Qu’est-ce qu’un roman ? (1)

L’Abrincate, faisant partie de ces handicapés intellectuels qui, malgré des efforts louables, ne parviennent jamais à finir la lecture d’un roman, au point de ne plus en ouvrir que très rarement, n’en a donc été que plus attentif au « Monde des Livres » de 25 mai 2007 consacré aux Premières Assises Internationales du Roman (« Villa Gillet », à Lyon, du 30 mai au 3 juin 07), pour y découvrir quelques sérieux motifs d’en avoir mauvaise conscience :

Libres extraits de témoignages d’écrivains :

HEDI KADDOUR
(France – poète et professeur de littérature) :
 » Le roman est une bouchée. C’est dire qu’il ne tolère pas les phrases qui ont déjà été mâchées. Il raconte des aventures, mais la phrase aussi se doit d’y être une aventure, de ne pas sacrifier au cliché, de ne pas trop se laisser deviner. (…)
 » Sortir de sa tête, inventer le réel, inventer une langue, pour rendre le monde plus perceptible. « (…)
 » Des fusées de pensée au milieu des éclats du réel.
(…)
 » Le romancier ajoute un viatique qui nous préserve du tragique, et qui vient de la façon dont le roman demande à être lu : un mélange de croyance et de lucidité, de désinvolture et d’adhésion, de galop et de vigilance, une façon de changer, non pas le monde, mais notre relation au monde dans lequel il faut agir. »

FRANCOIS GANTHERET
(France – écrivain et psychanalyste) :
(…)  » L’expérience est rare, et toujours troublante, de se trouver en présence de l’innommable, d’une somme brute de sensations radicalement étranges, c’est-à- dire étrangères à notre univers de choses nommées.(…)
 » A tout instant survit en nous le tout petit enfant affronté pour la première fois à un monde de sensations dont il n’est pas distinct. »(…)
 » L’écriture de fiction, si elle a vocation d’affronter le lecteur, tel un homme neuf, à un monde neuf jamais éprouvé jusque-là, si elle se veut créatrice de nouveau, doit retrouver par quelque modération ce moment de naissance conjointe du moi et des objets « . (…)
« Retrouver dans les mots la présence brute, c’est se porter en cette aube où le monde et les objets émergent dans le sensible, et y porter dans le même mouvement le lecteur. Non pas les lui désigner – mais le faire naître avec eux. (…)
 » Nous avons à apprendre des peintres. de Cézanne, le  » primitif d’un art nouveau  » : acharné, une vie durant, à «  réaliser ses sensations  » ; à porter dans le réel ces remous intimes, couleurs, ombres, mouvements, dont l’âme s’émeut lorsque, tel l’enfant au premier jour, elle participe sans s’en séparer du monde où elle baigne. Comme celui qui écrit, et dont la plume reste en suspens en attente de la venue en lui du mot nécessaire, il pouvait rester de longues heures devant le motif sans poser une touche sur la toile.  » Parce que je ne suis plus innocent « , disait-il.
(…)
Mais celui qui écrit a affaire à des mots, que la langue verrouille bien plus fermement. Il lui faut faire défaillir la langue comme il défaille lui-même dans la langue.(…)  » C’est la prix à payer pour que  » je  » prenne, fugitivement, la parole. »

ROBERT DESSAIX
(Australie) :
 » Dans tout ce que j’écris, l’angoisse, si angoisse il y a, semble jaillir le plus douloureusement non de la souffrance physique, mais de quelque chose de plus banal – en somme du fait de savoir à quel point ma vie quotidienne est banale. C’est parce que j’ai besoin de la racheter de sa banalité – et non de la souffrance – que je mène une double vie, que je voyage et que j’écris. »

YING CHEN
(née en 1961 à Shanghaï, elle vit au Canada et écrit en français) :
 » La vieille superstition chinoise, dont je me suis moquée dans ma jeunesse, se présente maintenant en moi, telle une angoisse sans nom, une ombre discrète qui influence parfois ma perception. Elle m’incite à la prudence des mots. Selon cette croyance, les mots seraient une énergie en soi. Prononcer avec insistance certains mots dirigerait l’énergie vitale dans un certain sens et, de ce fait, créerait ou modifierait un destin.(…)
 » S’il était vrai que les mots avaient tant de pouvoir, que la littérature pouvait encore influencer la vie à un niveau profond, alors je pense que l’optimisme serait un extraordinaire remède ou opium pour l’humanité dans son bref et douloureux passage au monde. L’homme moderne, comme l’homme de tous les temps, peut-être, le rejette trop rapidement au nom de la quête de quelque « vérité » qui, au fond, n’est autre chose que la vérité de la défaillance du corps, de la faiblesse de l’âme et de l’instinct de la mort. La lucidité a peu de sens si elle n’apporte pas une petit étincelle de vie. »(…)

CARLOS LISCANO (Uruguay) :
 » En 1980, j’étais dans un cachot et j’ignorais totalement ou presque comment et pourquoi on écrit un roman. (…) J’ai dû passer des mois, puni, dans ce cachot. Dans les cas d’isolement dur, le délire est inévitable. Il peut aussi être salutaire. (…) Pour pouvoir contrôler mon délire de seize heures par jour, je décidai d’écrire un roman. Comme je n’avais ni papier ni encre (en fait je n’avais ni lumière ni eau, ni rien, rien d’autre que mon corps) je me dis que je pouvais écrire un roman mental. (…) Mon délire devint alors immense, puissant, impossible à cerner. Mais c’était un délire que je contrôlais. Ou qu’il me semblait pouvoir contrôler. Des mois durant j’écrivais mon roman mental. Les geôliers qui m’apportaient mes repas ne se rendaient pas compte que je n’étais plus seul. Ils me voyaient, moi, le moi de toutes les heures et cela les rassurait. Mais ils ne voyaient pas qu’il y avait aussi quelqu’un d’autre, que j’avais chargé délirer pour moi. »(…)
 » On écrit parce qu’il manque un livre. Parce qu’on croit qu’il manque un livre. Cela je ne le savais pas quand j’ai commencé à écrire. La notion du  » livre manquant  » est indispensable pour se mettre à écrire. Car si on ne croit pas que quelqu’un doit écrire ce livre qui n’existe pas, à quoi bon l’écrire ? « (…)
« La nostalgie du livre manquant n’a pas de fin. C’est pour cette raison qu’on n’écrira jamais le dernier livre. Il y aura toujours quelqu’un pour sentir qu’il en manque un.(…) Et le livre qui manquait ? C’est celui que quelqu’un, quelque part, écrit en ce moment. »

José Manuel PRIETO (Cuba) :
(…)  » Mon nouveau livre, «  Rex « , (…) est une réflexion sur l’époque post-communiste. Quelles stratégies adopter pour survivre à la catastrophe du totalitarisme ? Comment regarder à l’horizon lorsqu’on est un « homme nouveau », jeté dans les eaux troubles du capitalisme déferlant ? « 

Goli TARAGHI (Iran – en exil depuis 28 ans à Paris) :
 » Je ne me suis jamais considérée comme un écrivain politique. J’ai toujours estimé que le politique et le social étaient des instances passagères de l’histoire. Et, très franchement, je préfère regarder de l’autre côté des choses, explorer la réalité diffuse derrière le miroir sans tain de la vie, plutôt que d’écrire des livres militants. »(…) « Et je préfère écrire cachée, et qu’on me fiche la paix. »

COLUM McCANN (Irlande – vit à New York) :
 » Non, non, non – s’il vous plaît, pas de nouvel article sur le World Trade Center. Six ans après le 11 septembre (…) je deviens cynique, les petites phrases me fatiguent, les conséquences m’accablent. Je ne supporte plus les alignements de livres sur les étals, les annonces des mini-séries à la télévision, les médiocres poèmes, les scénarios larmoyants, la surenchère politique, la machine à entretenir le chagrin. Pourtant je finis par concevoir que quelque chose n’a pas encore été dit, ou reste à entendre dans chacun des récits et qu’il s’y trouve peut-être un filet de lumière.(…)
 » La mission de la littérature n’est pas seulement de témoigner de l’obscénité de la guerre et des souffrances, mais aussi de trouver une raison de le faire. (…) Avec les tours s’est effondré un certain degré de sens. Je me rappelle un dessin d’enfant, punaisé sur l’un des tableaux où étaient affichés les noms des disparus. Il représentait deux immeubles côte à côte, aux bras ouverts et qui se tenaient par la main. A l’époque ce dessin-là était aussi convaincant que ce que nos meilleurs peintres pouvaient imaginer. Poignante et immédiate, l’interprétation d’un enfant de 7 ans posait la question de la douleur, du trauma, de la guérison, de la solidarité. Elle allait droit au coeur des choses et détenait une sorte de vérité simple et profonde. Elle demandait aussi comment, en définitive, l’histoire serait racontée. »

A suivre.

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One Response to Qu’est-ce qu’un roman ? (1)

  1. ndao dit :

    bonsoir mon nom c est ndao abdoulaye .je trouve ce site vaiment interesante et ca ma beaucoup aider dans mes exercices de francais .merci vraiment .

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