L’information, l’Histoire et les poubelles

Mr. Henry Kissinger, ancien Ministre des Affaires Etrangères du président américain Richard Nixon, est aussi célèbre pour deux phrases d’anthologie de l’humour diplomatique :

 » Il n’y aura pas de crise internationale la semaine prochaine, mon agenda est plein. »
et
 » Si vous m’avez compris, c’est parce que je me suis probablement mal expliqué. »

Henry Kissinger - World Economic Forum Annual Meeting Davos 2008Photo

Prix Nobel de la Paix en 1973, il fait encore quelques apparitions dans l’actualité notamment à l’occasion d’une visite à Paris, en 2001, au cours de laquelle il fut convoqué et interrogé par la police judiciaire dans l’affaire de la disparition de 5 Français au Chili, au titre d’inspirateur du fameux Plan « Condor » mis en place après le coup d’Etat de Pinochet au Chili.
Un journaliste anglais, Christopher Hitchens a publié en 2001 un livre  » Les crimes de Mr Kissinger », incitant ce dernier à prendre, désormais, de multiples précautions avant de se déplacer quelque part dans le monde…

Dans le premier tome de ses « Mémoires » ( » A la Maison-Blanche, 1968-1973« ), il explique – ce qui n’a rien à voir avec son implication politique – les difficultés rencontrées dans son travail de consultation d’archives pour écrire ses mémoires :

 » Un des paradoxes de cette époque de rapports et de machines à photocopier, de bureaucratie proliférante et d’archives obligatoires, est qu’il devient pratiquement impossible d’écrire l’histoire.
Lorsqu’on s’occupe des siècles passés, la difficulté est de trouver assez de documents de l’époque ; mais lorsqu’on écrit sur la diplomatie moderne, il faut éviter d’être submergé par l’information écrite.
Si un historien
(…) avait à sa disposition la totalité des millions de documents relatifs à n’importe quelle période moderne, il aurait beaucoup de peine à savoir par où commencer. Les archives écrites, par leur volume même, obscurciraient autant qu’elles éclaireraient sa recherche ; elles ne lui apporteraient aucun critère lui permettant de déterminer quels sont les documents destinés à fourni un alibi et quels sont ceux qui ont véritablement guidé les décisions, ceux qui traduisent une participation réelle et ceux qui ont été établis dans l’ignorance des évènements cruciaux.
Avant notre ère de communication, les instructions données à un négociateur devaient être conceptuelles, et en ce sens elles donnaient un aperçu de la pensée des hommes politiques; à l’âge du télétype, elles sont généralement techniques ou tactiques et en conséquence n’indiquent ni les buts ni les considérations ultimes. Les dossiers officiels de notre époque ne nous révèlent pas nécessairement quelles décisions furent prises par voie secrète doublant les voies officielles, ni quelles affaires furent traitées oralement sans jamais laisser de traces dans les archives. Il arrive que les comptes rendus rédigés par ceux qui participent à des discussions ne soient que tentatives de justifier « a posteriori ».
(…) On peut trouver à peu près n’importe quoi par la présentation sélective des documents. La tendance actuelle à la divulgation abusive et généralisée fait que la quasi-totalité des documents sont rédigés dans un souci d’autojustification.
Ce que gagne le journaliste, l’historien le perd. »

Ecrites en 1979, c’est-à -dire 12 ans avant de prendre en pleine figure les accusations de complicité de crime de guerre et crime contre l’humanité pour son implication politique dans la guerre du Vietnam, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, dans la guerre d’indépendance du Bangladesh, et, dit-on, dans le génocide du Timor-Oriental, ces lignes ne peuvent pas être suspectes de se vouloir une sorte d’auto-défense.

Elles nous semblent cependant pouvoir servir à comprendre les difficultés propres à notre univers actuel de communication:

L’information se transforme en communication :
Les journaux ont de plus en plus de difficultés à financer le vrai travail journalistique d’enquêtes et d’investigations sérieuses. Un journaliste a aussi  » à sa disposition des millions de documents » et a  » beaucoup de peine à savoir par où commencer »… Le métier de journaliste tourne à la compilation des autres sources d’informations, décuplées en nombre par leur accessibilité via Internet, où l’on déniche en quelques secondes tous les faits (vrais et faux), tous les arguments possibles et imaginables (la nébuleuse des « justifications »).
La hiérarchisation des informations est toujours possible, mais au gré… du hasard d’Internet et de la nécessité de faire court et rapide. La pro-duc-ti-vi-té…

en gare de valence... - HDRphoto

De leur côté, les décisions politiques sont de plus en plus des réponses techniques, quasiment en temps réel de la médiatisation des problèmes qui (et lorsqu’ils) apparaissent dans les médias. Moins on a pouvoirs, plus on communique…
Curieusement, par exemple, (et sans optique partisane partisane – ce serait probablement la même chose avec tout-e autre président-e), on entend beaucoup dire que le gouvernement et le président français actuels réagissent au quart de tour sur l’actualité, par des mesures et décisions techniques, sur tous les sujets, dix fois par semaine, sans qu’on perçoive quelle est la vision politique globale qui sous-tend ces décisions.
Autrement dit, ils ont quasiment tous les pouvoirs, et tous les grands groupes médiatiques dans la poche, mais on ne sait toujours pas où on va…

Mais pour en revenir à l’information, celle du grand-public, la douche quotidienne d’informations factuelles, de commentaires, et de diversions des vrais problèmes vers la « pipolisation », donne le sentiment d’être obligé de « faire les poubelles ».
(Qui donc disait : «  Je ne lis les journaux qu’avec 8 jours de retard, pour savoir ce qui était faux, incomplet ou biaisé, et que je n’aurais pas perçu comme tel en les lisant le jour même de leur parution » ?).
Sans compter les billets de commentaires, qui sont très souvent de simples exercices de style destinés à valoriser la signature…
N’oublions jamais le destin des journaux le lendemain de leur parution…

Preparation papier journalphoto

De manière accessoire, on peut aussi mentionner la tendance, toute récente, dans certains médias, à « l’interactivité des lecteurs et auditeurs dans l’élaboration des informations« .

Exemple (article du « Temps »-Suisse du 30 mai 2008) : la Radio Suisse Romande  » sollicite son auditoire, à requiert ses compétences et ses informations. Les émissions d’information ont été repensées pour encourager cette interactivité, pour fonder cette nouvelle alliance. »
Mais les premiers résultat de ce « journalisme citoyen » sont, semble-t-il, décevants, en nombre de réactions du public. Ce que le directeur de l’information, Patrick Nussbaum commente ainsi :  » Nous sommes au début d’une démarche de longue haleine. Et peu importe à la limite le nombre d’interventions : elles sont de qualité, c’est ce qui nous importe.(…) Il ne faut pas surestimer l’apport de cette interactivité, qui peut facilement avoir un côté bling-bling. Nous sommes dans une société qui adore son nombril et donner son opinion sur tout. Regardez les blogs : 98 % sont inintéressants » (sauf celui-ci… hi,hi!).

Ce à quoi un ancien journaliste de cette même Radio Suisse Romande répond :  » Cette drague de l’auditeur, ces constants appels du pied du genre  » votre opinion nous intéresse  » reviennent à castrer le journalisme.(…) Je refuse d’être un concierge qui gère une plate-forme d’opinions diverses. »(Je m’insurge) « devant le fait d’être un journaliste dont la fonction première ne serait plus que de mettre en ondes ou en page les géniales contributions citoyennes. Je ne veux pas être un passe-plat ! »

L’article du « Temps » donne la référence d’un site américain spécialisé dans le journalisme participatif : www.journalism.org qui analyse cette « déception » (beaucoup de répétitions, peu d’informations nouvelles ou vérifiables, nécessité de filtrer,etc…).

photo

Il y aura toujours de la place pour de vrais journalistes, mais, sachant qu’il est de bonne salubrité mentale de lire aussi les journaux avec lesquels on sait qu’a priori on n’est pas d’accord, que ne faut-il pas, grands dieux, éplucher comme forêts de papier pour trouver une vraie information et un vrai commentaire !!!

Mais alors,
quelle sera la méthodologie des historiens
sur l’époque actuelle ???

'Le Penseur' photo

PS : Autres billets de ce blog sur les medias :

 » Le bourrage par le conditionnel « 

 » Le journal « Ouest-France » distribué en prison « 

 » Canulars télévisés « 

 » Les gratuits, la bê(tis)e humaine et les ados « 

 » Si j’avais eu vos médias… »


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3 Responses to L’information, l’Histoire et les poubelles

  1. argoul dit :

    Intéressante réflexion sur le métier de journaliste. Mais ce dernier, plutôt qu’éplucher des tonnes de documents (ce qui est métier d’historien) me semble être chargé d’enquêtes. Sur le terrain. En interrogeant ci ou là. Ce sont les chroniqueurs qui réfléchissent dans le silence de leur cabinet et délivrent ces oukases moraux dont la presse française est pleine. Ce sont les éditorialistes qui n’enquêtent point mais donnent « la ligne » (idéologique, morale) du journal.
    Dans le monde francophone – et surtout en France, centralisation, parisianisme, inceste des grandes écoles et des castes de pouvoir, habitude de chaque plumitif de se prendre pour Victor Hugo plutôt que pour Albert Londres, obligent – le journal est un catéchisme quotidien, pas de l’information. Ce pourquoi lire la presse anglaise ou italienne est par exemple une saine pratique. La Suisse francophone, pour ce que j’en ai suivi un temps, est plutôt dans le travers français (Agefi, Tribune..).
    Et 99.9% des blogs en France sont dans ce cas. Aux USA ils sont le plus souvent personnels (comme ceux des ados français sur Skyrock d’ailleurs, intéressante observation). Ce pourquoi ils sont « nuls » selon Barbara Cassin; elle voulait dire ne participent en rien de la démocratie. Narcisisme oui, manif à soi tout seul certes, prise sur le réel ou influence sur les décisions – non. Sauf rares exceptions (Chouard et le Traité sur l’Europe). Mais le blog Ségolène a fait « flop », celui de Juppé « pfuit » et les autres on en parle même pas dans le public. Chacun reste avec sa bande, dans son petit coin.
    Un interrogation : la phrase ” Si vous m’avez compris, c’est parce que je me suis probablement mal expliqué” est attribuée habituellement à l’ex-président de la Fed Alan Greenspan. Elle signifie que pour être efficace, une politique monétaire doit laisser planer le doute sur ses possibles interventions. Cela pour casser la spéculation. Kissinger l’aurait-il aussi prononcée ? Est-ce valable aussi en diplomatie ?

  2. Merci pour vos remarques.
    – J’ai toujours pensé et su (mais à tort peut-être) que la phrase de Kissinger …était de Kissinger.
    – Vos distinctions sont utiles : le chroniquer , l’éditorialiste, le journaliste, l’enquêteur, etc… sauf que lorsqu’on lit un certain nombre d’articles, on se surprend à se poser la question, car souvent ils mélangent les genres…
    – A noter que bien que n’étant pas lecteur assidu, le journal « La Croix », excellent journal et qui sait faire court, est le seul qui met sur son website les liens avec les documents, rapports, publications,etc… dont ils parlent dans leurs articles, ce qui permet d’accéder à l’intégralité des sources du travail du journaliste. pratique excellent, le journaliste devant se cxonsidérer comme un intermédiaire.
    – il reste que pour ceux qui ont le temps, chercher sur Google (ou autre) devient peu à peu le moyen d’élargir et de cibler l’information qu’on cherche – et de moins en moins dans les journaux.
    – et pour finir, on ne peut que s’étonner de lire et d’entendre partout que « les blogs sont l’avenir »(etc,etc…) tout en affirmant que 98 % des blogs sont nuls…

  3. argoul dit :

    Je ne sais pas si Kissinger l’a dit, mais Greenspan sûrement (j’étais témoin).

    Le Monde fournit (mais à ses abonnés) certains liens vers les documents directs. mais encore une fois le document ne remplace jamais l’enquête – ce pourquoi Google semble suffire à l’info en France, alors que « le journalisme » manque cruellement (d’où la création par Plenel de son site payant).

    Les blogs « sont nuls ». Je n’y croyais pas, je m’en rend compte après 4 ans. Seuls les blogs ados sont de vrais « blogs » (narcisiques, perso, à destination de la bande). Les blogs d’adulte, en France, sont rarement intéressants. J’ai refait ma liste de liens récemment à cause de ça… Et encore, je me suis censuré, ne voulant pas vexer. J’en excepte le vôtre, nourri de vraies réflexions, et quelques autres qui parlent de spécialités + de rares blogs amis qui sont un peu « ma bande ». Vais-je continuer ? Je ne sais vraiment pas…

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