« La vie des autres », ou l’intelligence du cinéma

Remarquable film, par l’intelligence cinématographique avec laquelle les sentiments réels des personnages se laissent deviner progressivement, derrières les paroles, toujours sobres, les gestes esquissés et les comportements contraints par la schizophrènie qu’impose un régime policier et totalitaire.

Au-delà d’une intrigue assez classique, opposant les tenants du pouvoir – ceux qui ont toujours besoin de le vérifier – à ceux qui ont une autorité personnelle – l’écrivain de théâtre – la délicatesse du scénario et du jeu d’acteurs sont maniés avec beaucoup d’authenticité.
C’est tout le contraire d’un cinéma assommant de coups de théâtre, de fausses entrées et sorties.
A ne manquer sous aucun prétexte.

Une petite phrase du scénario mérite qu’on s’y attarde : celle de l’ex-ministre communiste est-allemand, qui, après la chute du régime, croise de nouveau l’écrivain, par hasard dans le couloir d’un théâtre :
« Alors, êtes-vous sûr que vous avez encore quelque chose à écrire ? »

Comment s’empêcher de penser à l’oeuvre de Imre Kertész (Prix Nobel de Littérature 2002) dans un petit ouvrage assez bouleversant ( » Un autre – Chronique d’une métamorphose » – Ed. Actes Sud) où il s’interroge sur ce que signifie le fait d’être écrivain lorsque l’on a écrit pendant des décennies pour résister et survivre d’abord au nazisme, puis au comnunisme et que ces deux régimes ont disparu.

Dans une interview, au moment de la réception de son Prix Nobel, Kertész avait dit (citation de mémoire) : « A l’arrivée des nazis à Budapest, toute la famille est descendue vivre dans la cave… Quelques années plus tard, en 1956, à l’arrivée des troupes du Pacte de Varsovie, on est tous redescendus pour vivre dans la cave… »

Extraits d’ « Un autre – Chronique d’une métamorphose  » :

(…)  » Qu’est-ce qui a changé avec le « changement  » ? Il n’y a plus d’exploitation ? J’ai été sauvé de moi-même ? On m’a simplement rendu la conditio minima, ma liberté individuelle – la porte de la cellule où j’ai été enfermé pendant quarante ans s’est ouverte, certes en grinçant, et il se peut que cela suffise à me perturber. On ne peut pas vivre sa liberté là où on a vécu sa captivité. Il faudrait partir quelque part, très loin d’ici. Je ne le ferai pas.(…)

(…) D’anciens dirigeants du parti s’expriment à la télévision.. Ils « croyaient » que des « erreurs« , des « fautes » s’étaient produites, mais par exemple ils croyaient que « Staline ne savait rien » de tout cela. Etc. Mais n’allez pas croire qu’ils ne mélangeaient pas ces lieux communs avec des faits réels, leur « foi » avec d’authentiques pensées ou sentiments.
La leçon qu’on peut en tirer est que ces hommes ont consacré leurs vies à un mauvais usage du langage. Mais aussi, et c’est déjà plus grave, ils ont promu ce mauvais usage au rang de consensus. Après leur départ, ils ont laissé derrière eux des estropiés du mauvais usage de la langue, qui ont à présent un besoin urgent de secours moraux, comme si, pareils à des lambeaux de papier, les mots qui ont perdu leur sens nous montraient d’un coup leurs blessures morales. Où que je regarde, je vois cliqueter des prothèses morales, toquer des béquilles morales, rouler des fauteuils moraux. Il ne s’agit pas d’oublier une époque comme on oublie un cauchemar, car ce cauchemar, c’était eux ; s’ils veulent vivre, ils devraient s’oublier eux-mêmes. »
(…)

« Je suis l’enfant incorrigible des dictatures, ma particularité est d’être marqué. C’est mon expérience la plus inexplicable mais aussi la plus réelle ici-bas, parmi les hommes.(…) C’est pour moi une expérience ancienne, je peux dire qu’elle remonte à l’enfance. Entre quatre yeux on m’aimait, en public on me trahissait et quand il s’agissait de faire le compte des pions à sacrifier, on se désolidarisait vite de moi. (…)
Le poison que secrète cette situation humiliante aurait pu me tuer, mais le laboratoire de ma cuisine spirituelle en a extrait d’une certaine façon le piment le plus fort de ma vie.
Etre marqué est ma maladie, mais c’est aussi l’aiguillon de ma vitalité, son dopant, c’est là que je puise mon inspiration quand, en hurlant comme si j’avais une attaque, je passe soudain de mon existence à l’expression.
Etre marqué est ma misère et mon capital, et à présent il est à craindre que je ne puisse guère me passer de ma marque, bien que j’aie de plus en plus de mal à la supporter.
La question est de savoir si je suis tout simplement capable de vivre une vie normale. Et je soupçonne que je n’aurai jamais de réponse claire, univoque à cette question, du moins tant que je vivrai où je vis et où ma marque est éternelle, car il est vraisemblable qu’elle est devenue ma nature. »

On peut aussi se souvenir de cette phrase étrange de Sartre :
« Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’Occupation ».

Ou encore de ce que disait F.Nietzsche :
« L’art vit de contraintes et meurt de liberté ».

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4 Responses to « La vie des autres », ou l’intelligence du cinéma

  1. Juliette dit :

    Film admirable vraiment! A ne manquer sous aucun prétexte, je suis bien d’accord avec vous l’Abrincate…Que de questions cela soulève, chacun de nous se sent concerné et les ambiguités de l’âme humaine sont mises à nues…C’est terrible! toute compromission même minime a des conséquences terribles et pas seulement dans les pays totalitaires!
    amitiés,
    Juliette

  2. patoune dit :

    excellent article publié ici sur le non moins excellent film « la vie des autres ». je retiendrai la phrase de Sartre car elle a le don de bien résumer le film malgré le poids qu’elle soulève.

  3. Zélie dit :

    L’art vit de liberté seul Sartre et d’autres ont aimé la contrainte de ceux qui vivaient dans tous les blocs de l’est et d’ailleurs quand ils étaient si libres d’aller à Cuba, en URRS et qu’ils faisaient semblant de ne rien voir de la misère physique et morale des peuples asservis Dieu que j’ai méprisé cette époque ces gens qui donnaient des leçons, alors que les habitants des pays communistes ont tant souffert Sartre, Beauvoir et tous ces intellectuels qui vivaient si bien quand
    d’autres crevaient

  4. Zélie dit :

    Merde à Sartre, Beauvoir, Aragon au parti communiste Merde à tous ceux qui ont fermé les yeux

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