L’Occident se prend les pieds dans le tapis afghan

Extraits (transcrits du « podcast ») de l’interview d’Hubert Védrine, ce 12 juin, dans « Les Matins de France-Culture », à propos de la Conférence internationale des donateurs pour l’Afghanistan :

Question :  » Le Président Karzaï demande 50 milliards de dollars sur 5 ans pour reconstruire son pays(…) Qu’attendre de cette Conférence ? » :

Réponse :  » Il est sûr que 50 milliards de plus seront utiles à certains afghans, mais ce n’est pas ça qui résoudra le problème de fond, qui n’est pas réglé, c’est à dire l’accord politique entre Afghans. Cette sorte d’aide internationale, système orthopédique, on va dire, pour ce gouvernement de Karzaï qui ne gouverne qu’une partie de Kaboul…Et je ne crois pas qu’on y arrive au nom de cette pseudo-communauté internationale … en réalité, ce sont les Occidentaux qui s’expriment sous ce masque.
Si on n’y implique pas les pays de la région, c’est impossible de construire un Etat de l’extérieur. Il ne suffit pas de reconstruire l’Afghanistan, c’est une formule inadaptée. Il n’y a jamais eu d’Afghanistan au sens d’un Etat moderne, même à l’époque du roi Zahir Shah, il avait une autorité nominale sur l’ensemble du pays, des régions, des vallées, qui étaient indépendantes en réalité.
Il y une sorte de confusion, comme dans toutes les démarches occidentales contemporaines : bonne volonté, maladresse et confusion des objectifs.
On ne peut pas critiquer pour aider un pays dans cette situation, naturellement, mais en même temps c’est un pays qui croule sous l’argent, étant donné que la production d’opium n’a jamais été aussi haute (un tiers du P.N.B. légal du pays, voire plus)…
C’est redevenu un des premiers pays producteurs d’opium au monde… Les Talibans avaient arrêté cela, c’est étonnant, mais comme plus personne ne contrôle rien, ça s’est re-développé. Qu’est-ce que l’aide internationale par rapport à cela ? Aucune des autorités plaquées par l’aide internationale n’échappe complètement à cela.

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 » Avant de renforcer les capacités militaires,(…) il faudrait re-clarifier les raisons de la présence internationale. On comprend que l’objectif est de maintenir la pression militaire sur les montagnes pour empêcher les résidus d’Al-Qaida de se reconstituer, car ils sont un danger non seulement pour nous , mais pour les autorités légales partout, c’est un objectif qu’on peut comprendre, mais c’est un objectif sans fin, il faut le savoir. Sauf s’il y avait une approche régionale impliquant l’Iran – cela supposerait un changement radical de la politique américaine – impliquant le Pakistan, d’une autre façon, etc.
L’objectif humanitaire, on ne voit pas à quoi il correspond, car il y a de l’argent partout dans ce pays, même si c’est de l’argent sale. Reconstruire l’Etat, on en est complètement incapable de l’extérieur : trois siècles de colonisation dans le monde n’ont pas été capables de construire des Etats qui tiennent la route après…

Il faut que les Occidentaux arrêtent de croire qu’ils sont responsables de tout, qu’ils peuvent s’ingérer partout, avec des solutions toutes faites : ça ne marche pas, en plus… Il y a un décalage pathétique entre la générosité qui est émouvante de l’opinion occidentale moderne, qui voit la télé, qui voit ce qui se passe partout et les capacités d’intervenir. Souvent on n’a pas assez de légitimté, on n’a pas assez de savoir-faire. C’est un problème insoluble.

(Alors comment faire ?)

 » Pourquoi croit-on que c’est à nous de décider de faire un gouvernement ? Je suis très frappé par ce décalage dans les opinions européennes et aussi françaises : elles continuent à fonctionner comme si on était au centre du monde, comme si on était sur une sorte d’Olympe à partir duquel on peut dicter ce qui doit être fait, au bénéfice des Tibétains, des gens du Darfour, etc…
C’est très généreux, c’est très bien, mais ça ne marche pas, alors qu’il est en train de se passer quelque chose qui est complètement l’inverse, à savoir que les Occidentaux perdent eux-mêmes le monopole de l’histoire, qu’ils sont remis en cause, que les pays émergents ont complètement bouleversé la donne, et les Occidentaux vont être obligés de se demander quelle va être leur situation, d’ici 20 ou 30 ans, et préserver leur situation, leurs valeurs fondamentales, leur mode de vie, etc… Il faut dépasser cette attitude, je le répète, c’est à la fois émouvant, sympathique, généreux, mais impuissant et pathétique.

(…) On ne construit pas un Etat de l’extérieur : citez-moi un pays où ça a marché ? L’Etat français n’a pas été construit par une O.N.G. de Martiens ! Il n’y a aucun Etat dans le monde qui se soit construit autrement que par les ressortissants du pays à travers des processus historiques plus ou moins longs. S’il y avait un moyen commode de plaquer un Etat sur l’Afghanistan, je serais d’accord pour appuyer sur le bouton et pour le faire tout de suite. Mais l’expérience montre que cela ne marche pas. »

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 » L’Afghanistan est un pays éclaté, féodal, avec un tas d’ethnies, de langues différentes : il n’a pas été unifié, et d’ailleurs, il n’a jamais été colonisé non plus, et tous ceux qui ont essayé se sont cassé les dents dessus. Les Anglais et les Russes au XIX ème siècle, les Soviétiques au XX ième siècle et la pseudo-communauté internationale en ce moment. Mais, je le répète, l’objectif de sécurité je le comprends : mais alors ne noyons pas cela dans un bla-bla pour dire qu’on reconstruit l’Afghanistan.
On y est pour empêcher que la menace renaisse : cela a un sens. Mais ce serait plus intelligent s’il y avait une vraie alliance, un vrai accord stratégique avec le Pakistan, l’Iran et deux ou trois autres pays voisins. Et pour cela il faut changer la politique américaine au moins.
(…) On ne trouvera pas de solution sans discuter avec les forces en présence, notamment les Pachtounes, dont une partie de Talibans : il faut qu’on distingue parmi les Talibans et on retombe sur l’incapacité occidentale à parler à ses adversaires comme si la diplomatie n’existait que pour parler à ses amis… Là, il y a un blocage mental qui n’est pas qu’en Afghanistan.(…)
Ce n’est pas l’Afghanistan qu’ils reconstruisent, c’est leur intérêt de sécurité. Ce serait plus logique de décider des renforcements militaires après avoir obtenu la clarification des objectifs avec tous ces partenaires, O.N.U., U.E., U.S.A., qui se marchent sur les pieds … dans un verre à dents… car cela se passe dans une partie de Kaboul : cela n’a pas d’influence réelle sur l’ensemble du pays.
Si un Etat afghan est construit un jour, cela sera par les Afghans, avec sans doute de l’assistance internationale, avec une ingéniérie démocratique que l’on peut apporter, mais on arrivera pas à le faire à leur place. »
(…)

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One Response to L’Occident se prend les pieds dans le tapis afghan

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