Darfour : on savait, on pouvait, on n’a pas fait.

Nul besoin d’être un professionnel de l’humanitaire, du développement ou des droits de l’homme, pour constater et mesurer, chaque jour, le désastre auxquels nombre de pays et de contrées du monde sont réduits.
Il ne sert à rien de jouer les Cassandre, ni de baisser les bras : il faut essayer d’analyser au niveau « global », sans se laisser impressionner par les analyses économiques ou stratégiques, facilement manipulables, qui participent de la guerre mondiale de la communication.

Le Darfour s’enfonce au rythme de l’enterrement de ses milliers de morts, en même temps que le conflit s’étend désormais au Tchad et en République Centrafricaine – qui n’avaient pas besoin de cela. Le gouvernement soudanais ne veut pas entendre parler d’une force internationale d’interposition, quoiqu’aux dernières nouvelles, il serait prêt à l’accepter à condition de fixer lui-même le nombre de troupes… pour les rendre inefficaces, évidemment.
Mr Egeland
, envoyé de l’ONU, fait ce qu’il peut sur place, c’est à dire peu, parce que seul.
Les conditions de travail des organisations humanitaires se dégradent à toute vitesse, mais ça intéresse qui ?

On a connu situation similaire lorsqu’en 1995, les opinions publiques européennes se sont émues de la situation en Bosnie, « toute proche » et notamment après 4 années de siège de Sarajevo ( plus longtemps que le blocus de Berlin après la 2 ème guerre mondiale). On pourra se souvenir utilement de la Déclaration d’Avignon, initiée par nombre d’artistes et d’intellectuels qui protestaient contre cette impuissance en ces termes :  » Nous devons refuser aux gouvernements ce droit à l’impuissance qu’ils paraissent revendiquer comme s’ils étaient des individus : les citoyens, un à un, sont impuissants, mais pas les gouvernements, et ils n’ont pas pour mandat de tranformer en impuissance le pouvoir du peuple souverain dont ils tirent leur autorité « .

La Somalie, de son côté, n’en finit pas de finir. Toujours pas d’Etat depuis 1994. Et ça ne dérange personne, alors que l’Histoire montre que la pire des situations est précisément l’absence d’Etat.
Les néo-libéraux devraient non seulement s’en réjouir, mais surtout en faire un laboratoire de l’économie idéale, puisque l’Etat n’intervient pas… et pour cause.

La Tchétchénie existe-t-elle encore ? Personne n’en sait rien.
Le peuple de Corée du Nord mange-t-il autre chose que de l’uranium, même enrichi ?

Pendant ce temps, les premiers effluves (« émanation qui s’exhale des corps organisés » – Larousse) de scepticisme commencent à poindre sur l’efficacité du Conseil des Droits de l’hommenew look – qui fait ses premiers pas. On sait qu’il faut déjà se réjouir qu’il n’ait pas disparu, suite à la perte totale de crédibilité de l’ancienne formule.

Mais que peut-on espérer d’un « corps » toujours constitué exclusivement de représentants des Etats, qui restent seuls juges et parties dans l’évaluation des violations les plus graves des droits humains ?
Le règlement de travail est-il ce que disait, sans rire, un ancien Président de la République Chinoise il y a plusieurs années :  » La Théorie de la Relativité d’Einstein devrait être appliquée à la Déclaration Universelle des Droits de l’homme » ?

Des milliers de petites et grandes O.N.G. effectuent un vrai travail de fourmi dans ce monde (re) devenu jungle, et certaines grandes O.N.G. savent synthétiser tout cela et dénoncer les pires situations dans l’opinion publique mondiale.

Elles savent agir sur les conséquences humanitaires tout en dénonçant les causes profondes de ces situations, et ce depuis deux générations.
Pourquoi ne pas imaginer, dans le cadre de la refonte de l’ONU (serait-elle déjà aux oubliettes ?) que ces ONG se regroupent en Conseil Consultatif des Droits humains, avec statut d’interlocuteur officiel des Etats ?
Quand on imagine la quantité et la qualité des compétences acquises au sein de grandes ONG depuis 50 ans (Amnesty, CICR, FIDH, OXFAM, MSF, HRW, TDH, etc) allons-nous encore pendant 50 ans les laisser parler dans le désert en leur reprochant de ne pas être légitimes parce que non élues ? (Sur 192 pays membres de l’ONU, combien sont véritablement élus par leurs peuples, avec contrôle international des élections ?).
Pourquoi ce que tous les leaders des pays démocratiques considérent comme normal chez eux, à savoir de jouer le jeu démocratique des contre-pouvoirs, ne l’accepteraient-ils pas au niveau international ?

Après tout, l’argent de l’ONU, ce n’est pas l’argent de Bill Gates, de Warren Buffet ou de Georges Soros : cet argent, c’est d’abord le nôtre. Non seulement nous payons ces fonctionnaires, mais désormais, les ONG sont considérées comme du « secteur privé« , dont toutes les conférences internationales louent l' »apport inestimable« , c’est nous aussi, à travers nos dons, qui alimentons les ONG.
D’une certaine manière, nous payons deux fois. Et pour quel résultat « global » ?

Nous voulons bien payer pour une ONU efficace, mais notre argent versé aux ONG est aussi un message « qui les oblige »
Après tout, les Etats européens acceptent bien désormais que la Cour Européenne des Droits de l’homme de Strasbourg leur inflige des désaveux ou des condamnations aux versements d’indemnités aux personnes qui ont recouru contre eux, sans qu’à chaque fois, ces Etats hurlent comme des vierges effarouchées à l’interférence dans leurs « affaires intérieures ». Alors pourquoi n’en serait-il pas de même au niveau international ?

La naïveté n’est pas du côté que l’on croit.

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3 Responses to Darfour : on savait, on pouvait, on n’a pas fait.

  1. Le Chat dit :

    Bonne note d’illustration du poème de Ph. Gras:
    http://jlhuss.blog.lemonde.fr/jlhuss/

  2. Rubin dit :

    Ce qui fait problème à mon sens, plus encore que la passivité de l’ONU, c’est la cause de cette passivité : le manque absolu de détermination de l’Union européenne. J’en veux pour preuve qu’il a fallu que le drame éclabousse le Tchad et la Centrafrique pour que notre Ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, daigne pondre dans Le Figaro un article dont le niveau ferait honte à un étudiant de première année à Sciences po.
    http://focus.blog.lemonde.fr/2006/11/17/darfour-les-ravages-de-lindignation-selective/

  3. Rubin dit :

    Aux dernières nouvelles : http://www.lemonde.fr/web/depeches/0,14-0,39-28961051@7-37,0.html
    Espérons que le monde se réveille…

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