Otages … de l’humanitaire ?

La libération des deux expatriés de l’ONG « Terre d’enfance » fut un soulagement, d’abord pour eux-mêmes, mais pour tous les Français, tant il était évident que l’agenda des preneurs d’otages était directement lié à celui de l’élection présidentielle française.

Pour avoir été acteur dans une tragédie de ce type il y a de nombreuses années, l’Abrincate sait à quel point ce type de situation est extrêmement pénible à gérer, car non seulement il y va de la vie des otages (que fais-je si je dois ramener 10 cercueils ?) mais la gestion de la réflexion collective au sein d’une ONG face à la prise d’otages des membres d’une équipe de terrain est faite de scénarios sans autre fondement possible que des hypothèses et des spéculations, notamment dans la première phase, lorsqu’on ne sait pas qui est preneur d’otage et ce qu’ils demandent.
L’urgence est à la recherche d’interlocuteurs fiables en face, alors que sur les côtés, les sollicitations sont quotidiennes : les familles à rassurer, les collègues à informer, les médias à qui il ne faut surtout rien dire, les ministères qui disent « tout faire », mais sans savoir au juste ce qu’ils font – sachant pourtant à l’expérience que ça commence toujours par des revendications politiques et ça se termine toujours par un carnet de chèques… Puis progressivement, des petits indices, impossibles à vérifier à 5 000 kms, mais dont on se demande en quoi ils sont significatifs – et significatifs de quoi ?
Comment ne faire – ni ne dire – de bêtises ? Comment garder ses nerfs ?
Puis soudainement, la libération, l’émotion, le soulagement, et de nouveau, la gestion des médias…

Autrement dit, ne comprendre – dans ce qui suit – aucun jugement à l’emporte-pièce, aucune « parole verbale » facile : c’est le genre de situation où il y a plus de stratéges de génie après la bataille qu’il n’y a de gens debout pour affronter la situation lorsqu’elle se présente…

Concernant cette prise d’otage, il y a cependant deux questions :

– sachant la situation en Afghanistan, et sachant que la plupart des ONG sur place sont pleinement informées des régions et contextes à risque pour des étrangers, comment se fait-il qu’une ONG envoie des expatriés, très jeunes, et dont c’est la première mission, dans une zone aussi reculée, imprévisible et risquée : tout le monde sait que le sud-est afghan est le repère des Talibans, dont l’attachement au respect des valeurs humanitaires occidentales est tout relatif…

– la médiatisation des otages, à leur retour sur sol français, a suggéré un sentiment étrange : la volonté de les rendre méconnaissables par leur accoutrement, comme s’il fallait qu’ils ne soient surtout pas connus – ni reconnus. Leur prise de parole s’est limitée à dire qu’ils avaient été « bien traités« , ce qui laisse pantois, si l’on en juge par l’élocution horrifiée de la jeune femme – voilée, puis de l’état de grand blessé du jeune homme, à sa sortie de l’avion, courbé, avec un pansememt sur les yeux. Nul doute que cette stratégie de communication visait au maximum de discrétion, pour ne pas « fâcher » les preneurs d’otages et ne pas gêner les négociations de leurs 3 collègues afghans (mais qui s’en occupe encore ?).

(Incidemment – et une fois de plus – on peut s’étonner que face aux prises d’otages d’acteurs humanitaires il n’y ait aucune mobilisation des ONG pour réclamer la libération de leurs membres. Ne pas gêner les négociations ? Mais alors pourquoi toute cette mobilisation pour les journalistes pris en otages ?)

Ces questions sont légitimes et – sous réserve d’informations complémentaires – en induisent d’autres, qui dépassent cette seule prise d’otages :

Quels sont les « fondamentaux » de l’action humanitaire aujourd’hui dans un contexte de guerre ? Est-il, de nos jours, encore pertinent de prétendre mener une action neutre dans un cyclone de conflits, où l’on sait à l’avance que toute action menée par des Occidentaux sera considérée comme une ingérence, ou peut être délibérément interprétée et dénoncée comme telle ? On sait que ces preneurs d’otages – qui deviennent parfois des égorgeurs d’otages – sont des nihilistes qui se drapent dans un combat religieux ou « de civilisation« , dont ils (les leaders) ne croient pas un mot, leur discours n’ayant pour finalité, en faisant monter la pression médiatique, n’est que de toucher le chèque final le plus rapidement possible.
Mais on le sait. Alors, pourquoi y va-t-on avec le drapeau de la neutralité ?

Lorsque le Collectif « Urgence Darfour » appelle les gouvernements européens à « l’envoi immédiat d’une force de protection internationale » dans le conflit soudanais, comment s’étonner que les humanitaires et les journalistes européens soient pris en otages ?

Inutile de jouer « les belles âmes« , car le problème n’est pas simple : nul doute que la question du Darfour aujourd’hui, ressemble à celle de Sarajevo en 1995 : l’envoi massif d’équipes humanitaires a fait la différence pour une partie des populations sous les tirs de snipers. Mais lorsque les Etats « envoient l’humanitaire », avec force moyens militaires, cela vise à donner bonne conscience à leurs opinions publiques, en lui faisant croire à une forme d’intervention. Mais comme le disait Ariane Mnouchkine et la Décaration d’Avignon (en 1995) : » Les gouvernements n’ont pas pour mandat de transformer en impuissance le pouvoir du peuple souverain dont ils tirent leur autorité ».

Entendons-nous bien : l’action humanitaire au profit des victimes a sa légitimité et elle n’est parfois que la seule solution pour éviter la mort à petit feu de populations entières. D’un autre côté, la communauté internationale (et pas seulement européenne) a le devoir d’utiliser tous les moyens diplomatiques, juridiques et militaires si nécessaire, à travers les résolutions des instances multilatérales de Nations Unies.
Mais en activant simultanément ces deux approches, c’est aussi offrir l’opportunité d’un « amalgame en or » pour les parties en présence au conflit.
Par ailleurs, un des « moyens militaires » ne serait-il pas que ces pays de la communauté internationale qui « envoient l’humanitaire » cessent d’être en même temps les principaux vendeurs d’armes et de mines anti-personnel aux belligérants…
Et on sait que les embargos sur les ventes d’armes consistent à privatiser la contrebande et à faire monter les prix …
Pour alimenter la réflexion, il faut signaler un livre paru tout récemment (Ed. L’Insulaire) et signé par Mme Christiane Vollaire : « L’humanitaire, le coeur de la guerre » (et non pas « au coeur de la guerre ») dont on extrait ici des passages de l’introduction et de la conclusion :

« L’action humanitaire se présente toujours, par rapport à la guerre, en position d’extériorité radicale : extériorité d’une position de bienfaisance par rapport à un contexte violent, extériorité des pays du Nord par rapport aux pays du Sud, extériorité d’une position impartiale par rapport aux positions belligérantes, extériorité d’une position désintéressée dans un conflit d’intérêts. Etre humanitaire, c’est envisager l’humanité comme un universel, extérieurement à toute apparence communautaire. C’est considérer l’homme en tant qu’homme, victime, souffrant, malade, indépendamment de son origine et de ses particularités. Ce principe d’extériorité est indissociable du principe de neutralité sur lequel fonctionne, originellement, l’intention humanitaire.

En même temps apparaissent comme autant de dérives et de regrettables exceptions un certain nombre d’indices du fonctionnement humanitaire, qui contredisent cette position affichée et semblent faire de la revendication d’extériorité un alibi, un mensonge ou un masque destiné à faire écran à une tout autre réalité : instrumentalisation, collusions, complicités ne cessent d’apparaître comme autant de dénis de neutralité, comme s’il était du destin de l’humanitaire de contredire son essence en s’impliquant abusivement et de façon occulte, sur les terrains où il intervient. (…)

On voudrait défendre ici l’idée que ces manquements à la transparence ne sont nullement des exceptions malvenues. (…) Là même où les équipes parviennent à remplir le plus honnêtement du monde leur rôle d’assistance et de soin, c’est dans un contexte et selon des modalités qui excluent, relativement à la guerre, toute position d’extériorité. Il ne s’agit nullement de dénoncer l’action humanitaire ou de la frapper de discrédit, mais de montrer en quoi, ne pouvant tenir la règle qu’elle prétend s’imposer, elle est nécessairement conduite, non pas en dépit mais à cause même des intentions généreuses qu’elle promeut, à faire reposer sur un mensonge les fondements de sa communication et la représentation qui en est issue. »

Conclusion (extraits) :

« La guerre, dans sa réalité contemporaine, est sortie depuis longtemps des représentations homériques de l’affrontement militaire, pour entrer dans l’effectivité beaucoup plus larvée du bras de fer économique, et de rapports de domination qui n’empruntent plus les formes du conflit ouvert.
De ces rapports de domination, l’humanitaire n’est ni un témoin ni un arbitre, mais, tout simplment, par l’origine même de ses ressortissants et de ses moyens, un acteur. Et à cet égard, l’extériorité de l’action humanitaire par rapport à la guerre ne peut guère se présenter autrement que comme une fiction.
(…)

Le geste humanitaire ne peut se déployer que dans la mesure même où la guerre est destituée de son statut d’exception pour devenir la règle de l’existence politique.
Les moyens de soigner, de nourrir, de protéger, d’assister, ne sont donnés que par un évident déséquilibre économique, lui-même inscrit dans la réalité de la guerre ; par un rapport de force dont la possibilité même de l’aide est non pas la compensation, mais le symptôme.
(…)
Si les guerres mondiales se présentaient comme un affrontement entre puissances, la mondialisation des conflits, elle, est une externalisation de la guerre économique entre puissances.
(…)

Paradoxalement, l’affirmation des droits de l’homme, qui allait de pair, dans la pensée des Lumières, avec l’extension du pouvoir économique, associant ainsi progrès social et progrès politique, semble s’être depuis condamnée au dilemne soit d’apparaître comme une incantation impuissante pour une politique de chaisières, soit d’être instrumentalisée dans la variante contemporaine des guerres justes, et confondue ainsi avec un humanitaire de complaisance politique.

Il nous semble au contraire que c’est au versant polémique du concept de droits de l’homme – celui qui affronte les pouvoirs institués comme nécesaairement fauteurs d’abus – que doit s’adosser une pensée cohérente de l’humanitaire. L’humanité, de fait, n’est pas une. Elle est bien vectrice, dans sa réalité historique, d’une constante de l’affrontement (dans) une logique politique de la domination.
En ce sens, si les Droits de l’homme sont bien issus d’une représentation du droit naturel, c’est à dire d’un droit fondé dans une reconnaissance spécifique de la nature humaine, la réalité à laquelle ils s’affrontent, comme la visée qu’ils doivent promouvoir sont, elles, intégralement culturelles, ancrées dans la réalité historique et politique des sujets.
C’est au coeur de cette guerre-là
(que l’action humanitaire) pourrait assurer l’impact le plus efficacement politique de son action. »

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One Response to Otages … de l’humanitaire ?

  1. […] ? »  » Le fourre-tout de ce que l’on demande aux ONG «   » Otages … de l’humanitaire ? » «  De l’éthique sur l’étiquette des ONG «   » Edmond […]

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