De mes yeux vu (1)

MAURITANIE : vers 1986, mission médicale d’urgence autour de Magta-Lahjar, en raison de la sécheresse. Des centaines d’enfants menacés par une épidémie de rougeole.
Circuit en Land-Rover dans les campements nomades pour contrôler les enfants et participer à la prévention. Le temps du trajet ne compte pas, on vit au rythme du soleil et de la chaleur : on suit les traces des véhicules précédents, passés hier, il y a trois jours ou il y a une semaine, peu importe…
Après trois dunes de sable, un campement de nomades Maures.

Accueil de curiosité, simple contrôle de la malnutrition des enfants… mais demande insistante des familles de contrôler aussi la santé des anciens :  » Si nous perdons nos vieux parents, nous perdons notre mémoire… ».
Avec nos raisonnements d’Occidentaux, le travail terminé, on range les affaires et on se prépare à grimper de nouveau des dunes pour atteindre d’autres campements :la rentabilité du travail oblige. Pas question ! Dans le désert, lorsque des étrangers arrivent dans un campement, et quel qu’en soit le motif, ils doivent prendre un repas et passer la nuit, sinon c’est une insulte… Il faut boire le « zrig« , manger le riz et le mouton.
Dans les campements nomades, quand on n’a plus rien, on a encore – et toujours – quelque chose pour l’étranger de passage.
Comment serait accueilli un Mauritanien arrivant à l’improviste dans un village européen ?

Sur le trajet du retour « au camp de base », voulu faire le malin et prendre le volant en suivant nos traces de la veille, tandis que le chauffeur est relégué à la place du passager. Puis soudain… plus de traces… Un vent de sable s’est levé : on ne voit plus grand-chose. Le chauffeur mauritanien, probablement vexé mais ne le montrant pas, se met au volant. Muet, il démarre et roule à moins de 20 km/h en faisant un cercle restreint sur lequel il passe et repasse une dizaine de fois, tout en regardant fixement l’horizon, puis subitement quitte le cercle en disant à voix basse :  » C’est par là »…

BURKINA-FASO : retour en Europe avec un enfant atteint d’une cardiopathie congénitale grave, détectée à temps. Possibilité d’une intervention chirurgicale avec diagnostic très favorable, impossible dans son pays, suivie du retour dans sa famille après l’opération et la convalescence en Europe. Issu d’une famille de paysans pauvres, ce garçon, âgé de 4 ans, est accompagné de son père, plutôt âgé, depuis son village jusqu’à la capitale, avant de rejoindre l’aéroport. Pendant le trajet en voiture (une centaine de kilomètres de piste), pas un seul mot du père.
Passage au bureau pour prendre le dossier, discuter des formalités et de tout le nécessaire de voyage. Toujours pas un seul mot du père. On prend la route de l’aéroport, avec le garçon et son père. Toujours pas un seul mot du père. Arrivée à l’aéroport, on ré-explique au père toute la procédure en détail, pensant qu’il s’inquiétait, bien qu’ayant bien compris et approuvé depuis longtemps ce transfert de la « dernière chance » pour son fils. Toujours aucune réaction.
Au moment de passer le contrôle des passeports, et donc au dernier moment de la séparation, le père nous prend le bras, calmement, mais avec une émotion soudainement visible, nous demande :  » Vous êtes sûr que vous connaissez bien la route ? »

RWANDA : visite de la prison de Gitarama, un an après le génocide de 1994. Huit mille hommes, dans la grande cour centrale de la prison, debout sous un soleil accablant. Lorsqu’il y a un « trou » dans la foule, c’est qu’il y a un évanoui…ou un mort. On se passe le malade (ou le mort) sur les têtes, de bras en bras.
On traverse la cour en diagonale. Une seule obsession : regarder où l’on marche pour ne pas marcher sur des pieds. Un prisonnier se faufile vers nous et nous crie :  » C’est ça, vos droits de l’homme ? ».


Arrivé au seuil d’un des bâtiments qui encerclent la cour centrale, descente d’un escalier, avec de chaque côté, des hommes en haillons, soit debout contre les murs, soit accroupis de chaque côté de l’escalier, pour laisser passer les visiteurs. Là encore, faire attention de ne pas marcher sur d’autres pieds. En bas de l’escalier, à droite, une porte s’ouvre : le quartier des mineurs, celui des moins de 18 ans, accusés de complicité de génocide. Une cinquantaine de matelas entassés verticalement le long d’un mur. Les mineurs sont assis par terre, en silence.
Un adulte (un génocidaire ?) nous demande : « Je fais un peu de scolarisation en écrivant sur le mur, mais je n’ai ni cahier, ni crayons. Pourriez-vous nous en faire parvenir ? »

Sorti de la prison et de cet enfer, sur le chemin extérieur, une image pour le moins contrastée : une jeune et jolie blonde est assise, seule, sur un tronc d’arbre. Sur son corsage, l’emblème de la Croix-Rouge Internationale :  » Bonjour, ….euh…sachant que le principe de la Croix-Rouge est la visite des prisonniers, seul et sans témoin… ici, comment vous faites ? » Silence… Puis réponse avec un regard et un sourire à la fois d’ironie et de désespoir :  » Ici… on ne fait pas… »

Retour à Kigali. Rendez-vous avec le Ministre de la Justice pour discuter d’une alternative à la prison pour les mineurs. Echo a priori favorable, mais il ajoute  » Vous savez, avant le génocide, j’animais une association ruandaise de défense des droits de l’homme, mais dès que je suis devenu ministre, j’ai considéré qu’il fallait en mettre le plus possible en prison pour les sauver du massacre et des vengeances villageoises… »

THAILANDE : en 1983, visite des camps de réfugiés cambodgiens de Non San et Non Samet, près de la frontière du Cambodge. Distribution de nourriture. le responsable du Programme Alimentaire Mondial :  » Ici, on distribue des rations alimentaires uniquement aux femmes âgées de plus de 15 ans et statistiquement on sait que les besoins alimentaires de tous les membres des familles seront assurés. Un des grands problèmes, c’est l’oisiveté des hommes, depuis six mois, un an ou deux ans… »

SUISSE : Gare de Lausanne, un samedi matin de 2005, vers onze heures, heure d’affluence. Une dame âgée, mais vivace, plutôt forte, avec un foulard noué autour de la tête, parcourt les couloirs d’un pas décidé, voire rapide, en s’arrêtant quelques dizièmes de seconde à chacune des cabines téléphoniques, aux machines de change, et aux guichets automatiques de vente de billets de train.
Partout, elle glisse furtivement la main avec agilité pour voir si des gens ont laissé de la petite monnaie. Le plus étonnant, c’est le regard totalement indifférent au brouhaha qui l’entoure, sans aucune honte, gêne, ou volonté de dissimuler ses intentions, tout en circulant de manière déterminée. Visiblement, elle connaît par coeur chaque millimétre des moindres endroits où des gens sont susceptibles d’avoir oublié ou négligé de prendre la petite monnaie restante. En moins d’une minute, elle avait « fait » une dizaine de cabines téléphoniques.
Personne ne la gêne ni ne réagit. Les gens ont évidemment compris tout aussi vite : on a le sentiment d’être sûr que personne n’oserait la dénoncer… La dénoncer pour quoi ? De toute façon, elle serait déjà loin…

A suivre…

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2 Responses to De mes yeux vu (1)

  1. Juliette dit :

    J’apprécie beaucoup la tonalité de votre blog. Vous pointez sur l’essentiel. Nous faire partager de tels moments d’humanité c’est précieux et on mesure que le blog peut être un outil de rencontre et de partage fantastique! amitiés, juliette

  2. argoul dit :

    Du brut, du vécu, vous êtes bon quand vous exposez comme cela.
    Peut-être faudrait-il publier ces textes un par un sur plusieurs notes ?
    En revanche, le décalage avec la « réaction » finale est très localo-suisse, si je puis me permettre. Qu’y aurait-il à « dénoncer » ? Le ramassage de pièces oubliées ? La récupération des « biens sans maîtres » est-il un délit chez les Helvètes ?

    Je pointe ce décalage pour avoir travaillé à Genève, ville qui, si elle est loin de représenter la Suisse profonde, reste très « calviniste » sur « ce qui se fait » ou pas. Mais le léger malaise vient de ce que je ne comprends guère ce que vous voulez signifier par cette chute. Le dérisoire du geste par rapport aux malheurs du monde ? La pas même illégalité de la conduite ? L’habitus « efficace-occidental » même dans la misère ?

    En tout cas, vous faites réfléchir !

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