Petits diamants philosophiques

De l’ouvrage cité dans un billet précédent de ce blog, où Christian Delacampagne dialogue, au début des années 1980, avec des philosophes à propos de leurs engagements respectifs, ces petites lucioles :

Question de Ch.Delacampagne à Emmanuel LEVINAS :
 » Pour moi qui ne suis pas juif, j’avoue que j’ai du mal à
entendre la notion de peuple juif comme peuple élu… »

Réponse d’E. Lévinas :
 » L’élection ne privilégie pas. L’élection n’a qu’un sens moral.
L’homme moral, c’est celui qui, dans une assemblée, fait la chose qu’il y a à faire. Là, il s’élit.
Le prophète, celui qui revendique la justice, il n’est pas élu par les autres, il est élu parce qu’il a entendu l’appel le premier.
C’est à tort qu’on a pu ressentir l’élection comme un privilège. Certes, pendant la persécution, elle a pu être un élément de consolation, et cette conscience d’élection a pu devenir égoïste.
Mais il ne faut pas, j’y insiste, voir cette notion comme une prérogative. Le prophète Amos dit :  » C’est vous seules que j’ai choisi entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi je vous demanderai compte de toutes vos fautes. »

C’est probablement dans ce sens culturel très précis que le titre de « Juste » (celui/celle « qui fait ce qu’il y a à faire« ) est régulièrement attribué à des anonymes qui ont sauvé quantité de Juifs sous le nazisme.
Notion religieuse qui, cependant, ne saurait en aucun cas « justifier » les comportements de l’Etat d’Israël… qui se conduit comme n’importe quel autre Etat.

Question à Vladimir JANKELEVITCH :
 » Pouvez-vous nous dire ce qui vous émerveille aujourd’hui ? »

Réponse de V. Jankelevitch :

 » Il n’y a pas lieu de demander à quelqu’un : quelles sont les choses qui vous émerveillent ?
On ne s’émerveille pas parce qu’il y a des choses merveilleuses.
La capacité de s’émerveiller est une capacité que chacun a en soi et qui naît de rien, n’importe où, n’importe quand.
On s’émerveille de la banalité, du jour qui se lève, du soleil qui se couche, de la couleur du ciel, et c’est quand il est injustifié que l’émerveillement est le plus miraculeux, le plus philosophique. »

Question :  » Les sujets d’épouvante et d’ennui sont nombreux… Comment peut-on encore trouver la force, ou la simplicité, de s’étonner, de s’émerveiller ? »
 » Les sujets d’émerveillement ne viennent pas en déduction des sujets d’ennui, ni par soustraction. Aucun bilan à établir : une arithmétique de l’agrément et du désagrément serait absurde ; on peut être émerveillé même si le passif l’emporte. L’ordre de la qualité exclut toute pesée. »

On est en droit de s’émerveiller de tomber par hasard sur un phrasé qui exprime aussi simplement et aussi brièvement ces « petites choses de la vie » qui nous sont essentielles.

De Jacques DERRIDA :

 » Le milieu dans lequel j’ai commencé à écrire était très marqué, voire  » intimidé  » par le marxisme et par la psychanalyse dont la revendication scientifique était d’autant plus violente que leur scientificité n’était pas assurée. Cela se présentait un peu comme l’anti-obscurantisme, les « Lumières » de notre siècle.
Sans jamais rien faire contre les « lumières », j’ai essayé, discrètement, de ne pas céder à l’intimidation. Par exemple en déchiffrant la métaphysique encore à l’oeuvre dans le marxisme ou dans la psychanalyse, sous une forme qui n’était pas seulement logique ou discursive, mais parfois terriblement institutionnelle et politique. »

Il est vrai qu’étudier et enseigner la philosophie dans les années 1970 laissait peu de marge entre le marxisme et la psychanalyse ambiants…
Et il ajoute :

 » Penser la nécessité de la philosophie, ce serait peut-être se rendre en des lieux inaccessibles. (…) Je ne suis pas sûr que cela soit simplement possible et calculable, c’est ce qui se dérobe à toute assurance, et le désir à cet égard ne peut que s’affirmer, énigmatique et sans fin. «  (…)
 » Il y a le  » système «  (philosophique) et il y a le texte, et dans le texte des fissures ou des ressources qui ne sont pas dominables par le discours systématique : à un certain moment, celui-ci ne peut plus répondre de lui-même. Il entame spontanément sa propre déconstruction. D’où la nécessité d’une interprétation interminable, active, engagée dans une micrologie du sclapel à la fois violente et fidèle… »

Il est effectivement rassurant qu’aucun système n’échappe au « mystère » :  » ce devant quoi on ne peut que se taire« .

De Michel SERRES :

 » Pourquoi suis-je philosophe ? A cause de Hiroshima, il n’y a point de doute.
Hiroshima est l’acte premier qui a organisé toute ma vie et m’a fait dire : je me retirerai toujours devant la violence pour essayer de connaître et d’agir autrement.
(…)
Aujourd’hui la politique a en main la violence absolue, c’est à dire la bombe atomique. Il y a séparation de la philosophie et de l’Etat. Pour la première fois depuis Platon !
Nous faisons donc retraite en disant aux politiques : c’est vous désormais qui avez dans les mains cet avenir prévu de violence universelle. Pour notre part, nous avons tout bêtement – et nous en sommes comptables – l’espoir de l’humanité. Ils ont la destruction et nous avons le reste. »

De Jürgen HABERMAS :

 » Aujourd’hui , de plus en plus de formes de vie se sont cloisonnées en systèmes autonomes, sous l’emprise des organisations administratives et économiques. Les modes anciens d’intégration sociale, qui passaient par les valeurs, les normes et un accord obtenu dans la communication, disparaissent.
Presque tous les rapports sociaux sont codifiés juridiquement : relations entre parents et enfants, entre enseignants et élèves, entre voisins. Ces réformes corrigent parfois des rapports de domination archaïques. Mais elles provoquent un dépérissement bureaucratique de la communication.
Les schémas de la rationalité économique et administrative envahissent les domaines traditionnellement réservés à la spontanéité morale ou esthétique.
C’est ce que j’appelle la  » colonisation du monde vécu. »
(…)

(…)  » Le réformisme radical consiste à réclamer des réformes qui sont incompatibles avec les mécanismes de la croissance, tout en laissant au capitalisme une chance de se régénérer.
Cela veut dire qu’on est guéri des fautes du marxisme dogmatique, que personne ne détient la vérité, que l’action politique ne doit pas s’inspirer de schémas philosophiques préétablis, mais devenir un jeu des tests, de tâtonnement.
Avec des coups d’Etat et des barricades, on n’arrive plus à rien. Toute transformation radicale implique un changement des subjectivités : la révolution doit être démocratique. J’ai toujours été antiléniniste.
L’idée qu’une élite se sert des instruments de production pour convertir les masses me paraît complètement discréditée. »
(…)
 » Tant qu’il n’y a pas de mouvements sociaux dignes de ce nom, le réformisme social-démocrate est l’unique solution. Après les immenses déceptions que nous a réservées l’histoire du socialisme, il convient de se montrer prudent. »

En conclusion :

1 – Qui a dit que la philosophie ne servait à rien ?
2 – A regarder ces visages et ces regards de philosophes, on a le droit de se dire – mais qui a dit cela ? :
 » Après quarante ans, on le visage qu’on mérite.  »

Voir aussi un billet précédent de ce blog :
 » Un philosophe anonyme, c’est reposant « .

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