A l’intention de celles et ceux qui ne se satisfont pas d’ infotainments (1), et qui se posent de manière silencieuse, voire souterraine, la question de savoir comment nos perceptions du monde, des évènements et des personnes, sont conditionnées, y compris dans notre vie quotidienne, il nous paraît de salubrité cérébrale de bien lire ces extraits attentivement, avec nos plus chaleureuses – et sincères – félicitations à celles et ceux qui auront fait l’effort de lire ce billet jusqu’au bout :
Extraits de l’article ” La fin des théories ? ” de Jannis Kallinikos, professeur au ” London School of Economics“, publié dans Telos-eu.com (17.07.09):

” L’époque où des données sans théorie n’étaient que du bruit est-elle révolue ? L’analyse de données prend de plus en plus le pas sur les autres formes de connaissance. Les situations de vie ont tendance à être définies comme des problèmes cognitifs, dont la nature est computationnelle (2) ou qui se posent en termes de navigation. Dans ce néopositivisme, non seulement la perception, mais une part essentielle de l’analyse conceptuelle est désormais superflue. (…)
Ce changement est induit par de nombreux facteurs technologiques et culturels, dont le principal est la circulation toujours plus massive et plus aisée d’éléments cognitifs disponibles sous la forme de données informatiques, à partir desquelles, via des opérations statistiques, des significations sont construites. Cela se joue au détriment de l’intuition, mais aussi et plus généralement d’une expertise construite à partir de l’observation et de la connaissance du monde.(…)
La disponibilité des données est la marque distinctive de notre époque. Sa croyance est que, correctement lues, les données méticuleusement recueillies chaque jour nous tendraient un miroir dans lequel, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous pourrions dévisager notre vrai visage – même si nous ne parvenons pas à le reconnaître.
Dans un contexte au sein duquel technologie et vie quotidienne sont de plus en plus imbriquées, les données peuvent nous dire qui nous sommes, comment notre corps se sent (au-delà de la conscience que nous en avons), mais aussi comment fonctionnent notre société et ses organisations, quels amis choisir et quelles communautés rejoindre, quel voyage faire cette année, quelle assurance souscrire, quels vols sont aujourd’hui meilleur marché, comment investir dans les prochains mois, quel film voir cette semaine, et ainsi de suite.
Le développement des connaissances et plus généralement la construction du sens sont conduits non plus par confrontation d’une théorie à la réalité, mais simplement à partir de commutations et permutations exécutées sur d’énormes masses de données. Les conditions dans lesquelles les données sont ici capturées et agrégées surpassent de loin la capacité de mémoire et de concentration des humains, fussent-ils les meilleurs experts.
Dans ce contexte néopositiviste, non seulement la perception, mais une part essentielle de l’analyse conceptuelle est désormais inutile. L’analyse de données prend de plus en plus le pas sur les autres formes de connaissance. La « réalité » surgit, après un long détour analytique, de la poussière cognitive de particules computationnelles.

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(…) Une conséquence importante de ces développements est la mise en forme et le contrôle technologiques des aspects même les plus futiles de notre existence. Un nouveau quotidien prend forme. Les activités de tous les jours sont de plus en plus appuyées sur des données produites technologiquement. Elles sont conduites à partir d’un ensemble de modules informatiques via Internet ou d’autres réseaux de communications.
Dans ce processus se fait jour un changement furtif mais crucial, qui ne concerne pas que la façon dont les chercheurs appréhendent notre existence, mais dont nous-mêmes la construisons. Les situations de vie ont tendance être définies comme les problèmes cognitifs, dont la nature est computationnelle ou se lit en termes de navigation (que voir ou que faire, comment trouver un film, mais aussi un ami ou un partenaire), et qui peuvent être résolus par des calculs automatisés complexes, exécutés à partir des données et informations que fournissent les technologies modernes et les modes de vie qui leur sont associés.”
Dans combien de métiers désormais, la “production” consiste-t-elle exclusivement à recomposer sur ordinateur ce que nous avons reçu par ordinateur, et pour des destinataires qui, eux aussi, considérent que leur ordinateur leur donne un accès direct à la réalité “du terrain” ?
Qu’est-ce, au juste, que connaître le monde, aujourd’hui ?
Dans combien de situations professionnelles nous répond-on désormais que si nous n’avons pas utilisé des indicateurs mesurables, défini les objectifs rationnels, fabriqué, en gestion matricielle, des outils d’évaluation dûment validés par la hiérarchie et composés d’inputs provenant “du terrain” mais savamment métabolisés par les experts du knowledge management – tous ces braves gens ayant le sentiment, en travaillant sur l’ordinateur, d’un bout à l’autre de la chaîne, d’avoir labouré le monde réel – alors… tout ce que nous pouvons raconter n’est que charabia idéologique, fatras émotionnel, remugles charismatiques, convictions sympathiques mais qui ne font pas le poids devant le graphique du cash-flow, sachant que les meilleures idées du monde sont toujours récupérées par les commerçants… ou les politiques.
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Dans son excellent petit livre : ” Les stratégies absurdes : comment faire pire en croyant faire mieux” (Ed. du Seuil, 2009), Maya Beauvallet, économiste, professeure à l’Ecole Normale Supérieure, qui a mené de nombreuses recherches sur les indicateurs de performance, affirme :

” En l’espace de trente ans, ces mécanismes (incitatifs) se sont généralisés et ont profondément transformé le paysage des relations humaines au sein de l’entreprise (…) On est passé d’un monde de la “logique de l’honneur” au monde enchanté des indicateurs er des incitations. Le vocabulaire de la performance a remplacé les notions de devoir et d’engagement.(…)
On invite les salariés des entreprises à entrer en compétition les uns avec les autres pour les pousser à augmenter leurs production, et l’on s’aperçoit qu’au lieu de la saine émulation attendue, ce sont les actes de sabotage qui augmentent et l’entraide qui diminue.”(…) “Pour évaluer les performances des individus dans une profession donnée, on met au point un indicateur tellement complexe, qu’au bout du compte on en sait plus très bien ce que l’on observe, ni ce à quoi on incite finalement les individus : on peut même se demander si ceux qui renseignent l’ indicateur ne sont pas en train de rouler gentiment leurs managers dans la farine…“(…)
” …. l’esprit humain est plus rationnel et plus stratège encore que les indicateurs les plus astucieux.(…) ” On ne gagne jamais à réduire l’autre à un comportement binaire.”(…) ” La carotte et le bâton suffisent peut-être pour faire avancer un âne récalcitrant, mais les hommes, eux, s’arrangent souvent pour attraper la carotte et éviter le bâton tout en vous faisant croire le contraire.”
Mme Maya Beauvallet donne un exemple :
“Aux Etats-Unis, en 1987, dans le but d’accroître la lisibilité des dépenses publiques et l’efficacité de la gestion des juridictions, une réforme décentralisée cherchait à mettre en place des normes de qualité : les Trial and Court Performance Standards (TCPS).
” La première tâche de la commission (ad hoc) fut donc de définir les objectifs de la réforme et d’établir clarement les missions de la justice. Notons que cette première étape est par nature politique. Ce n’est pas une question de bonne gestion mais de choix collectif. On pourrait bien sûr être tenté de dépolitiser le débat en s’en remettant à la neutralité supposée des chiffres. (…) ” En réalité, construire les indicateurs avant de définir le cap ne revient pas à dépolitiser l’opération, mais à laisser les indicateurs “faire” la politique. En effet, ces instruments n’ont que l’apparence de la neutralité : ils auront des effets, détermineront des comportements, et poursuivront, même implicitement, des objectifs particuliers.(…)

Les indicateurs d’un camion de pompiers sont millimétriques… (Mais le feu a-t-il été éteint ?)
(Suite du texte) “Cinq objectifs ont été retenus : l’accessibilité de la justice, sa rapidité, son respect des valeurs d’égalité, d’impartialité et d’intégrité, son indépendance, et enfin sa capacité à susciter la confiance du public.(…)
En 1990, une première version des TCPS a été publiée, avec les cinq objectifs, 22 standards et 75 indicateurs(…) dans un document de 258 pages dont 58 d’annexes.(…) L’appareil est tellement lourd qu’à partir de 1994, des sessions de formation doivent être organisées auprès des juges et administrateurs de juridictions pour leur apprendre non seulement les objectifs de leur métier – ce qui laisse un peu perplexe – mais également comment remplir les indicateurs…Ce qui devait servir à y voir plus clair nécessite à présent le secours d’exégètes spécialisés.(…)
Traduire la notion d’impartialité en indicateurs réduit les marges de manoeuvre et risque de faire passer par-dessus bord les fruits d’une longue expérience. Cette méthode revient à transformer une mission aux contours nécessairement complexes en une série de tâches standardisées.(…)
On pourrait en dire autant, sinon avec encore plus d’évidence, pour l’évaluation de la profession d’assistant-e social-e, notamment dans le travail de ré-insertion des mineurs délinquants.
De même pour les enseignants : évaluer des enseignants sur des indicateurs de performance, c’est inciter ces enseignants à porter leur efforts sur les meilleurs élèves et recréer ainsi l’inégalité des chances parmi les élèves alors que l’école vise à créer les conditions de l’égalité des chances. Les indicateurs d’efficacité sont-ils compatibles avec l’exigence d’égalité ?
On mentionnera aussi pour mémoire le débat qui s’est instauré sur les indicateurs bibliométriques de qualité du travail des chercheurs :
si les indicateurs peuvent donner des tendances sur un nombre
réduit d’aspects de la vie scientique, il convient d’être très circonspect dans leur usage en raison
de la possibilité d’interprétations erronées, des erreurs de mesure (souvent considérables) et des
biais dont ils sont aectés. Un usage abusif des indicateurs est facilité par la nature chirée du
résultat qui introduit la possibilité d’établir dans l’urgence toutes sortes de statistiques, sans
se préoccuper d’en analyser la qualité et le contenu, et en occultant l’examen d’autres éléments
de la vie scientique comme, par exemple, l’innovation et le transfert intellectuel et industriel.
(…) ” Si les indicateurs peuvent donner des tendances sur un nombre réduit d’aspects de la vie scientifique, il convient d’être très circonspect dans leur usage en raison de la possibilité d’interprétations erronées, des erreurs de mesure (souvent considérables) et des biais dont ils sont affectés. Un usage abusif des indicateurs est facilité par la nature chiffrée du résultat qui introduit la possibilité d’établir dans l’urgence toutes sortes de statistiques, sans se préoccuper d’en analyser la qualité et le contenu, et en occultant l’examen d’autres éléments de la vie scientifique comme, par exemple, l’innovation et le transfert intellectuel et industriel.” (Site de l’INRIA - Institut National de Recherche en informatique et en automatique)
(…)“Les indicateurs bibliométriques reposent sur l’analyse des citations, c’est-à-dire la partie ”Références” d’un article scientifique qui fait mention des travaux effectués par la communauté scientifique (y compris les auteurs de l’article) sur le sujet de l’article. Il faut d’ores et déjà indiquer que les indicateurs ne reposant que sur des citations ne donnent qu’une vision partielle du travail scientifique puisque 90% des papiers publiés dans les journaux scientifiques ne sont jamais cités [9] et qu’il semble difficile de croire que seulement 10% de la production scientifique serait significatif.” (Ibidem)
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Dans un ouvrage remarquable et lumineux : ” Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité ? ” (Ed. Fayard, 2009), Valérie Charolles, directrice des affaires économiques et financières de Radio France.

” Pour sortir le soir, on met une tenue à notre avantage, qui sera le plus souvent bien différente de celle que l’on choisit pour faire du sport. Il en va de même pour les chiffres: la manière dont on les présente sert à mettre en valeur ce sur quoi ils portent en vue d’un certain objectif. Cela ne signifie pas qu’on travestit la réalité, mais que l’on cherche à l’habiller au mieux en fonction d’un projet particulier.“(….) Il faut être conscient de ce que ces pratiques “signifient quant à l’objectivité généralement prêtée aux données chiffrées.”(…)
Valérie Charolles
(…) “Le problème majeur traité par la philosophie au XX ème siècle aura été celui des mots et des choses. Mais ce problème s’est déplacé : il concerne désormais les faits et les chiffres.” (…) ” On ne peut plus opposer le monde de la nature et celeui de l’action : tous deux interagissent continuellement. Dans ce contexte, la technique est nécessaire et elle passe de plus en plus par l’objectivation du réel au travers des données.”(…) “C’est un monde dans lequel les actions des hommes sont des faits, observables selon des méthodes scientifiques,”(…) ” C’est (aussi) un monde communicationnel et performatif où la parole a souvent le statut d’un acte.”
L’auteur propose l’exemple des sondages d’opinion :
(…) ” La publication des sondages a un effet sur les résultats. Cela fait plus d’un siècle que l’on sait, dans les sciences physiques, que la position de l’observateur influe sur les résultats mesurés.”(…)” Dans le domaine des sciences de l’homme, cette équation est “encore plus vraie” et elle est au coeur de toute l’analyse économique moderne.”(…)
” L’essentiel de l’analyse néo-classique en économie repose sur la théorie des anticipations, c’est à dire sur le fait que les informations dont disposent les agents jouent un rôle déterminant dans les choix qu’ils vont effectuer.
Autrement dit, en économie, un résultat anticipé a plus de chances de se produire qu’un résultat non anticipé : les prévisions sont pour une part autoréalisatrices.
C’est un mécanisme couramment utilisé par les banques centrales ; elles sont particulièrement attentives à leur réputation, de sorte que le comportement qu’elles vont adopter puisse être prévu par les marchés et produire son effet avant même qu’elles aient à intervenir sur les taux d’intérêt.”
Cet ouvrage analyse quantité d’exemples de chiffres, de statistiques, d’indicateurs dans beaucoup de domaines de la vie courante et de la vie économique, et on espère que la lecture de ce billet vous donnera l’envie de lire les deux ouvrages mentionnés, passionnants et… salubres, dans le contexte de la guerre quotidienne de communication dont nous sommes l’enjeu.

Source photo – Création de Laurent Courau
(1) Infotainment : information-contenu des médias qui comprend également un contenu de divertissement dans un effort visant à renforcer la popularité auprès du public et des consommateurs.
(2) Computationnel : par le traitement d’un ordinateur, de manière logico-algébrique.