Trafics d’organes, « vraie-fausse » légende urbaine

Selon  » Le Monde  » du 11.02.08 :

 » Le docteur Amit Kumar, 43 ans, a été arrêté le 7 février dans un hôtel du sud du Népal (….), soupçonné d’être à la tête du plus grand réseau de trafic d’organes jamais démantelé dans le pays.
D’après les autorités locales, entre 400 et 500 personnes auraient été opérées sous la contrainte et clandestinement, puis leurs reins transplantés sur des patients étrangers, au cours des huit dernières années.
(…) Déjà arrêté pour des faits similaires à Bombay en 1993, il avait finalement été libéré sous caution, avant de reprendre ses activités sous une autre identité. »(…).
Les policiers « ont retrouvé sur lui 18 900 dollars et 145 000 euros en liquide, ainsi qu’un chèque de 936 000 roupies ( 17 500 euros). Interpol avait émis un avis international de recherche contre lui le 1 er février pour « transplantation illégale de reins, escroquerie et complot criminel » après la découverte dans la banlieue cossue de Delhi, d’une maison reconvertie illégalement en clinique. Contre la promesse d’un travail bien rémunéré, les victimes – souvent des migrants issus de régions pauvres – étaient emmenés dans des résidences où elles devaient subir des opérations, de gré ou de force. Dans le meilleur des cas, elles étaient payées environ 900 euros pour le don de leurs reins. Les receveurs d’organes, de riches Indiens ou des étrangers, payaient jusqu’à 40 000 euros la greffe.  »
Les perquisitions  » ont montré que 48 étrangers, originaires de Grèce, des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, attendaient d’être opérés dans l’une des cliniques illégales du docteur Kumar. »

Extraits d’un exposé de l’Abrincate en 2004,
dans le cadre d’un Séminaire international sur les Trafics d’enfants,
et intitulé :
 » Y a-t-il quelque chose derrière la légende urbaine »
?

 » Le thème des trafics d’organes est un sujet toujours très attendu : il crée les fantasmes les plus fous, mélangeant la plus haute technologie – si ce n’est la science-fiction – et la barbarie.
Il suscite à la fois la répulsion et la fascination malsaine la plus sordide.

Les tafics d’organes sont présentés comme la « légende urbaine » et illustrent ce type même de rumeur collective qui se répand pour des motifs très complexes, mais rarement fondées sur des notions et des faits objectifs.
Des journalistes ont parfois procédé à des enquêtes présentées comme sérieuses et documentées – mais toujours par des témoignages et rarement par des faits. On a même vu, sur ce sujet précis, des Prix de Journalisme décernés, pour ensuite être retirés, suite à des procédures judiciaires…

Les journalistes posent toujours la même question : «  Avez-vous des preuves ? « .
Il faudrait peut-être se poser une question préalable :  » Dans le domaine des trafics d’organes, qu’est-ce qu’une preuve ? « . Dans les autres formes de trafics d’êtres humains, les personnes victimes peuvent être retrouvées (enfant adopté, enfant mendiant ou exploité par le travail agricole à l’étranger, etc). Si les trafics d’organes supposent la mort du donneur, et si la règle appliquée est celle de l’anonymat du donneur, comment s’étonner de la difficulté d’obtenir de preuves ?

Rappelons ici quelques notions de base :

Qu’est-ce qu’un Fait ?

« Désigne une circonstance qui tombe sous l’un des cinq sens.
Les faits sont les circonstances qui ont joué un rôle et dont le tribunal est saisi.
Il incombe aux parties d’énoncer et de prouver les circonstances qu’elles allèguent comme fondant leur prétention.

Cette énonciation des circonstances forme le cadre du litige dont le juge ne peut sortir : il ne peut fonder sa décision sur des évènements dont il aurait appris l’existence autrement que par les déclarations ou les écrits des parties et la réalité ou le sens desquels elles n’auraient donc pas été en mesure d’apporter la contradiction. »

Qu’est-ce qu’une Preuve ?

 » Elément ou document permettant d’établir la réalité d’un fait ou d’un acte juridique (ex : écrit, aveu, témoignage,etc).
Une preuve de base est
ce qui ne doit pas suggérer qu’une meilleure preuve soit possible.
Tous les modes de preuve (écrits, témoignages, analyses scientifiques,etc) sont admis devant le juge à condition qu’ils aient été recherchés et produits dans le respect des règles de droit. Le juge apprécie en toute indépendance la valeur des preuves qui lui sont soumises.
L’établissement des preuves résulte souvent de la concordance d’éléments matériels, factuels et/ou d’informations et/ou de témoignages, qui doivent idéalement pouvoir être prouvées indépendamment les uns des autres.
La preuve de la simple présence d’un individu dans un lieu n’est pas en elle-même une preuve de culpabilité dans un acte criminel.
Une simple identification visuelle de l’agresseur peut toujours être discutée. »

« Seuls l’auteur, la victime ou le témoin direct savent réellement ce qui s’est passé.
Toutes les autres personnes ne savent en réalité de l’acte que ce qu’elles en ont entendu dire. »

Partant de ces définitions rigoureuses, si la collecte d’organes suppose la mort du donneur, et si la règle de l’anonymat du donneur est respectée, d’où peut venir la preuve ?
Si les trafics d’organes sont une « légende urbaine » et s’il est difficile d’établir des preuves, peut-être est-il nécessaire de fonder les investigations sur d’autres présupposés et représentations, autrement dit « changer de lunettes »…

Les trafics d’organes sont un fantasme de la  » fascination du pire  » et, simultanément, un aveuglement sur des pratiques évidentes et connues…

Source photo : www.ouziel.blog,com

D’abord quelques informations générales :

1 – Depuis 30 ans, d’énormes progrès technologiques et médicaux ont été accomplis, tant dans la conservation des organes prélevés que dans les techniques chirurgicales : du stade expérimental, on est passé au stade de la routine, avec un taux de survie de 70 à 75 % sur les 5 années qui suivent une greffe.

2 – Si le terme d’organes suggère spontanément le coeur, les reins, la cornée, etc… il faut rappeler que tous les textes juridiques internationaux parlent des « organes et tissus humains » ; en effet, il y a aussi – et surtout – les éléments « renouvelables » du corps humain, le sang , la peau, ou encore la moelle osseuse, qui ne supposent pas nécessairement des interventions chirurgicales lourdes – et encore moins le décès du donneur – mais qui peuvent être beaucoup plus lucratives, notamment dans le cas de maladies rares.

3 – Il n’y a rien de moins clandestin que la vente de reins par des donneurs adultes vivant dans des conditions misérables de pays pauvres. Cela peut rapporter au donneur, 2 000 à 3 000 US dollars, alors que le coût d’une greffe pour le receveur peut être de 15 à 20 000 US dollars, et jusqu’à 100 ou 150 000 US dollars dans une clinique de pays riche.

4 – En Europe occidentale, 40 000 personnes attendent une greffe de reins sur 120 000 patients contraints de suivre un traitement par dialyse – et les compagnies d’assurances confirment qu’une greffe de rein est moins coûteuse qu’un traitement par dialyse à vie..
Il semble par ailleurs établi que si, actuellement, l’attente pour une greffe de rein est en moyenne de 3 ans, elle sera de 10 ans dans les vingt années à venir.

5 – Des enquêtes effectuées et des témoignages collectés, parcellaires mais plausibles, il est faux de penser que les trafics d’organes supposent le transfert des organes prélevés vers des cliniques étrangères qui procèdent aux greffes. Ce sont les patients des pays riches qui se déplacent vers les cliniques privées des pays pauvres – ou des pays riches.
Par ailleurs, des témoignages confirment qu’on offre à des jeunes adultes (par exemple, d’Europe de l’Est) un voyage, tous frais compris, dans les pays des receveurs, où les transplantations sont techniquement possibles, contre rémunération annoncée ou non … et versée ou non…

6 – Dans un contexte de  » demande  » exponentielle face à une  » offre  » légale limitée, certaines données culturelles ou religieuses peuvent accroître la « tension sur le marché  » des donneurs vivants, lorsque la coutume interdit de prélever quoi que ce soit sur des personnes décédées.
Dans certains pays, la notion même de « mort cérébrale » n’est ni établie ni acceptée.
Il n’est de plus pas nécessaire d’invoquer des motifs religieux : dans tous les pays, et pour une partie du public, le prélèvement sur une personne décédée est un tabou, ce qui ne peut qu’augmenter la pression pour solliciter des donneurs vivants.
Ce qui n’a rien d »illégal, dès lors qu’il n’y a ni contrainte, ni but lucratif.
Il faut aussi rappeler que dans nos pays occidentaux, le prélèvement d’organes (par centaines) sur des personnes décédées, sans leur autorisation de leur vivant, ni celle de leurs familles, a fait l’objet de scandales à répétition.
On fantasme toujours sur les trafics d’organes, alors que régulièrement, ils nous « crèvent les yeux » – si l’on ose dire…

Sachant donc que la demande dépasse l’offre sur un marché de plus en plus tendu, et sachant que les opérations les plus lucratives ne sont pas nécessairement ni les plus spectaculaires ni les plus dangereuses pour les donneurs, il se développe aujourd’hui un « tourisme de transplantation » qui n’est en réalité qu’un marché du désespoir :
– d’un côté, le désespoir des receveurs potentiels, prêts à se rendre n’importe où et à n’importe quel prix ;
– de l’autre côté, le désespoir des donneurs potentiels qui espèrent gagner d’un coup ce qu’ils ne parviendraient jamais à économiser pendant toute une vie de travail.
Autrement dit, un marché hyper-lucratif de la volonté de survivre.

D’où la question : est-il tolérable de laisser se développer les transplantations exclusivement sous la forme d’un marché ?
La santé des riches se monnaye-t-elle sur la santé des pauvres ?
Q
uel  » marché  » va s’occuper de la santé des donneurs ?

On sait, par ailleurs, que dans quantité de pays pauvres, 30 à 40 % des enfants qui naissent n’ont pas d’état-civil à la naissance, et que dans des régions entières de migrations, choisies ou forcées – comme dans les trafics – des centaines d’enfants perdent toute identité, tout lien familial, ou sont encore abandonnés dans les maternités, orphelinats ou autres institutions, et parfois sans enregistrement à l’admission ?
On mentionnera ici, selon des témoignages directs (disponibles sur demande) que nous avons reçu, dans tel pays asiatique, que les fillettes abandonnés sont « testées » à l’arrivée (dans les « Reception Centers ») et ne sont enregistrées comme admises dans l’institution que si elles sont en parfaite santé (et donc adoptables pour l’étranger…), les autres étant laissées abandonnées jusqu’à ce que mort s’en suive par inanition.
Personne ne les connaît, personne ne les réclamera, personne ne les soignera…
Le  » système « , ainsi institutionnalisé, fait en sorte que leur disparition peut se faire en toute impunité.

Inutile de retomber dans les fantasmes que l’on dénonce par ailleurs dans cette présentation : le pire n’est jamais sûr, mais il suffit que le pire soit possible pour s’en inquiéter, non ?
Tant qu’on y est … puisque l’époque est au « principe de précaution » sur la disparition des espèces animales en danger…


Documents utiles de référence :

« Transplantations d’organes et de tissus humains «  (O.M.S. – 2004)
– www.organswatch.org (en anglais – nombreux liens)
– www.droit-technologie.org (« Trafic d’organes sur le Net »)
– « Coertion in the kidney trade« , de Elaine Pearson (document GTZ en anglais)
– « Economics and Ethics of Markets of Human Organs » (de Henry Hansmann, Yale – en anglais)
– « The Global Traffic in Human Organs« , de Nancy Scheper-Hughes, Berkeley – en anglais)

Voir aussi un précédent billet de ce blog sur ce sujet :
 » Dons d’organes aux enchères médiatiques  »

 

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3 commentaires pour Trafics d’organes, « vraie-fausse » légende urbaine

  1. Claude Covassi dit :

    Merci pour votre lien, Très intéressant cet article. Bonne continuation.

  2. Merci également pour le lien de cet article très intéressant et qui donne à réfléchir.
    Et merci de souligner que ce sujet est difficile à aborder au niveau juridique car il est difficile d’avoir des preuves. Ce n’est pas pour autant qu’il n’existe pas.

  3. Ben lahcene dit :

    Bonjour, je suis scénariste et j’aimerais avoir les coordonnées de la personne qui a écrit le post commençant par « d’abord quelques informations générales ». j’écris un film sur le sujet et j’en suis à la phase de documentation. D’avance merci

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