Cette réflexion de Tocqueville vous aurait-elle échappé ?

Ecrit en 1835, extrait de « De la Démocratie en Amérique« , d’Alexis de Tocqueville (UGE, Coll.10.18, pp.361-362) :

« Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera en rien de ce qui l’a précédée dans le monde .(…) Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme : les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.(…)

Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. (…) Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul de d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril: mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages : que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre-arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposé à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société toute entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquels les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible,(…) pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple. »

Bon, il nous faut vous quitter : il y a un match.

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4 commentaires pour Cette réflexion de Tocqueville vous aurait-elle échappé ?

  1. argoul dit :

    Vous qui aimez les pléonasmes, en voilà un : cela s’appelle « le socialisme ». J’aime la définition qu’en a donné un éditorisliste du Monde récemment : un gros Etat avec de gros impôts.

  2. Juliette dit :

    Que pouvons-nous faire devant un tel constat? Résister! Nos dernières notes ainsi que les commentaires qui suivent abordent modestement ce sujet …ainsi que nombre d’autres blogs…dont le votre. Y-at-il d’autres solutions qu’individuelles? individuelles, certes mais à chaque niveau de responsabilités et ça peut changer la donne! Je le crois.

  3. Roméo dit :

    Etonnant, en vérité, ce texte!
    Une version soft et consensuelle de Big Brother, qui nous est annoncée, mais celà ne revient-il pas au même?
    Nécessaire, alors, plus que jamais, de faire un « pas de côté »!

  4. Varna dit :

    Après Dogsville, voici Toque-ville — la ville où les hommes, comme les coiffures, sont ronds et sans bord.
    😉

    Merci pour la citation.

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