« Le vent se lève » sur trop de tombes…

Belfast, Royal Avenue, en face du « City Hall » (mairie), samedi 26 août 2006, vers 18 heures. Arrivée de l’aéroport international pour participer à un congrès.

Le bus No 1a – pour se rendre à l’hôtel – a du retard, et les trois passagers de l’abribus, dont l’Abrincate, échangent leur étonnement. Mais progressivement, du bout de l’avenue, s’annonce un défilé d’une dizaine de groupes musicaux (flûtes et percussions) en costumes traditionnels, chacun suivi de trois rangées d’hommes endimanchés, avec, au veston, des décorations, des symboles et autres foulards orange. C’est un des défilés des « Orangistes » protestants, « loyalistes ». Drôle d’ambiance : pas un mot échangé entre eux, des visages durs, fermés, des regards qu’on pourrait croire haineux, dans une démarche militaire parfaitement coordonnée, bien que sans uniformes. Mais le malaise vient surtout du fait…qu’il n’y a personne – mais absolument personne – sur les trottoirs de l’avenue, ne serait-ce que pour les regarder passer. Comme s’ils défilaient pour eux-mêmes.

Question au voisin d’abribus :  » Si tous ces hommes s’exprimaient d’une seule voix pour dire une seule chose , ce serait laquelle ? » –  » Rien – c’est la pure et simple commémoration rituelle de la victoire contre les catholiques il y a quelques centaines d’années. Et ça n’intéresse personne. »

Mercredi 30 août, 14 heures. Après-midi de pause dans le déroulement du congrès international. Sur la base d’un prospectus trouvé dans le hall de l’hôtel, et intitulé « Political Tours », rendez-vous devant un immeuble au départ de la grande avenue de « Falls Road », côté catholique de Belfast. Le guide ? Un ancien prisonnier de l’armée britannique. Quinze ans de prison, effectués avec beaucoup d’autres, dont Bobby Sands et 11 autres prisonniers qui sont morts il y a plus de 20 ans, au terme d’une grève de la faim, mémorable, face à laquelle Margaret Thatcher n’a rien cédé pendant les longues semaines où s’égrenaient les annonces lancinantes des noms des morts en prison. Un guide au ton serein, au physique de joueur de rugby, au regard et aux gestes déterminés, rappelant les grandes étapes de la lutte des Républicains irlandais depuis un siècle.

La visite consiste à remonter l’avenue, en s’arrêtant à différentes étapes symboliques. Ses explications sont interrompues – c’en est parfois agaçant – par les salutations des passants sur le trottoir ou par des klaxons d’automobilistes qui le reconnaissent au passage. La plupart des étapes de la visite consistent à commenter les « murals« , ou peintures murales, qui recouvrent parfois un côté entier des façades de maison. Partout des portraits des grévistes de la faim, avec quantité de slogans, de réflexions, ou de citations des uns ou des autres, du genre  » Si personne ne défend les défenseurs des droits de l’homme, qui défendra les droits de l’homme ?« . Devant l’une de ces peintures, représentant un jeune avocat abattu par l’armée britannique, le guide termine son commentaire par un silence, suivi de  » c’était mon avocat« .

La visite se termine à l’autre bout de l’avenue, par la visite du cimetière et du carré où sont enterrés les grévistes morts de faim : le nom de Bobby Sands est gravé au milieu des autres, sans aucun signe particulier. Le guide ne montre aucun signe d’émotion, si ce n’est un débit de commentaires plus lent, voire pesant. Emotion certainement, mais peut-être aussi lassitude. Ayant accepté de prendre un verre avec nous après la visite pour échanger plus spontanément, il nous confie : «  Ce qui me désespère le plus aujourd’hui, c’est la dépolitisation de la nouvelle génération ».

Question (d’un ignare) :

 » Votre combat pour l’indépendance et le départ de Britanniques revient-il à demander de devenir partie intégrante de la République d’Irlande ?  »
–  » Oui  »
–  » Donc la République d’Irlande vous soutient ?  »
–  » Non »
–  » Ah, pourquoi ? »
–  » Parce que notre lutte est aussi pour un socialisme démocratique et cela leur fait peur : depuis un siècle, notre combat est aussi politique. Le peuple, le peuple, le peuple. »
–  » Mais ne croyez-vous donc pas que même en obtenant le départ de l’administration et de l’armée britanniques, vous serez encore minoritaire au sein de la République d’Irlande, et qu’avec l’intégration progressive de l’Union Européenne et l’ouverture des frontières, les données du problème seront radicalement différentes ? »

 » Peut-être » …

Etonnament, le congrès international fut officiellement ouvert, au Centre des Congrès de Belfast, par la Présidente de la République d’Irlande, venue spécialement de Dublin. Née à Belfast, étudiante puis avocate dans cette ville, elle était « invitée ». Le programme du Congrès prévoyait un invité-surprise, le jeudi, veille de la clôture des travaux. Qui était donc l’invitée surprise ? Madame Cherie Blair, épouse de l’autre, ancienne avocate. Comme si, dans le contexte de l’Irlande du Nord, il fallait « ré-équilibrer »… les invité-e-s.

Retour de Belfast, à peine sorti de l’avion, nos écrans affichent : « Le vent se lève », de Ken Loach, Palme d’Or du Festival de Cannes 2006. Film dur, mais authentique. Et surtout un véritable cours d’histoire qui dépasse de beaucoup la simple problématique irlandaise des années 1920 (on ne peut s’empêcher de penser au problème palestinien – auquel d’ailleurs notre guide se référait à de nombreuses reprises). Où l’on voit les tensions (violentes) entre ceux qui sont prêts au compromis et ceux qui veulent « tout ou rien« . Ceux qui veulent « tout », pour ne pas trahir la mémoire de ceux qui sont morts, sont prêts à assassiner leurs propres frères qui s’apprêtent à signer le compromis pour arrêter les souffrances (le sermon du curé de paroisse est pathétique).

Mais l’on se dit aussi qu’il y a autant de morts parmi ceux qui négocient que parmi les « fondamentalistes », et que la phrase bien connue de Camus est à graver dans tous les livres d’Histoire :  » On commence toujours par vouloir la justice et on finit toujours par créer une police ».

Et ajouter la phrase peinte sur le mur de côté d’une maison, à 50 mètres de la mairie de Belfast :  » Un pays qui a un oeil fixé sur son passé est sage ; un pays qui a les deux yeux fixés sur son passé est aveugle ».

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2 Responses to « Le vent se lève » sur trop de tombes…

  1. diane dit :

    votre texte est très enrichissant, notamment les 2 derniers paragraphes sont très important. Sur l’extrait de certaines questions, il est assez révélateur, non de la betise humaine, mais plutôt de la difficulté de comprendre des conflits compliqués et douloureux comme en Irlande du Nord ou au proche-orient. Trouver des solutions « miracles » mais parfois simple (de vouloir la paix ensemble) doit bien venir des peuples en conflits et non d' »un étranger » qui ne peut pas estimer la douleur et les incompréhesions dans le conflit.

  2. roland dit :

    L’information nouvelle (en tout cas pour moi) et importante c’est de savoir qu’en fait ces nationalites irlandais d’Ulster se battent aussi pour  » aussi pour un socialisme démocratique et cela leur fait peur : depuis un siècle, notre combat est aussi politique. Le peuple, le peuple, le peuple.”

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