Pistoletto, ou « se réconcilier avec l’art contemporain » ?

Parmi le commun des mortels, l’Abrincate adhère au Club des  » Vulgum Pecus « , de ceux que l’art contemporain irrite et exaspère, à moins de prendre un fou-rire lorsque dans un séminaire de travail, le rapporteur de l’atelier, écrivant au tableau – de couleur crème – le résumé de la discussion en cours, est violemment interrompu par la concierge de cette magnifique demeure genevoise, qui hurle au viol d’oeuvres d’art, ce tableau étant le don d’un artiste, paraît-il connu…

Et le nombre d’oeuvres non-figuratives intitulées  » Sans titre  » laisse perplexe :

Sans titresource photo

Si l’on interpelle un spécialiste confirmé de l’histoire de l’art, on s’entend répondre :  » Apprécier l’art contemporain suppose, comme pour l’apprentissage d’une langue, d’en maîtriser le vocabulaire, l’orthographe et la grammaire. »
Autant dire qu’apparemment, les artistes contemporains se parlent entre eux… le grand public se limitant à apprécier ce qui serait adapté au style du canapé acquis la semaine précédente.

Et pourtant, en y réfléchissant quelque peu, il est incontestable que l’art, de tous temps, a toujours existé, y compris dans les sociétés traditionnelles, en référence à des besoins (artiste-artisan), à des valeurs (communautaires), à des significations (religieuses ou idéologiques) : mais toutes ces références immatérielles étaient implicites et collectives.

Est apparu alors l’art non-figuratif, concomitant à la naissance de la photographie, en évoluant par « écoles » successives, selon des règles d’apparentement des sensibilités (et des techniques).

L’objet de l’artiste n’est alors plus l’expression de sensibilités ou de valeurs collectives, mais l’expression de lui-même, de sa perception du monde, des objets et des personnes. D’où la nécessité d’un effort pour entrer dans la perception de l’artiste. L’art est devenu une affaire d’individu à individu – de subjectivité à subjectivité.

Chaque artiste, au-delà de techniques qui peuvent être partagées, vise à révéler  » son monde « , que cela intéresse les autres ou non, car sans aucune visée de convaincre ou de séduire.
L’art contemporain donne ainsi parfois le sentiment d’offrir au public des oeuvres, comme des livres, peut-être remarquables, mais fermés et introuvables…

Il faut donc, comme on dit, « entrer dans le discours » que suggère une oeuvre.
Bienheureux ceux qui ont le temps de s’y mettre.

Or, dans un article du « Monde » (25.08.08), – et c’est là que ce billet veut en venir – un artiste italien, auparavant inconnu de nous, Michelangelo Pistoletto, né en 1933, qui parle ainsi de sa trajectoire d’artiste (extrait de l’interview) :

Città Dell'Arte - Michelangelo Pistoletto...

(…) J’ai été surpris par Alberto Burri et par Lucio Fontana.
Fontana parce qu’il n’acceptait pas la perspective habituelle, qui met le spectateur devant un mur. Il a fait un trou dans le tableau, essayé d’en faire un dans le mur. Essayé de voir un peu plus loin.
Burri parce qu’il a eu le courage de mettre au premier plan la matière. Leurs deux courages m’ont donné celui d’aller vers le miroir, et c’était une nouvelle perspective qui n’est plus celle de la Renaissance.

Dans le miroir, nous voyons ce qu’il y a derrière nos épaules, le regard fait demi-tour, il reprend conscience de ce qui vient par derrière – de ce qui vient du passé aussi. C’est une double vision à 360 degrés. Tous ces éléments, j’ai cherché à les rendre dynamiques, à les faire entrer dans la vie.

michelangelo_pistolettosource photo

Ce qui n’a pas été compris de tous….

En effet… J’avais un rapport économique très important avec les galeristes américains (Castelli, Sonnabend).
En 1964, ils m’ont dit clairement qu’il fallait que j’oublie l’Europe, parce que l’heure de l’Amérique était venue. Le basculement du pouvoir politique était déjà accompli, il ne restait que celui du pouvoir artistique à réaliser : c’était le dernier qui manquait aux Américains.
Ils m’ont donné le choix : l’Amérique ou rien.
Je n’ai pas choisi l’Amérique et ils m’ont lâché.
(…)
Il fallait faire quelque chose en-dehors de ce pouvoir américain, de ce concept de pouvoir et de richesse à l’américaine.

Par contradiction, ça a été l’Arte Povera, l’art pauvre. Un art contre ce qu’on voulait nous imposer comme une position universelle.(…) Mes Objets sont nés de cette négation du marché. Sonnabend les a vus et m’a dit :  » Ce n’est pas de l’art. »
Mais nous avons continué et nous avons fait de l’art un centre de changement dans la vie même.

The Etruscan (L'etrusco)source photo

C’est encore votre principe…

Comment pourrait-il en être autrement? Il suffit de voir où en est le monde.
Il faut un grand demi-tour. Le progrès nous a conduit à croire que tout est faisable.
Il faut tout reconsidérer, tout réorganiser autrement.
L’avant-garde, aujourd’hui, doit se retourner, sinon on s’écrasera.
Il faut absolument prendre une distance.
La science doit cesser de penser exclusivement à des découvertes, mais donner la possibilité à l’humanité de survivre. Il nous faut une science de la conservation.
Et trouver un passage vers une nouvelle civilisation.
(…)

source photo

Et c’est là que vous intervenez …

C’est la capacité de l’art de toucher à tout ce qui le rend spirituellement libre.
On ne devrait jamais arriver à un dogmatisme. la pensée doit être en mouvement.
Et si l’art est capable de se mettre en relation avec la philosophie et la politique, il aura un effet beaucoup plus important que la religion.
C’est à la créativité de prendre l’initiative et de savoir qu’elle touche le point vital de l’existence humaine.
L’art, c’est le centre. »

Comment d’abord ne pas saluer la démarche, sur toute une vie d’artiste, de marginalisation par rapport au marché de l’art contemporain, déterminé par des Américains, dont le discours s’enracinait dans une sorte d’impérialisme commercial…

Ensuite, l’art aurait-il, face aux perspectives apocalyptiques de notre temps, de nouveau, une capacité de diffusion d’une sorte de solidarité vitale entre les humains… ce que la religion apportait autrefois ?

Comme disait un prêtre récemment après la visite d’un musée d’art contemporain :  » C’est fou ce que les visiteurs sont silencieux dans un musée, alors qu’ils sont de plus en plus bruyants lorsqu’ils visitent les cathédrales… »

Toujours est-il que si l’art contemporain ne peut se percevoir qu’à travers un alphabet, Michelangelo Pistoletto a « l’art » de nous expliquer son « discours », avant d’avoir pu voir une seule de ses oeuvres – et de nous donner envie d’y aller de ce pas.



source photo

Giacomo Pistoletto - Spiaggia di Rimini 2007source photo

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