L’enfant et l’argent

Extrait d’un exposé de l’Abrincate pour un prochain congrès sur le thème : « L’enfant et l’argent » :

(…) Il y a différentes manières de traiter la question de « l’enfant et l’argent« . Abordons la question sous différents angles successifs, dont certains vous surprendront peut-être :

1 – une fillette albanaise, âgée de 8 ou 10 ans, contrainte par des trafiquants de mendier dans les rues de Thessalonique (Grèce), doit rapporter l’équivalent de 20 dollars par jour, sous peine d’être maltraitée. Faites vous-même le calcul de ce que rapporte une vingtaine d’enfants mendiants pendant six mois… Dans la diversité illimitée des formes de criminalité organisée, le trafic d’enfants, souis quelque forme qu’il rapporte, est celui qui suppose le moins d’investissements : il est effarant de devoir constater que l’enfant est la matière première du monde la moins chère…

2 – il existe des capitales africaines ou asiatiques où des petites filles, dès l’âge de 12 ans, se prostituent à des clients locaux pour l’équivalent de moins d’1 euro la passe…

3 – au mépris de la violation de leurs droits élémentaires à l’éducation et à la santé, des millions d’enfants sont contraints à travailler, dans des conditions souvent insalubres, dont ils n’ont pas conscience des risques, pour un profit économique « en creux », c’est à dire qui ne suppose pas de transaction financière, ce qui n’a jamais vraiment été évalué. Ces enfants, devenus des marchandises, ont des défis impossibles à relever : ils ne profitent jamais de l’argent qu’ils rapportent ou font économiser. Comme disait Nicolas Bouvier :  » L’argent, c’et comme la fumée de cigarettes, ça monte toujours et ça ne redescend jamais ».

Mais en matière de mépris de l’enfant, les pays riches ne sont pas en reste: il est une autre manière de mépriser l’enfance. Dans certains pays, des catégories d’enfants n’ont aucun défi à relever. Le compte bancaire est ouvert à la naissance : le délire de consommation que suscite l’idéologie de l’enfant-roi noie celui-ci sous une orgie de cadeaux, d’outils technologiques sophistiqués, et de produits de marque pour honorer le « look scolaire« , au point qu’on voit renaître l’idée de l’uniforme à l’école… Sans oublier l’argent de poche, cible privilégiée des publicités formatées à leur intention, avec une argumentation très sophistiquée, par la suggestion/séduction d’une liberté trompeuse. Objectif : fidéliser, dès la prime adolescence, voire avant, les futurs adultes consommateurs par une pseudo-autonomie vis à vis des parents. Le surendettement guette les ados dès les premiers effluves d’indépendance que donne l’usage de l’ordinateur, des téléphones portables,etc… Les banques excellent aussi auprès des parents, en multipliant les offres qui s’habillent souvent d’un contenu pédagogique :  » Apprenez-lui à gérer son argent et son compte grâce à une carte de retrait dès 12 ans ».

Extraits libres d’un Colloque tenu au Ministère français de l’Economie et des Finances (www.minefi.gouv.fr/dgccrf/02_actualité/ateliers_conso/atelier14.htm):

« En un siècle, les savoirs sur l’enfance se sont démultipliés. Cela a complexifié l’éducation des enfants et contribué à la « déparentalisation ». Aujourd’hui, les enfants sont rares et précieux. Ils sont surinvestis, idéalisés au même titrre que la fonction parentale et la famille. Ecoutés, promus, valorisés, les enfants-roi deviennent souvent clients-roi, prescripteurs d’achats ou de choix familiaux face à des adultes désireux d’éviter les conflits.

(…) Dès avant la naissance, les enfants sont inscrits dans le monde de la consommation (produits et publicités). Télévision, courses dans les grandes surfaces, affiches (…) Passifs au début, leurs comportements évoluent vite en fonction directe de celui de leur entourage. Les modèles parentaux de consommation sont leurs premiers apprentissages. »

(…) L’accès aux nouvelles technologies positionne le jeune à ses propres yeux comme pour ceux qui l’entourent. Il devient un expert avisé. Ses choix disent son identité. Le jeune est de plus en plus tôt autonome au sein de sa famille. Il consomme les média, en particulier la télévision, sans que la famille ou les structures éducatives soient en mesure d’exercer parallèlement un contrôle sur les programmes qui lui sont destinés. »

(…) Partons d’un constat étonnant : moins les enfants sont nombreux, plus leur poids compte en tant que consommateurs. Dans les grandes familles du passé, il fallait économiser et il y avait peu de place pour les « caprices de l’enfant ». Depuis plusieurs années, l’INSEE observe une élévation du coût de l’enfant, qui n’est rien d’autre que le constat factuel d’une augmentation des dépenses que nous décidons d’accorder à l’enfant. Il n’est plus question de transmettre systématiquement les vêtements des aînés aux fréres et soeurs, et dorénavant chaque pré-adolescent revendique une chaîne hi-fi personnelle dans une chambre dont il finit souvent par avoir l’usage exclusif (on peut y ajouter : l’ordinateur avec Internet, le téléphone portable, le MP3,etc…).

L’enfant rare est un enfant-roi et il coûte cher(…) Il fait preuve à cet égard à la fois d’un esprit critique très acéré, tout autant que d’un suivisme et d’une passivité bien étonnants à d’autres moments. »

Une Députée Fédérale belge, Mme Colette Burgeon, citée dans « La Libre Entreprise » du 6.05.06, affirme :  » Je suis mère de deux filles de 15 et 12 ans et je suis heurtée par les courriers qui leur sont régulièrement adressés pour vanter tel ou tel produit bancaire. Encore récemment, ma fille aînée s’est vu offrir une carte verte de crédit liée à plusieurs avantages (billets d’entrée, concours gratuits, magazine, sac de sports, chèque-cadeau,etc…), la publicité allant jusqu’à affirmer que de nombreux parents voudraient également une telle carte, mais que c’était malheureusement impossible pour eux(…) Cette publicité joue sur l’identification à l’adulte dont on s’approprie l’image au travers du symbole de l’argent.(…) Manque de transparence au niveau des comptes à vue, façon provoquante de s’adresser aux jeunes : autant de transgressions à un Code de Conduite que les banques elles-mêmes ont édicté. Il faut donc plus de sévérité dans son application et son contrôle. C’est pourquoi j’ai pris l’initiaitve de le rendre contraignant en l’assortissant de fortes sanctions par une proposition de loi.« 

Cela donnera à tout un chacun l’occasion de réfléchir sur les avantages et inconvénients respectifs des codes de conduite, des approches contactuelles et des contraintes législatives…

Si vous consultez le site http://www.adosurf.free/combines.html, ciblé sur les adolescent-e-s, vous y trouverez la page intitulée :  » Argent facile », avec des liens sur « MailoMail: gagner de l’argent en recevant des mails »,  » « Mediapplazza : créez rapidement votre propre site de rencontres, gains importants(…) ou de téléchargement de logos et sonneries de téléphones portables, et gagnez rapidement 0,90 euros par téléchargement », sans oublier la crétinisation habituelle des horoscopes, des tests de personnalité, des « love-tests », etc…

Sans oublier non plus la méthode qu’on appellera « Tupperware » ou encore « Jeu de l’avion – version ados », intitulée ici « argent4u » qui annonce :  » En surfant tous les jours sur nos sites partenaires et en vous inscrivant aux newsletters que nous vous proposons, vous gagnez 1 210 points par mois. Si vous parrainez 5 amis et que chacun d’eux parraine 5 filleuls, qui parrainent 5 filleuls et ainsi de suite, votre gain sera de 61 987 points, soit l’équivalent de 619,87 euros par mois. » Notez bien que « l’équivalent de » ne suggère pas que cet argent puisse perçu… Tant qu’à faire, une proposition ultérieure pourrait suggérer de les placer en Bourse…

Si enfin vous ouvrez le site : http://www.luxusbuerg.net, vous pourrez lire ceci :  » Luxusbuerg est une palteforme de communication en temps réel(…) qui a totalisé en novembre 2005 une moyenne de 4 200 visites par jour, 35 minutes par visite, plus de 17 000 heures de chat par semaine (etc…) Les données démographiques de plus de 82 000 utilisateurs ont été collectionnées. Luxusbuerg s’avère donc être un support publicitaire incontournable pour entrer en contact avec les jeunes au Luxembourg. »

Paradoxalement, on pouvait lire dans un article du « Monde »(14.08.06) (…) « Une étude menée aux Etats-Unis par la Kaiser Family Foundation et l’Université Stanford avait mesuré en 2005 qu’enfants et adolescents consommaient quotidiennement huit heures trente trois de différents médias sur un amplitude moyenne effective de six heures vingt et une… Il en résultait que plus du quart de ce temps était consacré au minimum à deux média. Une proportion qui a doublé en six ans.

Pour autant, dopée par de nouvelles technologies, cette génération de plus en plus « multitâches » n’échapperait pas à … l’ennui. Un sondage réalisé auprès de 1 650 jeunes Américains et publiée outre-Atlantique, lundi 7 août, par le Los Angeles Times et l’agence Bloomberg révèle que la multiplication des médias, l’essor de l’Internet et des loisirs électroniques n’empêchent pas les adolescents et les jeunes adultes américains de se morfondre dans leur coin (ce qui ne les priverait pas d’embarquer leur ordinateur sur un île déserte s’ils n’avaient qu’un seul objet à emporter).

A la question « les choix de divertissement qui vous sont proposés vous ennuient-ils ? », près des trois quarts des garçons et des filles de 12 à 20 ans ont répondu « parfois » ou « souvent ». La pauvreté des activités, des jeux et des loisirs proposés paraît en cause, mais, à l’analyse, il semble qu’il y ait comme une soif plus profonde et difficile à étancher. »

Alors quand on a 14 ans, et qu’on se retrouve avec les copains pour comparer les ordinateurs, les téléphones portables, les MP3, et autres « must » de la modernité – et pour tromper l’ennui – on décide d’aller au centre commercial, pour sonder les opportunités de changer le « vieux téléphone portable » (il a 18 mois…). En plus c’est gratuit… si vous prenez un abonnement…

Une réprésentante de l’EPE (« Ecole des Parents et des Educateurs ») disait lors du colloque sus-mentionné :  » Dans nos services téléphoniques qui leur sont dévolus (« Fil Santé Jeunes », Jeunes Violence Ecoute » ), les jeunes n’évoquent que rarement ces questions. Pour eux, l’essentiel se joue ailleurs : découverte d’eux-mêmes, problèmes relationnels, recherche d’adultes qui les protègent et les aident à trouver leur voie, sens de la vie ».

Quelle est donc cette fameuse « société de communication »
où il faut créer des permanences téléphoniques anonymes – et gratuites –
pour que les jeunes parlent d’eux-mêmes
à quelqu’un qui n’a rien à leur vendre ?

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