Un autre PARIS-DAKAR (1530 … 2000)

DAKAR : aux alentours de l’an 2000

« Un Talibé, au sens étymologique, est un disciple ou un élève apprenant le Coran. Mais de nos jours, cette pratique tend à prendre des dimensions plus axées sur la recherche personnelle de profits de marabouts que sur l’apprentissage du Coran par les enfants. »

Initialement, les « daaras » (écoles coraniques) subvenaient à leurs besoins grâce aux récoltes assurées par les Talibés les plus âgés.(…) Les Talibés apprenaient une partie des versets du Coran et recevaient une éducation religieuse (…) Ils apprenaient une des vertus essentielles, l’humilité et le sens de la vie ascétique.(…) Des sécheresses ont touché le Sénégal. Les marabouts ne parvenant plus à subvenir à leurs besoins de première nécessité ont emigré vers les villes,(…) Les Talibés ont été contraints de suivre le mouvement. Pour faire vivre le « daara », les marabouts n’ont pas trouvé d’autres solutions que d’envoyer les Talibés mendier.

« Très tôt le matin, la boîte de conserves à la main, les Talibés errent de maison en maison à la recherche de quelques poignées de riz ou d’une pièce de monnaie. Ensuite ils investissent le centre ville, les lieux de travail, les magasins, les marchés comme des nuées de sauterelles.(…) Leur emploi du temps fait alterner lecture du Coran et mendicité, mais en réalité, ils passent le plus clair de leur temps à demander l’aumône. Ils ne connaissent que quelques versets du Coran qu’ils psalmodient aux portes des maisons. Ils n’ont ni le temps de s’amuser, ni celui de lire le Coran et de faire les 5 prières: ces laissés pour compte luttent pour leur survie.

Dans la « daara » où ils se retrouvent par dizaines tard dans la nuit, ils couchent à même le sol dans des baraquements mal aérés et très vétustes. (…) Quand ils n’apportent pas la quantité de riz exigée ou la somme fixée par le maître, ils sont battus et condamnés à apporter le double le lendemain. (…) La peur du maître les conduit souvent à commettre des petits larcins : vols de vêtements, de nourriture dans les marchés ou dans les maisons.(…)

Les Talibés n’ont aucune vie privée, aucune propriété, tout ce qu’ils ont de précieux, d’utile est confisqué par le maître. Parfois les plus âgés s’insurgent contre l’autorité du maître et désertent le « Daara » pour rejoindre les vrais délinquants de la ville.(…)
Prof. Saliou Sarr – Ecole Normale de Thiès – Sénégal

 

 

 

 

FRANCE et SUISSE : aux alentours de 1530

Extraits de « Ma vie », de Thomas Platter (1499 (?) – 1589)
Editions L’Age d’homme – Coll. « Poche suisse »
Préface de P.O.Walzer – Traduction : Edouard Fick

 » Thomas Platter est né en 1499 dans un petit village du Valais suisse. (…) Ses parents l’envoyèrent étudier. C’est à dire qu’il eut licence de s’agréger à une de ces troupes d’écoliers qui, sur les routes d’Alsace ou de Souabe, passaient de ville en ville, vivant d’aumônes et de rapines.(…) A leur tête, on trouvait souvent une espèce de maître à penser plus âgé, que la troupe entretenait (…). D’une ville à l’autre, d’une université à l’autre, d’un maître à l’autre, les écoliers errants tâchaient de grapiller les rudiments des sciences théologiques, médicales ou juridiques qui feraient d’eux un jour des curés, des médecins ou des notaires. Mais il y fallait des années de vie aventureuse. » (Préface)

Témoignage direct de Thomas Platter :

Page 26 :  » Ma tante pensa qu’il était encore temps pour moi de devenir un pieux ecclésiastique. Elle m’emmena donc chez messire Antoine Platter : je pouvais avoir de neuf ans à neuf ans et demi. Les premiers temps furent pour moi bien pénibles : l’instituteur avait un caractère très violent, de mon côté je n’étais qu’un petit paysan bien stupide. Mon maître me battait de manière affreuse, ou bien il m’empoignait par les oreilles et m’enlevait de terre.(…) Je ne restais pas longtemps chez lui, car mon cousin germain revint (…) de Bavière et (suggéra) de m’emnener dans les écoles d’Allemagne. Lorsque j’appris ce projet, je tombai à genoux et suppliai Dieu de me tirer des mains du prêtre qui ne m’enseignait rien et m’accablait de coups : j’avais seulement appris à chanter un peu le Salve avec les autres écoliers du prévôt ; cela nous rapportait quelques oeufs. (…)

Page 41 : « Une longue pratique m’avait rendu maître dans l’art de mendier et de plaire à force de gentillesse ; aussi les (maîtres) ne me laissaient-ils pas aller à l’école, préférant m’employer à leur profit, de sorte que je ne savais pas seulement lire. Donc je vagabondais (…) aux heures où j’aurais dû aller à l’école. Je souffrais souvent de la faim, car je remettais en entier aux maîtres le produit de mes tournées, sans y toucher, par crainte des coups ».

Page 50: « … quant à moi, je poussai jusqu’à Zurich où je pris logis chez la mère du très renommé et très pieux maître Gualtherus, aujourd’hui pasteur à Saint-Pierre à Zurich.(…) Je fréquentais l’école du Fraumünster où enseignait maître Knäuell, magister pariensis et connu à Paris sous le nom de « Grand Diable ».(…) Puis je fus sous maître Myconius (qui) lisait dans ses leçons Terentius et nous faisait décliner ou conjuguer tous les mots d’une comédie.(…) Il interprétait aussi les saintes Ecritures, ce qui attirait beaucoup de laïques, car la lumière de l’Evangile commençait à paraître, bien que longtemps encore on ait eu dans les églises la messes et les idoles. Tout sèvère qu’il se montrât envers moi, Myconius (…) me donnait à manger et prenait plaisir à m’entendre raconter mes pérégrinations(…) dont j’avais alors la mémoire toute fraîche.(…)

Page 60 : « …je retournai continuer mes études à Zurich. J’y vivais dans une grande misère, car les fondations de charité n’existaient pas encore. J’étais trop âgé pour n’avoir pas honte quand je chantais dans les rues : d’ailleurs les gens me rudoyaient (…) Je suivis alors à Uri un camarade. (…) Là, ma position ne fit qu’empirer: les habitants n’étaient pas habitués à cette manière de gagner son pain en chantant.(…)

Ce témoignage extrait du livre mentionné ci-dessus, se lit d’une seule traite : Thomas Platter devint imprimeur à Bâle, propriétaire, recteur (pendant 37 ans) de l’école de la cathédrale de Bâle, reçut la visite d’Erasme et de Montaigne…
Il eut de nombreux enfants, à l’intention desquels il redigea son autobiographie.

Quant aux Talibés du Sénégal, de nombreuses organisations sociales et humanitaires s’occupent de leur situation présente et de leur avenir : une de ces initiatives est de passer des écoles coraniques aux écoles … numériques.

En 1530, à Bâle, on leur enseignait le latin.
En 2000, à Dakar, on leur enseigne l’ordinateur.

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :