Charles Kleiber : « Umuntu ngumuntu ngabantu »

Au terme d’un mandat de dix ans comme Secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche du gouvernement suisse, Charles Kleiber signe dans « Le Temps » du 27.12.07 une sorte de discours « testamentaire » dont voici quelques extraits libres :

 » La connaissance est une ressource magique : elle ne s’enrichit que si l’on s’en sert, ne vit que si on la partage, ne se développe que si on la conteste. Si elle ne progresse pas, elle meurt ; si elle ne se transmet pas, elle se fige; si elle devient croyance, elle se tait. Quand elle vous saisit, elle vous entraîne, vous transforme, vous remet en cause. »(…)
La connaissance  » est dans le malheur, pas dans le bonheur, car le bonheur n’apprend rien ou si peu. Elle brille, plus mystérieuse et plus inaccessible, dans la profondeur de l’inconnu, dans cet impensé dont nous sommes faits, si vaste qu’il donne le vertige.
La connaissance ne désaltère pas, elle donne soif, ; elle ne rassasie pas, elle donne faim. »
(…) « Il n’y a pas de chemin vers la connaissance, la connaissance est le chemin, celui qui mène à soi. On ne s’y perd pas : on s’y retrouve. »(…)
 » L’aristocratie du savoir ne n’hérite pas, elle se mérite. On ne naît pas aristocrate, on le devient dans l’exercice des a responsabilité sociale. Quelle est notre responsabilité ? Elle a un beau nom : la vérité. Pas l’affirmation orgueilleuse d’une certitude absolue, mais la recherche humble et têtue de la conviction qui le plus de chances d’être vraie.
Vraie, parce que sa capacité explicative est supérieure à toutes les autres;
Vraie parce qu’elle est fondée sur la preuve formelle ou expérimentale;
Vraie, parce qu’elle repose sur la pertinence sociale:
Vraie enfin parce qu’elle a résisté à la dispute et qu’elle peut donner naissance à la raison.
Bien sûr, l’ombre du doute plane toujours: toujours de nouvelles interrogations peuvent remettre tout en cause.« Learn a lot and don’t believe a word », disait un grand scientifique américain à ses enfants. Mais à défaut de vérité absolue s’institue la quête d’une vérité probable et éphémère où des hommes et des femmes s’identifient les uns aux autres comme membres d’une communauté en mouvement à la recherche de faits et de preuves. »

Transcription d’extraits libres d’une conférence de Charles Kleiber :

(…) Le marché, la science et la démocratie constituent un ménage à trois. (…) Ce ménage, insupportable et nécessaire, enchaîne ces différents partenaires (qui) correspondent à trois logiques.

D’abord le marché : que l’on soit pour ou contre l’économie de marché, contre ou pour la mondialisation, le fait s’impose de son extension sur l’ensemble de la planète.
Le marché est sans rival: le plus mauvais système à l’exception de tous les autres, pour parodier Churchill sur la démocratie. Il est fondé sur une contradiction :  » Vice privé fait bien public« .
Mais cette maximisation de mon profit et de mon bien-être, comme sujet, a pour conséquence une atomisation sociale et la défiance des réseaux sociaux. On le voit autour de nous : la société se défait, et finalement l’homo oeconomicus du marché est libre mais il est seul et vulnérable. Il est désaffilié, sans histoire et sans croyance commune. C’est la logique du temps court, du « chacun pour soi« , du toujours plus et de l’instabilité.

Ensuite la science : là, on est dans le même processus que la marché, c’est à dire un processus aveugle. Le marché est un processus aveugle, anonyme, sans sujet, et la science c’est la même chose. Mais c’est devenu le premier facteur de l’évolution. Et c’est ce qui fait que la science entre dans ce ménage à trois. Prenons quelques chiffres : si on considère la zone euro, 60 % de la croissance est explicable par des connaissances nouvelles ou améliorées. Et pour la Suisse : 45 % des entreprises qui feront la prospérité de la Suisse n’existent pas aujourd’hui. Nous avons 15 ans pour les faire émerger, pour leur fournir la connaissance privée et publique. C’est un enjeu central : c’est le premier facteur de production. La pression concurrentielle sur la techno-science ne cessera d’augmenter. Chacun le voit et le vit à travers son environnement technologique en particulier.
 » La science, oeuvre de l’homme, est inhumaine absolument  » :
il n’y a pas de régulation qui vienne du scientifique lui-même. Il faut trouver le mécanisme extérieur qui permette de maîtriser la force de la découverte.
(Un scientifique) disait : « Tout ce qui est techniquement faisable sera entrepris et tout ce qui est vendable sera réalisé. » Au fond, l’empire technico-scientifique est un enjeu de puissance (…) Le plus étonnant est de voir Clinton signer un éditorial de « Nature » et Yang-Zhe Ming qui fait la même chose pour « Science » : ils s’expriment dans les hauts lieux de la pensée scientifique en expliquant leur politique. Donc, c’est le mariage de la politique et de la science. Comment fonctionne cette science ? C’est la logique du couteau tranchant de la recherche portée par quelques dizaines de milliers de chercheurs, eux-mêmes portés par la passion de la découverte, et de là va jaillir la pure connaissance, celle qui va modifier notre représentation des choses.
Le moteur est bien sûr les sciences de la nature, mais l’enjeu est que les sciences de l’homme doivent donner sens aux sciences de la nature, comme celles qui entrent dans l’intimité de la vie, ou celles qui ouvrent des frontières nouvelles dans l’espace.
Les sciences de l’homme et de la nature doivent transformer tout cela en un langage qui nous soit accessible.

La démocratie : les interdépendances planétaires et la transformation trop lente d’un ordre public international – on change d’échelle – obligent à faire coïncider l’espace économique et l’espace politique, à inventer de nouveaux instruments de régulation planétaire. On voit apparaître maintenant des taxes, l’augmentation des migrations comme instrument de transformation de nos sociétés, la nécessité de faire apparaître des règles de développement du Sud (je pense aux règles de la propriété intellectuelle, aux règles de l’OMC sur le commerce, à la nécessité d’impliquer les ONG et les générations futures).
Nos sociétés ont perdu le sens du progrès et de l’avenir : il faut développer des solidarités nouvelles. Au fond, la démocratie se trouve avec deux coursiers devant elle, le marché et la science. Ces coursiers sont aveugles. Elle ne peut utiliser que la situation économique, la transparence, la fixation de règles, de lois qui marquent les limites.

Cette logique du bien commun, du projet, du temps long, du nécessaire et de la stabilité est illustrée par cette phrase admirable extraite de l’Ecclésiaste :

«  Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?
Mais si je ne suis que pour moi, qui suis-je ? « 

Lors d’un dîner en Afrique du Sud, avec des Sud-Africains qui avaient combattu l’apartheid,  » en fin de soirée, au moment de nous quitter, mon voisin le plus proche, qui avait souffert dans sa chair de l’apartheid, s’est penché vers moi et a tracé ces mots, d’une écriture presque enfantine sur le petit carton qui marquait ma place à table :

«  Umuntu ngumuntu ngabantu « . C’est du zoulou.
Cela veut dire : «  Nous sommes faits de l’humanité des autres « .

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