Bien entendu, il n’y aura pas de « développement ».

De retour d’un séjour de trois semaines au Burkina-Faso, voici quelques impressions :

L’Abrincate avait, en 1984, ouvert deux centres nutritionnels pour enfants au nord-ouest du pays, à une période de grave sécheresse.

De retour aux mêmes endroits – donc 22 ans plus tard – la même petite ville régionale de TOUGAN, avec les villages ruraux aux alentours, dont celui de DA (village d’origine du grand historien burkinabé, Joseph KI-ZERBO), on y découvre une végétation plus verdoyante, une population plus nombreuse, mais aussi une réelle inquiétude, en cette fin de juillet quant au retard des pluies de cette année.

A TOUGAN, quelques nouveautés : tous les 30 mètres, un « Télécentre » où vous pouvez appeler New-York dans la minute qui suit. Ensuite, un hôtel, aux chambres tout à fait présentables, mais une carte de restaurant qui se limite au « riz-sauce » avec option poulet ou pintade. Pas de légumes. Cultures vivrières en cette saison ? Néant.

Pédiatrie de l’Hôpital de TOUGAN : un enfant, Karim, 11 ans, est sur le point d’expirer, car il n’y a pas de bouteille à oxygène. Un transfert à l’hôpital régional l’aurait sauvé, mais les parents, qui ont déjà payé une semaine de médicaments, n’ont plus les moyens de payer l’essence de l’ambulance. Donc expiration de l’enfant le soir même, et évacuation.
Un autre enfant a un énorme abcès à la joue gauche (piqûre d’insecte) qui enfle au point de fermer l’oeil, lequel est probablement perdu. Y a pas de compresses. Point final.
Des élèves-infirmières de l’Est de la France sont « en stage » pour un mois, en « soutien » des services hospitaliers (et notamment des infirmiers locaux qui font leur tiercé de Longchamp devant la télévision de leur « Salle des Infirmiers »), mais comme elles n’ont pas encore le diplôme, elles ne peuvent accomplir les gestes qui sauvent.

Dans les rues, quelques débits de boisson, et quantité de jeunes errants, oisifs, dans les rues principales, autour d’une mosquée, fraìchement repeinte. Non loin, une équipe d’adolescents français casse des pierres pour boucher les trous des rues en latérite et les rendre plus carrossables : c’est un « Chantier Solidaire« .

Nul doute que pour les élèves-infirmières comme pour ces ados, l’expérience est « enrichissante« , ne serait-ce que pour comprendre comment vit l’autre moitité du monde… Mais quel enrichissement pour la population locale ?

Sur la route de TOUGAN à BOBO-DIOULASSO, en 5 heures de piste en brousse, dont une bonne partie est en chantier de goudronnage, nous avons croisé 5 voitures particulières dans l’autre sens, hormis les bus et les camions de chantier. Plus on descend vers le sud, plus, la végétation s’épaissit et une pancarte de signalisation indique :  » Passage d’éléphants sur 7 kms« .

BOBO-DIOULASSO, deuxième ville et capitale économique du pays : une ville aux avenues larges et très animées autour de milliers de commerces. Le Burkina est un pays qui n’a pas de problème d’espace : pourquoi donc certains hôpitaux et immeubles ont-ils plusieurs étages ?

Visite de la prison : 8 mineurs sont incarcérés dans un quartier séparé, à l’intérieur de la prison pour adultes, où vivent 505 prisonniers adultes pour 150 places. Dans la cour, assis sur une chaise au pied d’un arbre, un Français condamné à deux ans de prison pour viol de fillettes burkinabés. Les assistants sociaux de la prison nous expliquent leurs conditions de travail et les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs projets de « réinsertion des mineurs ».

Brève rencontre d’un Commissaire au Commissariat Central de la ville, très au courant des régles de la Justice des mineurs, qui nous explique que dans l’immense majorité des cas, les mineurs délinquants – notamment pour les « atteintes à la propriété » – sont immédiatement référés aux services de l’Action Sociale. Brève rencontre avec le Directeur régional de l’Action Sociale, incontestablement très compétent.
Retour à Ouagadougou, la capitale. Ville évidemment méconnaissable par rapport à 1984. De nombreux hôtels – chers. Des milliers de jeunes hommes …vendent des cartes de téléphone aux carrefours, ce qui est une forme comme une autre de clochardisation. Assez peu de voitures, en tous cas, jamais de « bouchons » et peu de taxis. D’où la réputation de la ville d’être la « capitale des mobylettes ». L’essence est aussi chère qu’en Suisse et un petit fonctionnaire gagne l’équivalent d’un plein d’essence – et on s’étonne de la corruption…

Dans les médias, l’émotion est largement répandue : le dernier inculpé (militaire de la Garde Présidentielle) pour l’assassinat, en 1998, d’un journaliste d’opposition, Norbert Zongo, a été relaxé. L’action judiciaire est donc éteinte…après 8 ans de procédure…

Mais dans les « milieux autorisés », on craint surtout un retour massif (comme en 2002) de plusieurs centaines de milliers de Burkinabés résidant (parfois depuis plusieurs générations) en Côte d’Ivoire, au cas où les « audiences foraines » (enregistrement de l’état-civil des résidents en Côte d’Ivoire, en vue des élections) échoueraient.

Ce ne sont ici que quelques impressions qui mériteraient évidemment analyse plus approfondie.

Mais il n’y a pas besoin d’analyse approfondie pour penser qu’après 30 ans – ou plus – d’action humanitaire et de développement par des milliers d’interventions extérieures d’ONG (le Burkina est le « chouchou » de centaines d’ONG en tous genres), on se demande vraiment quel est le résultat global.

Il y a incontestablement – comme dans beaucoup de pays en développement – une nouvelle génération de personnes – fonctionnaires ou ONG – véritablement mieux formés, et qui sont sans aucun doute compétents et capables de prendre beaucoup de choses en main. Mais encore faudrait-il que ces personnes soient en mesure, non pas seulement d’éxécuter les changements nécessaires, mais surtout de les concevoir de manière adaptée. Le développement consiste-t-il à faire en sorte que dans 20 ans, un quart de la population roule en véhicules 4×4 à 18 litres d’essence aux 100 kms ?

La privatisation des services publics – et donc la loi du marché – sera-t-elle la panacée pour élever le niveau de vie de la population ? Il y avait, depuis des décennies, un train régulier reliant Ouagadougou à Bobo-Dioulasso – et Dieu sait si l’amélioration des transports est un élément-clé du développement. Vu le déficit de l’entreprise publique des chemins de fer, la société a été privatisée, et elle a rapidement décidé que le transport de voyageurs n’était pas rentable. Donc le trafic ferroviaire entre les deux plus grandes villes du pays ne transporte plus que des marchandises. On ne va pas s’embêter à transporter des voyageurs…

Toutes les politiques de développement, bilatérales, multilatérales, privées, ONG, missions, Banque Mondiale, etc, conçoivent et imposent, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il faut faire, à commencer par la privatisation, comme si la loi du marché, dans sa recherche de profits à court terme, se préoccupait du développement à long terme…Quand comprendra-t-on que « le marché est myope » ?
Mais en disant cela, on n’a pas dit grand-chose, car l’Etat et les « élites » locales et nationales pompent toute richesse et toute plus-value créée dans le pays… Il ne s’agit pas là de stigmatiser le Burkina-Faso : à des degrés divers, le problème est le même dans la plupart des pays similaires, en Afrique comme ailleurs.
Si le développement est une question posée depuis deux générations de militants tiers mondistes, et quand on a la chance de revenir dans plusieurs pays que l’on a connu il y a 25 ou 30 ans (Burkina-Faso, Mauritanie,Cameroun, Bangladesh,etc…), la certitude s’installe, sans qu’on puisse argumenter de manière exclusivement rationnelle : il n’y aura pas de développement, en tous cas, il n’y aura pas de développement au sens où les Occidentaux, maîtres de l’économie mondiale, l’entendent.

Avec en plus un sentiment lancinant : l’évolution vers des régimes démocratiques n’est qu’un faux-nez pour promouvoir – et dissimuler – une libéralisation générale de la vie économique, sans plus aucun souci des normes internationales en matière des droits humains. D’ailleurs, dans l’air du temps, et de plus en plus, ici comme ailleurs, les droits humains, c’est l’affaire des ONG... avec l’argent des donateurs privés du Nord…
Ce n’est pas encore demain qu’il y aura des tomates à Tougan, ni bouteille à oxygène à la pédiatrie de l’hôpital. En attendant, Ouagadougou est une des capitales mondiales des séminaires, formations, forums, panels, symposiums, colloques et autres cénacles…

Tenez, Ouagadougou peut être fier, à juste titre, d’être, depuis plus de 20 ans, la capitale africaine du cinéma, avec le Festival Panafricain, de réputation internationale, qui se déroule tous les deux ans.
Mais pour les Ouagalais (habitants de Ouagadoudou) tout au long de l’année, il n’y a plus qu’un seul cinéma qui fonctionne.

Pour le vrai développement – et pour une large part de la population c’est de survivre avec un minimum de dignité – le peuple attendra. Comme d’habitude.

Et si les ONG ont beaucoup investi depuis deux générations, on a parfois le sentiment – à des degrés divers – que le centre de gravité de la réflexion sur les objectifs de l’action est beaucoup plus leur propre survie dans un bulle de charabia de développement que dans l’affrontement des réalités de terrain ou dans l’écoute des gens qu’elles prétendent « servir ».

En disant cela, on ne se fera pas que des amis, mais tant pis.

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2 commentaires pour Bien entendu, il n’y aura pas de « développement ».

  1. En tous points en phase avec vos observations et analyses ! Et bravo pour l’ensemble de votre blog. Cordial salut. gp

  2. Timoumi dit :

    Bonjour,

    Je viens de lire votre article et votre témoignage précieux. Gardons espoir mon ami ; je suis sûre que nous allons finir par réveiller l’économie occidentale des pays les plus riches surtout en cette periode de reprise capitaliste et par conséquent nous devrions trouver dans le droit international une lois, un texte, un article qui oblige ces pays riches à investir décemment et largement dans la main d’oeuvre africaine de l’Afrique ainsi que dans l’économie africaine. Je ne vois que cette solution mon ami. Et si ce n’est pas par les textes, cela sera pas le devoir et l’obligation de prendre la globalisation de l’économie en compte et surtout le continent afriquain dans toute les inovations positives et les investissements futures. Ainsi que pourquoi pas dans la délocalisation des entreprises et industries les plus écologiques.

    H.Timoumi

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