Le « sabir » des Nations Unies

 » SABIR  » :
langue composite réduite
à quelques règles de combinaison
et au vocabulaire d’un champ lexical déterminé. »
(Dictionnaire Larousse)

Dans l’excellente publication des « Cahiers de l’Institut Universitaire du Developpement » (Genève) intitulée  » Les mots du pouvoir : sens et non-sens de la rhétorique internationale », le Professeur Gilbert Ris s’exprime ainsi :

« Autant l’avouer d’emblée, cette (publication) est née d’un agacement face à la vacuité de la rhétorique internationale et gestionnaire. Professionnellement condamné à lire les déclarations, les rapports et les discours produits par les organisations internationales dans le domaine du « développement« , nous sommes plusieurs à nous sentir comme emportés, voire noyés, dans des torrents de mots au milieu desquels il est impossible de reprendre pied.
L’étrangeté du phénomène tient au fait qu’aucun de ces mots n’est inconnu, qu’ils font tous partie de notre vocabulaire quotidien ; pris séparément, ils ont un sens bien précis, mais leur accumulation, leur concrétion en syntagmes inamovibles, leur obsédante récurrence semblent soudain les priver de tout sens.

Il convient toutefois de de dépasser ce sentiment initial, provoqué par l’inflation des mots, la répétition des formules stéréotypées, l’enchaînement d’affirmations présentées comme indiscutables, pour s’interroger sur les conditions et les règles de production du « discours expert« , c’est à dire des textes rédigés par des experts et destinés en principe à l’humanité toute entière ( » la voix du monde parlant au monde »), mais dans la pratique , à d’autres experts. »(…)

J’appellerai ici « style formulaire«  (…)  » le fait que de manière générale, la présence d’un terme suppose la co-présence d’un autre, les deux formant ainsi une unité indissociable, mais aussi l’existence de plusieurs énoncés narratifs qui, en quelque sorte, « s’appellent » les uns les autres, entraînant ainsi la prévisibilité du discours. »(…) :  » Les interdépendances se renforcent mutuellement «  (!), «  élargir l’éventail des choix « , «  l’éradication de la pauvreté « , «  mettre la technologie au service des droits de l’homme « , «  les avancées sans précédent restent menacées « , «  le fossé ne cesse de se creuser « ,  » le chemin qui reste à parcourir « , «  tirer les leçons du passé « , et donc  » relever les nouveaux défis « ….

 » La plupart des rapports sont construits sur des schémas semblables « 
(…) :  » On commence par rappeler que dans chaque domaine, d’immenses progrès ont été accomplis et qu’ils peuvent encore se poursuivre pour mener l’humanité au bonheur généralisé.(…) Il reste des problèmes bien préoccupants, les forces du mal ne cessent de rôder, les enchaînements vertueux peuvent être rompus, et la vigilance s’impose. Or il est possible d’éviter l’échec et de renouer avec l’espoir à la condition de suivre les préceptes proposés par le rapport, car ils permettront de surmonter lers obstacles. »(…)  » On retrouve ici l’un des éléments caractéristiques du conte, celui de l’épreuve qualifiante (…) que doit affronter le héros, en l’occurrence l’humanité (ou les Etats), grâce à l’aide des auteurs du rapport. »(…)

 » Cela posé, il ne faudrait pas pouser trop loin la comparaison entre les contes et les rapports des organisations internationales, car ils différent au moins sur un point essentiel : l’absence, dans les rapports, de personnages et de héros concrets, auxquels le lecteur pourrait s’identifier. »
(…) « Les histoires que ces rapports racontent n’ont rien à voir avec l’Histoire, c’est-à-dire avec la vie telle qu’elle est vécue dans les lieux prècis à un moment déterminé. Tout baigne dans l’abstraction la plus totale et il n’y a guère que des concepts qui s’affrontent au gré de « processus« , de « dynamiques« , de « tendances« , qui puisent leur énergie à une source inconnue. La population mondiale, l’humanité, la communauté internationale, tous et chacun n’apparaissent ici que comme des figurants ou comme le choeur de la tragédie antique, témoin et commentateur d’une action, jouée en l’occurrence par des mots aux référents ambigus. »(…)

Ainsi,  » le développement apparaît comme un « effet de texte » : même si personne n’a jamais pu l’identifier, il semble devenu réel et chaque nouvelle version du discours dont il est l’objet fait croire que ce qui est annoncé est en train de s’accomplir, même si l’objectif final est sans cesse différé. »(…)
« Ce qui renvoie au « grand parler » du chef indien, décrit par Pierre Clastres (« La société contre l’Etat« , Ed. de Minuit) : (…) le chef ne s’attend pas à être écouté, mais les membres de la tribu ne supporteraient pas qu’il se taise. (…) Le bon chef est tout à la fois un « faiseur de paix« , un homme généreux de ses biens et un bon orateur. Que les organisations internationales s’ingénient à rassembler par des approches consensuelles et qu’elles exhortent les riches à accroître « l’aide au développement » n’est plus à démontrer. » (…)  » La substance de l’art oratoire du chef indien ? … la paix, l’harmonie et l’honnêteté » (que les rapports des organisations internationales remplacent par) « la transparence de la gestion et la bonne gouvernance« …

« Nul doute que les organisations internationales aspirent au pouvoir. Mais l’ont-elles vraiment (…), le vrai pouvoir de commander et de se faire obéir ? »(…) « Les organisations supra-étatiques, en principe toute-pèuissantes, en pratique impuiisaantes, (sont ) condamnées à « recommander » plutôt qu’à ordonner. Il ne leur reste donc que la rhétorique, l’art de persuader, le pouvoir des mots qui ne peut s’exercer qu’à la condition de ne troubler personne et de rechercher à tout prix le consensus. » (…)

Analyses salutaires auxquelles on se permettra cependant d’ajouter quelques remarques :

1 – Les grandes organisations internationales – notamment de l’ONU – ont été voulues et créées comme tentatives de dépassement d’un niveau de relations internationales fondées sur la guerre et les conquêtes : établir des ponts et non plus construire des murs… Qui remettrait en cause aujourd’hui la nécessité du multilatéralisme, sinon quelques gangs d’autistes politiques et économiques ?

2 – Ce multilatéralisme suppose un minimum de langage universel permettant aux Japonais de communiquer avec les Guatémaltèques, les Béninois avec les Inuits… Un langage commun est nécessaire (60 des 85 Conventions internationales ont été négociées et ratifiées depuis la Deuxième Guerre Mondiale), au prix probablement d’un formalisme linguistique – ô combien agaçant – mais qui dissimule – et prétend surmonter – un potentiel de violence historique qu’il serait dangereux d’occulter, ou, à tout le moins, d’oublier…

3 – Il ne faudrait pas non plus mettre toutes les « organisations internationales » dans le même jugement : une organisation comme « Amnesty International » ne pratique pas la langue de bois : voir le Rapport annuel 2007 , dont des extraits de l’introdution font l’objet d’un billet précédent de ce blog.

3 – Sans oublier que le langage international est aussi le lieu de conflits et de contradictions qu’il est préférable de confronter dans une conférence diplomatique plutôt qu’à coups de missiles : l’Abrincate se souvient avoir assisté à des négociations de la Conférence de Rome (1998) où les Délégations discutaient ferme sur … chaque adverbe, à inclure ou non, dans les statuts de la future Cour Pénale Internationale, sujet sensible s’il en est.

4 – Ne pas oublier non plus que le langage international comporte des enjeux idéologiques fondamentaux : par exemple, un des débats sous-jacents au « Conseil des Droits de l’homme » est de savoir si on parle d' »approche basée sur les droits humains » (« human rights-based approach ») ou désormais d' »approche basée sur les droits » (« rights-based approach ») : la suppression éventuelle de l’adjectif « humains » signifiant, pour un certain nombre de lobbies puissants, un élargissement des droits aux « droits de propriété des multinationales« … comme étant en synergie avec les droits de l’homme…

Il reste que les organisations onusiennes reçoivent leur mandat des Etats auxquels ils ne peuvent que « recommander », à défaut de pouvoir se substituer à eux : et tant que les Etats resteront, in fine, les seuls « juges et parties » de leurs propres obligations, les progrès seront lents…

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