La « chute du Mur » de l’humanitaire ?

 

Va-t-il bientôt falloir créer une nouvelle organisation humanitaire
pour venir en aide aux victimes des organisations internationales
chargées de les secourir ?

Une dépêche de ce jour dévoile – une nouvelle fois – l’ampleur de comportements « cruels, inhumains et dégradants » (selon la terminologie onusienne) d’employés d’organisations internationales qui monnayent les services humanitaires (nourriture, soins médicaux,etc…) contre des « services sexuels » dans les camps de réfugiés au Libéria.

Les employés humanitaires ne sont pas seuls en cause : des officiels, des commerçants et des enseignants locaux sont aussi impliqués.

Dans les années récentes, des situations ont été dévoilées : la plupart étaient accidentelles, au sein d’organisations ou d’O.N.G. insuffisamment préparées à ce type de risques.

Or, si l’on ne peut reprocher à une organisation internationale d’affronter le problème du comportement d’un ou de plusieurs employés, nationaux ou expatriés (le « risque zéro » n’existe pas), on peut lui reprocher de ne pas avoir pris toutes les mesures de prévention de ce risque, au même titre que face à d’autres risques comme le détournement d’argent ou de stocks.

Dans le cas précis, l’approche est nouvelle (si l’on peut dire) : l’organisation britannique « Save the Children » vient de publier les résultats d’un sondage auprès d’un échantillon de 315 personnes interrogées (dont une moitié encore dans les camps, et l’autre moitié après leur départ) : « the respondents clearly stated that more than half of the girls in their locations were affected » (« là où ils se trouvaient, plus de la moitié des filles ont été victimes »), dont des fillettes de 8 ou 12 ans, et « certaines filles ont eu des rapports en échange d’une bière, ou pour pouvoir regarder une cassette vidéo« . On connaissait le « Food for Work » (« Travail conte nourriture ») : désormais, il y a le « Food for Sex ».

Le plus consternant dans cette dépêche est qu’elle donne le sentiment d’une certaine fatalité : nous serions devant un « fléau » parmi tant d’autres. Il y a les sondages sur la prévalence du SIDA, sur la malnutrition, sur la mortalité infantile due au paludisme, etc… Il y aurait désormais des sondages sur la prévalence des abus sexuels sur enfants comme accès aux moyens de survivre pour les réfugiés. « Abus sexuels = problème de santé publique » : point final.

Comme d’habitude, les organisations onusiennes réagissent par un discours « professionnel« : le problème est « technique« , et il va falloir le résoudre… Or le plus inquiétant est que, dans le même contexte de réfugiés au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée, il y a 4 ans, une précédente enquête avait conduit beaucoup d’organisations internationales à se doter de « Codes de conduite » distribués à tous les employés, ce qui ne semble pas avoir eu l’effet escompté…

Faudra-t-il désormais, au début d’une opération de secours d’urgence, distribuer des tracts rédigés dans la langue des réfugiés pour les mettre en garde contre les risques qu’encourent leurs enfants et adolescents pendant les distributions de nourriture ou lorsqu’ils vont en consultation dans un dispensaire ?

A quoi servent donc tous les plans stratégiques, indicateurs, études d’impact (sic), cadres logiques, matrices de suivi (re-sic), meilleures pratiques, approches « genre », évaluations, « controling », reporting », et autres évaluations, si au bout de la chaîne, cela se termine par : «  Viens par là, petite… » ?

Une action humanitaire n’est jamais seulement technique : elle est d’abord éthique. Les organisations internationales, qui, à juste titre, exigent des multinationales un comportement éthique et de responsabilité sociale, doivent, elles aussi, mettre « de l’éthique sur l’étiquette »

Car dans l’humanitaire, comme dans toutes les actions et institutions humaines altruistes et fortement idéalisées, il arrive aussi que  » les rats bouffent la statue par les pieds » (voir « Satan et les statues« ).

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5 Responses to La « chute du Mur » de l’humanitaire ?

  1. argoul dit :

    Finalement, De Gaulle avait-il raison : le « Machin » est ingérable quand il faut traduire tout règlement en 195 langues et ménager la suceptibilité des 195 Etats face à la conduite de quelques % de leurs ressortissants ? Finalement, les Etats-Unis ont-ils raison de vouloir s’en retirer, au prétexte qu’ils font mieux tout seul et moins cher que ces bureaucraties du Volapuk ? La déploration ne doit-elle pas susciter quelque proposition ? Ou faut-il se donner rendez-vous au prochain rapport ?

  2. Juliette dit :

    Merci de nous allerter sur ce sujet, on ne peut plus préoccupant! J’ai entendu ce message sur les ondes ce matin à France-Culture. Que penser de toute cette boue? Les hommes ont-ils perdu le sens du bien et du mal? n’ont-ils plus de conscience? Si ces pratiques se généralisent n’est ce pas que leurs auteurs croient que ce n’est pas si grave? Le tourisme sexuel semble « toléré » depuis pas mal de temps qu’on en parle et ne suscite pas beaucoup de réprobation chez nous, les nantis. Une seule solution urgente à mes yeux : d’abord la répression car la société doit montrer aux yeux de tous que c’est hyper grave! La perte du sens éthique est une question d’importance pour notre époque : l’ambiance nihiliste le « tout se vaut » dont je parlais dans une ancienne note est au centre de mes préoccupations. Que pouvons nous faire chacun pour cette juste cause?

  3. Vincent dit :

    J’ai travaillé deux ans en camps de réfugiés… Et je dois avouer que cela a été l’expérience la plus difficile dans mon parcours humanitaire… Une population dans une logique de survie, sous la pression permanente de leaders traditionnels qui organisent la terreur ; des acteurs ONG parfois ignorants la réalité de la vie des réfugiés, certains orientés vers le profit, et à tous les coups – tout puissants ; des agents des Nations Unies qui ferment les yeux sur l’innommable (détournements, risques d’épidémie, assassinat), des autorités corrompues… Dans un camp de réfugiés, tous les facteurs sont rassemblés pour que cela devienne un enfer ! Et les enfants ? Ceux qui naissent et grandissent dans ces camps ? Des camps peuvent être établis pendant des années, des décennies…
    Ce qu’il faut faire ? Y aller, et se battre tous les jours pour que les conditions de vie deviennent acceptables, combattre – et dénoncer – les mauvaises pratiques, délivrer les services dont la population a besoin… Former la société civile… Il y a tant à faire !

  4. Roméo dit :

    Je retiens quelque chose de cette terrible situation, c’est que les informations se divulguent peu à peu et que l’on sort de ce que les médias nous assénaient de façon manichéenne : les ‘méchants’ dictateurs et les ‘bons’ humanitaires, par exemple, et que nous avions la faiblesse de croire sans aller y voir plus loin : c’est tellement plus commode d’avoir une vision en Noir et Blanc. L’axe du Mal, par exemple…ET aussi sur la question de l’esclavage, commemoration oblige : l’esclavage c’est bien fini, le progrès a balayé toute cette horreur; eh bien non, l’esclavage continue, est une pratique répandue, jusque dans des coins cachés de nos belles villes occidentales. Apprendre à voir, à regarder, à ne pas se cacher la tête dans le sable, (parceque c’est beaucoup plus reposant, c’est vrai) avant d’agir où l’on peut, et c’est déjà un pas en avant pour secouer le sentiment d’impuissance qui nous assomme tous.

  5. […] ventre ? «   » Des ONG pataugent dans l’économie-fumier «   » La chute du Mur de l’humanitaire ? »  » Le fourre-tout de ce que l’on demande aux ONG «   » Otages […]

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