Qu’est-ce qu’un roman ? (2)

Marie DIDIER (France – médecin et romancière) :

«  La littérature met l’imaginaire du médecin au travail. Elle nous tient en éveil, nous dit qu’il existe toujours un arrière-pays chez celui qui dépose sa plainte de l’autre côté du bureau ou couché dans son lit d’hôpital. La superficialité de notre regard, sa pure technicité, pourrait nous faire rater l’occasion de cette découverte, nous laisser ignorer cette lumière qu’il faudra traquer sans relâche chez nos patients et qui peut surgir n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Sans sa venue, l’énergie à vivre restera sous les cendres. » (…)
« Si les disciplines fondamentales sont capitales, si elles nous permettent de poser un diagnostic, de retrouver une cause, de prescrire un traitement, elles ne nous enseignent pas que nos confusions, nos misères et nos forces sont les mêmes que celles de nos patients. La littérature peut nous aider à accepter cette évidence souvent mise à l’écart. Le médecin qui la refuse ampute ainsi sa pratique de l’essentiel. »

A.S.BYATT (Royaume-Uni) :

 » Les gens en Grande-Bretagne se livrent de manière obsessionnelle à des recherches généalogiques sur Internet. Exactement au même moment, nous avons mis au point des techniques médicales pour provoquer la naissance d’êtres humains dotés de formes très nouvelles d’identité héréditaire – des êtres nés du don d’ovules ou de sperme, peut-être même de cellules clonées de couples homosexuels, élevés par des couples du même sexe ou bien hétérosexuels, auxquels ils peuvent être apparentés ou non de toutes sortes de façons.
Ce qui m’intéresse dans tout cela, en tant que romancière, c’est la manière dont de tels individus construisent leur propre identité. Ces enfants procréés selon de nouveaux modes peuvent être élevés avec ou sans problèmes, contents ou mécontents de leur sort – ce qui est certain, c’est qu’il leur faudra définir leur identité différemment des enfants des romans du XIX ème siècle, orphelins ou membres de familles nombreuses, héritiers perdus ou enfants illégitimes héritant le « péché » de leurs parents. Je me suis demandé
(…) si l’intérêt des romanciers passerait de l’amour romantique à l’amour parental – du désir pour l’autre au besoin de connaître, préserver et aimer le groupe génétique auquel on appartient. »

Jean-Didier VINCENT (France – neurobiologiste) :

 » En désignant son caractère romanesque, je souhaite insister sur la part créative du travail scientifique dans lequel le romancier et le savant se confondent parfois. »(…)
 » En proposant un parallèle aussi risqué, je fais la différence entre le scientifique – je préfère l’appellation ancienne de savant – et celui qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de chercheur. La recherche a la prétention de se colleter avec le réel, une pratique assez vaine dans la mesure où la découverte, quand elle se donne pour telle, se révèle souvent vite décevante et vouée à l’oubli. Le savant prétend atteindre le vrai qui est inséparable du beau ; la réalité le gêne. Seule l’hypothèse est belle, car elle est le produit pur de l’imagination, une construction de la psyché ; quand la recherche démontre qu’elle ne concorde pas avec la réalité (les faits expérimentaux), sa beauté demeure intacte ; elle ouvre pour nous le domaine merveilleux et vrai de la science. »

Christine ANGOT (France) :

(…)  » L’objectif, c’est la clarté. Je, c’est l’angle d’attaque, ce n’est pas la matière. C’est le bout par lequel on attrape la chose.(…)  » Dire je, ce n’est pas être témoin, apporter son témoignage, ce n’est pas se faire témoin soi-même, apporter son point de vue, son éclairage. C’est l’inverse. C’est rendre les autres témoins. (…) C’est faire la lumière sur une situation et prendre les autres à témoin. »(…)
«  Ecrire = se résoudre à montrer aux autres comment il faut raconter. Donc il faut dire je. Regardez comment je raconte, pas regardez-moi.(…)
 » Savoir son je impersonnel, au point de reconnaître tout ce qui est faux, faire sentir que dans le temps de la vie, par comparaison, ça mentait. »(…) « Je ne veux pas qu’on maltraite le récit ni les choses à de point-là. Je vais rétablir, je vais te dire comment je vois les choses en prenant les autres à témoin. Pour ça je prends un angle d’attaque, je c’est l’attaquant. «  (…) « Puisque les autres ne l’ont pas dit avant, ils m’obligent à faire ça. On ne décide pas d’être écrivain, ce sont les autres qui vous y obligent. Vous êtes forcés. On ne vous le demande pas, on vous force. Puisque personne ne veut dire comment ça s’est passé exactement moi je vais le faire, pour toi. Je vais faire comme il fallait faire. »

Et pour terminer ce petit « procès-verbal » (!) , un petit mot de François Weyergans sur le rôle des critiques littéraires :

 » Il y a dix siècles existaient les sauvetés, des hameaux créés par des monastères pour qu’y soient en sûreté vagabonds et fugitifs. C’est ce que j’attends de la critique, puisqu’on me pose la question : qu’elle soit pour les livres, un refuge, une sauveté. Je lis les suppléments littéraires des journaux, un peu pour le plaisir d’être informé et beaucoup pour cet autre grand plaisir, celui d’être agacé, parfois super-énervé. Je ne sais pas comment dire, ça me galvanise. Les torchons sont mélangés avec les serviettes, comme dans le dictionnaire où Scarlatti est coincé entre scarlatineux et scarole.
La critique (je fus, je suis critique) est à la littérature ce que les turbulences sont au voyage en avion : ça met de l’ambiance. »

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