« Continuer l’Histoire » (H.Védrine) sans les ONG ?

Mr Hubert Védrine présente l’avantage rare d’être à la fois socialiste et réaliste, de ne pratiquer ni la langue de bois, ni la complaisance médiatique, et ce dans un domaine où la compétence est rare à gauche : la politique étrangère et l’approche réaliste des conséquences de la mondialisation.
On lui accordera aussi que d’avoir été Ministre des Affaires Etrangères sous la cohabitation Jospin-Chirac n’a probablement pas été une sinécure.

En un mot, comme disent les ados, « il ne se la joue pas« …
Quand il parle, il dit quelque chose. Et donc on l’écoute volontiers.
Et on le lit tout aussi volontiers. Notamment son dernier ouvrage, « Continuer l’Histoire » (Ed.Fayard) qui se lit facilement, et que l’on conseille vivement d’abord aux étudiant-e-s, mais aussi à toutes celles et ceux qui ont soif de vision globale dans un monde chaotique qu’on ne perçoit que par le goutte-à-goutte évènementiel des médias.

Il est cependant une dimension de ses analyses sur lesquelles on souhaiterait revenir.

A lire Hubert Védrine (et à l’écouter depuis plusieurs années, mais en simplifiant peut-être à outrance son point de vue) , les « dizaines de milliers d’ONG dans le monde » représentent le plus souvent une vision idéaliste, et donc erronée, de la situation réelle du monde, noyées qu’elle sont dans un unanimisme des « droits de l’homme », par naïveté et ignorance des rapports de force et des « plaques tectoniques » qui animent les peuples, les Etats, les cultures et les continents.

On lui donnera raison sur un point : même si les Etats sont les principaux responsables des violations des droits humains dans le monde (de manière active ou par impéritie), les ONG ne doivent jamais oublier que la pire des situations est l’absence d’Etat. Et ce ne serait pas la moindre des « ruses de l’Histoire » que, face aux conséquences de la mondialisation et de la recherche effrénée de la puissance « globale »( économique, politique, militaire, etc…), les ONG deviennent, d’ici dix ans, les derniers défenseurs de l’Etat…

Cependant, et d’abord, on ne peut pas, dans un tableau général des acteurs du monde, se contenter de parler de « dizaines de milliers d’ONG » et amalgamer les grandes et les petites, celles qui interviennent dans les situations d’urgence, avec celles qui s’occupent de développement à long terme, ni avec celles qui militent pour le respect des droits humains (sans gérer de projets de terrain). Il est vrai que certaines grandes ONG cumulent deux ou trois de ces objectifs, et à leur décharge, il faut dire qu’on ne s’exprime avec crédibilité pour dénoncer les violations des droits humains que lorsqu’on est vraiment actif sur le terrain, au service et à l’écoute des victimes.

Mais au-delà, reconnaissons qu’il y a vis à vis des ONG une demande multiforme, illimitée, et souvent contradictoire : voir sur ce point un précédent billet de ce blog, intitulé : « Le fourre-tout de ce que l’on demande aux ONG ». Sans oublier que, comme toutes les institutions humaines, elles ont leurs propres défauts, leurs carences et même leur propres perversions : « La « chute du Mur » de l’humanitaire ? »

Mais en matière de réalisme, l’expérience acquise depuis 40 à 50 ans, notamment depuis la création des « grandes ONG », mériterait d’être reconnue et valorisée : elle l’est d’ailleurs de plus en plus par certains Etats qui les financent abondamment … au point qu’on peut se demander parfois si certaines ONG méritent encore le nom de « non-gouvernementales« , lorsque plus de la moitié de leurs budgets est financée par la coopération bilatérale ou multilatérale, l’Union Européenne, etc…

Plus que leur expérience acquise dans l’action de terrain, ces ONG ont acquis une capacité de lecture préventive des situations les plus graves, et les plus sérieuses de ces ONG devraient être reconnues comme légitimes dans leurs analyses et dans leurs alertes : dans combien de situations, ne serait-ce que ces quinze dernières années, le réalisme était du côté des ONG et sûrement pas du côté des Etats. Qui avait alerté quelques mois avant le début du génocide au Rwanda ? Qui d’autre, aujourd’hui, peut témoigner de la réalité vécue par les population du Darfour ?

Quant au soi-disant « unanimisme bêlant des droits de l’homme », cela nous semble une pure distorsion de la réalité.
En effet :
– la très grande majorité des dizaines de Conventions internationales sur les droits humains (conventions, pactes, chartes, etc…) ont été négociées, élaborées, signées et ratifiées depuis la dernière Guerre Mondiale ; dans l’histoire de l’humanité comme dans l’histoire du droit, la notion de Convention internationale est donc relativement récente ;
– ces Conventions constituent la loi contraignante des Etats qui les ont ratifiées : hormis le Conseil de Sécurité où sévit le droit de veto d’un, ou de quelques-uns, des cinq membres permanents (et plus, si un jour le Conseil de Sécurité s’élargità de nouveaux pays), qui donc a la possibilité et la légitimité d’alerter, de dénoncer, et de mobiliser l’opinion publique nationale ou internationale ?

Si l’Occident cherche à promouvoir urbi et orbi la démocratie qui soit non seulement représentative mais participative, pourquoi dénoncer l’absence de légitimité des ONG, alors que les politiciens ne cessent de louer  » le rôle irremplaçable de la société civile  » ? Voir le texte célèbre de Michel Foucault :  » Le reste muet de la politique ».

Enfin – et ce n’est pas le moindre – il faut rappeler sans cesse que la promotion et l’établissement de la notion de droit humain ne consiste pas à rédiger des textes quasi-bibliques.
Le droit exprime des valeurs d’une société humaine (sans d’ailleurs, pour autant, se substituer à la question des valeurs et aux questions éthiques). Mais le droit n’est pas une valeur absolue, le droit exprime toujours une relation avec autrui, que ce soit entre les personnes, entre les cultures et entre les Etats.

La formalisation des droits dans des textes internationaux est précisément ce qui permet de fonder un dialogue international, non plus sur la base de convictions politiques, philosphiques ou religieuses, ou sur la base de stratégies de puissance économique ou militaire, mais face à des références universelles devant lesquelles les Etats sont égaux, indépendamment de leurs niveaux de développement ou de puissance.

Ces références universelles constituent un langage international commun qui intègre les contradictions en les exprimant, d’abord parce que comme toutes les formes de droit, les droits humains prêtent à interprétations, sont ouvertes aux améliorations mais permettent aussi la coopération internationale dans leur mise en oeuvre.
Exemples ?
– les U.S.A. ont raison de dénoncer les violations des droits individuels en Chine, et les Chinois ont raison de dénoncer l’absence de protection sociale et médicale pour 45 millions d’Américains…
– il fallait être au contact des autorités judiciaires des pays d’Europe Centrale, lorsqu’ils étaient candidats à l’adhésion à l’Union Européenne pour mesurer la frénésie de leurs autorités à mettre leurs lois et procédures judiciaires en conformité avec les normes de l’Union…

Sans la « naïveté de dizaines de milliers d’ONG« , y aurait-il eu une Cour Pénale Internationale ? (pour avoir participé à la Conférence de Rome, l’Abrincate témoigne de ce que des diplomates affirmaient que certains représentants d’ONG qui faisaient du lobbying dans les couloirs, étaient plus compétents, juridiquement, que beaucoup de diplomates présents …)

Sans l’obstination de centaines d’ONG au sein d’une Coalition internationale (qui a obtenu le prix Nobel de la Paix), y aurait-il eu une Convention internationale contre les mines anti-personnel ?

Sans le travail obscur de milliers d’acteurs de terrain dans les conflits, y aurait-il eu cette alerte internationale sur les enfants-soldats (voir la Conférence de Paris en février 2007) ?

Sans l’obstination, sur 20 ans, d’une ONG comme ECPAT, y aurait-il eu cette mobilisation internationale contre l’exploitation sexuelle commerciale des enfants, au cours des deux Congrès de Stockholm (1996) et de Yokohama (2001), avec à chaque fois, plus de 100 ministres faisaient la queue au micro des séances pleinières pour mentionner tel ou tel projet de loi , en préparation ou déjà adopté dans leurs pays respectifs ?

« So what ? « dira-t-on…

Ces Congrès à répétition, ce chantier permanent de nouvelles normes internationales n’ont pas fait reculer le problème réel des enfants-soldats ?

Le premier procès
de la Cour Pénale Internationale jugera, en 2007, Thomas Lubanga, chef de milices au Congo, pour « enrôlement d’enfants dans les conflits armés ».

Est-ce que les Conventions ont fait cesser les guerres ?
Non, mais s’il n’y avait pas de Tribunal Pénal International, Karadzic et Mladic seraient respectivement président et chef d’état-major de la Républika Serbska…

A quoi sert la Convention sur les mines anti-personnel, puisque ni les USA, ni la Russie, ni la Chine, principaux producteurs et exportateurs de ces « armes du lâche », ne l’ont ratifiée ?
Oui, mais désormais, l’opinion publique internationale est informée et sait à quoi s’en tenir.

Les recommandations des Nations Unies pour l’abolition de la peine de mort n’empêchent pas la Chine, le Pakistan, l’Arabie Saoudite, et tant d’autres pays, de la pratiquer couramment …
Oui, mais tous les partisans de la peine de mort sont désormais, et progressivement, sur la défensive, y compris aux Etats-Unis… dont la Cour Suprême a aboli en 2005, sur l’ensemble du territoire, la peine de mort applicable aux mineurs au moment des faits.

Etc, etc…

Les ONG n’ont pas – et n’ont jamais eu – pour légitimité ni pour ambition de se substituer à la responsabilité des Etats, mais de les mettre sur la défensive à propos de violations des droits humains qu’ils ont eux-mêmes négociés et ratifiés, en instaurant un rapport de force médiatique et moral à seule fin qu’ils ne puissent plus se dissimuler derrière une fausse interprétation de leur souveraineté.

La règle vaut pour les relations entre les Etats comme entre les personnes :

« Quand il ya a un fort et un faible,
c’est le droit qui libère
et la liberté qui opprime »

(Auteur inconnu)

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3 Responses to « Continuer l’Histoire » (H.Védrine) sans les ONG ?

  1. argoul dit :

    Védrine évoque surtout les bêlements des politicards français qui se parent de vertu et de bonne conscience humanitaire pour peser sur la politique… intérieure. Cela porte sur le système des naïfs, souvent popu et fragiles (voir les barges de Zoé). Les pauvres, ils croient les bêlements au premier degré et sont « persuadés » de « sauver » des enfants !

    Les ONG n’ont pas le même usage politique ailleurs qu’en France. Et il faut d’ailleurs voir comment les sérieux, ceux qui ont inventé l’humanitaire comme Kouchner et Braumann, ne bêlent pas au moindre fantasme.

    Quant à « croire » que yaka faire la morale aux Chinois pour qu’ils arrêtent au Tibet ou que yaka envoyer une canonnière aux Soudanais pour qu’ils arrêtent, c’est de la pure « bêtise ». c’est contre ça que s’élève Védrine – avec raison à mon avis. La politique, c’est négocier et s’engager, être capable de convaincre. Ce n’est pas du pur yaka, drapé dans sa Morâââl soi-disant « universelle ».

  2. […] Voir le billet de ce blog sur ce sujet :  « Continuer l’Histoire…sans les ONG ? » […]

  3. […] Voir sur ce sujet le billet précédent de ce blog : « Continuer l’Histoire … sans les ONG ? […]

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