation des risques que les banques prennent.

Là, il y a certainement un immense retour de bâton qui va se produire avec la crise des “subprimes“. (…) Vous n’allez pas me dire qu’en fabriquant des cocktails de crédit à des ménages insolvables, on arrive à produire des crédits de très haute qualité !!! Je rappelle qu’au départ les subprimes sont des crédits faits à des “délinquants” américains, mais qui, combinés à des formules mathématiques, devenaient des crédits de qualité … égale à la dette des gouvernements (critère de notation, dit des “3 A”).
La régulation doit passer pour empêcher ça.

Question d’Olivier Duhamel :
“Alors, comment sortir du dilemne diabolique d’aujourd’hui, si on est responsable politique ou responsable des grandes banques centrales : si je ne fait rien, je laisse arriver une récession catastrophique et si j’interviens, je viens payer à la place des gangsters ?”

Réponse de Daniel Cohen :
” Il n’y a pas de solution, il faut toujours naviguer entre ces deux maux.
Sauver les banques aujourd’hui serait la bonne solution. Si les 100 milliards de Bush avaient été injectés dans les banques, il n’y aurait plus de crise. Evidemment, en faisant cela, je récompense les gangsters…

Il faut ruser, il faut trouver une solution. Ces crises font partie du monde dans lequel on vit : on aurait pu couper la poire en deux :créer un fonds de sauvetage pour les banques le plus en difficulté et criminaliser les dirigeants (on l’a fait après Enron et autres affaires) qui ont mis en péril la communauté.
Les taux d’intérêt vont baisser en Europe si la crise devait durer, mais cela ne se fera pas avant deux ou trois mois, et entre-temps, peut-être l’irréversible aura peut-être été commis.”

Le rédacteur de ce blog étant membre à part entière de la cohorte des réputés incompétents en économie, il se sent donc libre d’exprimer l’opinion suivante :
La technique consistait donc, dans les banques américaines, à faire des prêts à des personnes insolvables puis de faire disparaître les risques en les noyant dans une alchimie d’ingéniérie financière complètement opaque et irresponsable, au point tout un chacun peut se demander si ses fonds de retraites ne vont pas disparaître (en l’apprenant par le journal ?) .

Il est amusant (!) de voir les banquiers, pourfendeurs des régulations étatiques, se prosterner devant l’Etat pour se re-capitaliser de leur propre irresponsabilité.
Comme dit l’autre, “il n’y a qu’à” utiliser les “fonds souverains” (tiens, on avait cru comprendre que l’Etat n’avait plus d’argent ???).
Ah, oui, mais… attendez, l’argent de l’Etat c’est le nôtre, non ?

A part ça (!), ce jour, on apprend une énorme entourloupe à la Société Générale : près de 5 milliards d’euros perdus par un employé. La “Star’Ac” de la finance, c’est un feu d’artifice permanent…
On a pensé escroquerie dans un premier temps, pour ensuite réaliser que ce n’était peut-être qu’une faille dans le système…. Comme quoi on ne lutte contre la corruption qu’en la légalisant, non ?
Parfois, l’économie, c’est d’une confondante limpidité …

Comme disait Sarkozy : ” Il faudra mettre de la sagesse dans un système qui marche sur la tête“…

Source : www.legrandsoir.info


Halte à la “carnavalisation” générale !

14.01.08

Nous voici donc noyés par un tsunami continu d’informations insignifiantes, dont les héros surmédiatisés se plaignent, sur le ton de vierges effarouchées, d’être harcelés par les médias.

De Carla Bruni, devenue paraît-il, ces jours-ci, la ” légitime favorite ” du président français, en attendant de savoir si elle est enceinte, non sans oublier l’angoissante rumeur selon laquelle elle ne pas serait la fille de son père, jusqu’à l’épouse d’un maire de grande ville qui s’épanche, dans un feuilleton à répétition sur ses kilos perdus ou sur ses humeurs d’après-réveillon, avec une médiocrité qui tranche incroyablement avec la personnalité - pourtant aussi remarquable qu’incontestée - de son écologiste d’époux … en passant par les dernières nouvelles de Britney Spears ou les dernières amours de Beckham, rien ne nous sera épargné.

C’est à croire que la théorie du “cerveau disponible” de l’ineffable Patrick Lelay, ex-PDG de TF1, est insidieusement devenue la règle d’or des médias : neutraliser l’esprit critique, admirer les artistes politiques, faire passer la vulgarité pour de l’”esprit“, culpabiliser - sinon criminaliser - les dissidents, faire qu’une idée devienne vraie par simple répétition, créer des évènements pour faire semblant de maîtriser l’actualité, présenter n’importe qui comme expert de n’importe quoi : qui donc se lancera dans la recherche fondamentale des indicateurs de crétinisation de l’opinion publique ?.
Sans parler des effets d’annonce, des sondages à visée “auto-réalisatrice”, des informations économiques invérifiables, de nouvelles télévisées réduites à de lancinantes énumérations de pourcentages de tout et de n’importe quoi.

On pourrait rétorquer au feu d’artifice de la “politique de civilisation“dont le président français a allumé la mèche, cette réflexion de Benjamin Barber, qui, dans son dernier ouvrage “Comment le capitalisme nous infantilise“, dénonce la “carnavalisation culturelle” (cf. Mikhaïl Bakhtine) en ajoutant :

” A l’époque où nous vivons,
la civilisation n’est pas un idéal ou une aspiration,
c’est un jeu vidéo.”