Qui a peur de Tariq Ramadan ?

L’interview en ligne de Tariq Ramadan sur le site du « Monde » le 27 septembre mérite attention et lecture, surtout lorsqu’on sait les fantasmes qu’il provoque et les procès d’intention qui lui sont faits, à répétition. Les réponses sont aussi claires que les questions, pour autant qu’on puisse l’être lorsqu’on a, comme lui, à la fois la chance et la difficulté d’être au vrai carrefour des « plaques tectoniques » des civilisations. Et il prend les coups des deux côtés… Il n’est pas facile d’être un homme de « logos » dans ce déchaînement de violence et de discours irrationnels que suscite l’Islam dans nos sociétés occidentales – et réciproquement.

Pour avoir eu la chance de vivre plusieurs années en pays islamiques, asiatiques et africains, (parmi les villageois et non avec les diplomates), mais aussi pour avoir rencontré Tariq Ramadan à quelques reprises, bien avant qu’il ne soit connu, pisté et épluché à chaque apparition à sa fenêtre, il me semble qu’il constitue bien plus une chance qu’un danger. D’ailleurs, en même temps que les USA lui refusent systèmatiquement un visa, le gouvernement britannique le nomme Professeur invité à l’Université d’Oxford…

Lors d’une dernière rencontre, lui ayant dit partager l’incompréhension que suscite sa demande de « moratoire sur la lapidation« , sa réponse fut nette :  » Regarde le site d’Amnesty International qui demande un moratoire sur l’application de la peine de mort »…

On reproche à Tariq Ramadan d’être le petit-fils du fondateur des Frères Musulmans d’Egypte.
So what ?
On n’est pas responsable de ses racines, même si on n’y échappe pas.

Mais la grande question, le grand soupçon sur Tariq Ramadan consiste à savoir s’il tient un double langage.
D’abord que celui ou celle qui n’a jamais proféré de contradictions publiques s’avance le premier pour le lapider…
Ensuite, l’expérience vécue quotidiennement en Asie permet de constater que la lecture de la réalité par le discours occidental est toujours dualiste : « ou bien-ou bien « , et « les choses sont claires « .
Le discours oriental, lui, fonctionne de manière beaucoup plus fine et parfois plus riche : « et- et« … Le principe logique de non-contradiction ne fonctionne pas du tout de la même manière… et le temps aidant, en travaillant avec des orientaux ou des asiatiques, on aboutit souvent à des solutions là où le cartésien fonctionne sur deux pieds (l’un n’avance que si l’autre reste en retrait, et ainsi de suite) et n’en trouve pas.

Dans une interview au journal suisse « Le Temps » (06.02.06) à propos des caricatures de Mahomet :
Question :  » En Europe, ces réactions (musulmanes) butent sur une totale incompréhension. Comment l’expliquez-vous ? « 
T.Ramadan :  » C’est vrai, et il faut éviter les explications simplistes : il ne s’agit pas d’un conflit entre la liberté d’expression et le dogme religieux. Ce que certains musulmans demandent, ce n’est pas plus de censure, mais un usage plus sage de la liberté d’expression. De leur côté, ils doivent comprendre qu’il existe une tradition, de Voltaire à Hugo, jusqu’aux littératures contemporaines de l’Occident, de se moquer du fait religieux. »(…)

Question :  » (Ce mur d’incompréhension) semble alimenter la thèse de Huntington selon laquelle on assiste à un choc de civilisations ? « 
T.Ramadan : « Dire et répéter cela nous conduit à donner corps à cette prophétie de malheur. Non il ne s’agit pas de cela. Ce n’est pas la fracture entre deux univers, mais deux fractures, dans chacun des deux univers, entre ceux qui cherchent à se décentrer (…), à entrer dans un dialogue critique et constructif, et ceux qui ont une approche exclusive de la vérité, qui se définissent contre l’autre et ont une vision binaire du monde ».

De nouveau dans « Le Monde « :

Question : « Pensez-vous que l’islam soit compatible avec la démocratie occidentale «  ?
T. Ramadan : «  La première des choses qu’il faut dire, c’est qu’il y a déjà de l’Islam dans l’Occident et de l’Occident dans la tradition musulmane : il me paraît faux de proposer une approche binaire.
(…) Il n’y a absolument aucune contradiction entre les principes sur lesquels se fonde la démocratie et les références islamiques. L’Etat de droit, la citoyenneté égalitaire, le suffrage universel, le fait pour l’élu d’avoir des comptes à rendre devant ses électeurs et la séparation des pouvoirs (…) sont tout à fait compatibles avec l’Islam ».
Double langage ?

Attention, Tariq, tu risques plus de choper une « fatwa » que de te faire lapider à Piccadilly Circus…

Mais quand tu auras cinq minutes, un petit message de soutien de ta part serait le bienvenu à l' »Afghan Women Network » qui vient de faire un communiqué pour protester contre le projet de loi du président afghan Karzaï visant à rétablir le « Ministère du Vice et de la Vertu…

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3 commentaires pour Qui a peur de Tariq Ramadan ?

  1. argoul dit :

    D’accord avec vous sur ce sujet : déjà chez jlhuss il y a longtemps : http://jlhuss.blog.lemonde.fr/jlhuss/2005/09/ramadan.html

  2. juliette dit :

    Je suis d’accord! Il faudra bien qu’on comprenne que le discours occidental « ou bien ou bien » et le discours oriental « et… et » sont sources de beaucoup de malentendus. Il faudrait articuler les deux ; François Jullien le philosophe sinologue (cité dans une de mes notes) en fait d’ailleurs le thème de toute sa réflexion.

  3. […] d’autres billets de ce blog sur l’Islam: ici, ici, et […]

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