Vaclav Havel, ou l’authenticité au pouvoir (2)

Suite des extraits des Mémoires de Vaclav Havel
(voir billet précédent pour les références du livre) :

A propos d’un discours devant des représentants d’organisations internationales (mars 2005) :

 » Cela me rappelle une expérience récente : j’ai fait un discours à Paris adressé aux représentants des plus grandes organisations internationales, les réels maîtres du monde global actuel.
J’ai préparé un discours très fort, dans lequel j’ai soumis à une critique acerbe le comportement des grandes organisations internationales, leur insolence égoïste, l’homogénéisation du monde, la dictature omniprésente de la publicité, du profit, etc.

source photo

Avant de lire mon discours(en anglais) j’étais très nerveux, parce que j’avais peur qu’on me chasse en me sifflant ou que tout le monde se lève et parte avant que je ne le termine.
Et c’est précisément le contraire qui s’est passé. Ils m’ont écouté très attentivement et m’ont applaudi chaleureusement, et même à la fin debout.

On peut se l’expliquer de trois façons :

1 – Ils n’ont pas applaudi ce que je disais, mais ma personne, plus exactement l' »icône«  (d’)une histoire qui rappelle un conte de fées, avec un happy end surprenant.

2 –  Ils se sont applaudis eux-mêmes – autrement dit l’infini pouvoir qu’ils représentent et la générosité qui leur a permis d’engager une critique sévère de leur comportement.(…)

3 – Je n’exclus pas qu’ils m’aient applaudi tout simplement parce que, d’accord avec moi, ils ont été bien contents d’entendre quelqu’un d’autre le dire à leur place. Il se peut que nombre d’entre eux, n’expriment pas, par leur comportement, leur réelle opinion sur le monde, sur la manière dont il devrait évoluer ; au  contraire, ils se laissent traîner vers l’avant par le gigantesque mouvement spontané de la civilisation actuelle, contre lequel ils n’osent s’élever, tout en se rendant bien compte de leur ambiguïté : toute critique pourrait menacer leur existence. »

Sur les collègues, autres présidents en fonction …

(…) Une de mes premières surprises, quand j’ai pris ma fonction (de président), a été que mes partenaires, que ce soit sur la scène politique nationale ou internationale, étaient des personnes comme les autres, nullement exceptionnelles, certaines même plus naïves, moins éduquées, moins polies que leurs concitoyens sans aucune fonction.
Les hommes politiques sont souvent ignorants : ils parlent surtout de ce qu’ils viennent d’apprendre, d’une source ou d’une autre. Ils sont jaloux les uns des autres, ils ne cessent de loucher du côté des photographes, ils se placent toujours dans leur angle de vue, tout en faisant semblant de s’y trouver par hasard.
Lorsqu’ils se retrouvent en grand nombre, par exemple aux divers sommets, les moins connus et les moins puissants font leur possible pour être aux côtés des plus connus et des plus puissants, pour qu’on les voie, chez eux, en train de discuter amicalement « avec des grands« . J’ai vu souvent les gens se bousculer, lors des réceptions, autour du président américain ou russe, tandis que d’autres présidents atendaient seuls, dans un coin de la salle, soit parce qu’ils ne connaissaient personne, ou bien encore parce qu’ils avaient un problème de langue pour communiquer, ou enfin parce qu’ils voulaient être seuls.
(…)

Il s’agit non seulement de gens comme vous et moi, mais ce qui joue un rôle énorme – probablement plus grand qu’il ne faudrait –  ce sont leurs relations personnelles. Lorsqu’ils se trouvent sympathiques, lorsqu’ils ont un souvenir commun, (…) lorsqu’ils peuvent communiquer directement sans interprète, (…) voilà la situation idéale pour améliorer les relations entre les Etats ! Parfois cela me rappelle le Moyen-Âge, où les amitiés et les relations familiales entre les souverains pouvaient garantir la paix entre leurs pays, les conduire à une coopération, voire à l’intégration, tandis que la haine, la jalousie ou le souvenir de l’humiliation pouvaient les conduire à une confrontation militaire.

Je ne veux pas dire par là que je n’ai pas trouvé dans les hautes sphères politiques beaucoup de gens sympathiques, sages, courageux, cultivés, généreux et amusants, mais juste qu’ils ne sont pas nécessairement plus nombreux qu’ailleurs. »

Sur les méthodes standardisées du « politiquement correct » :

 » La vraie question est de savoir ce qu’on entend par standards. J’ai le sentiment, pénible, qu’il s’agit, au fond, de l’idéologie de la médiocrité, de l’ordinaire, de la banalité. L’idéal du comportement standard correct est de s’adapter à ce qui existe déjà, même si c’est peu satisfaisant, parce que la majorité le pratique, et par conséquent cela ne peut être que bon. En même temps cela révèle une aversion à l’égard de la pensée autonome, et notamment une répugnance pour un quelconque sacrifice ou un quelconque risque au nom d’un idéal. Le comportement normalisateur de la majorité, autrement dit l’approbation apparente au nom de son petit bonheur égoïste, devient un idéal absolu, et on se moque de tout ce qui sort de ce cadre. D’où l’aversion à l’égard des dissidents.(…) Un tel rejet des « standards » ne se pardonne pas.

Vous me posez la question de mon credo politique. Je m’oppose à toute obsession, car je considère l’obsession comme un des phénoménes les plus dangereux socialement. Je m’oppose donc à tout fondamentalisme du marché et à tout dogmatisme, ce qui me vaut, de la bouche des  » aigrisseurs » (ceux qui réduisent tout à l’économie), le qualificatif de gauchiste. Mais la loi du gain ne signifie rien qui aurait un sens en soi. Je le dis parce que le dogmatisme du marché fait partie de l’idéologie des standards dont nous venons de parler. Et je ne vois pas pour quelle raison je me sentirais obligé, suite à une décision venant d’en-haut, de me marier avec une femme standard, de vivre dans un appartement standard, d’accumuler une quantié standard d’argent et d’objets, et d’avoir des idées standard. Et j’ignore tout aussi bien pourquoi je devrais arborer le drapeau de la standardisation en tant qu’homme politique. Soit je réussirai à convaincre la population que mon opinion individuelle a un sens et on va me croire, soit je m’en irai sans me sentir offensé.(…)

Je crois que l’ordre moral est supérieur aux ordres juridiques, politique et économique, et que ces ordres-ci devraient découler de l’ordre moral sans chercher une astuce pour contourner ses impératifs. Et je crois enfin que cet ordre moral a son ancrage métaphysique dans l’infini et dans l’éternité. »

Qui ne rêverait d’un débat public
entre Nelson Mandela et Vaclav Havel
sur l’éthique de la fonction présidentielle ?

Mandela par begapixel

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4 commentaires pour Vaclav Havel, ou l’authenticité au pouvoir (2)

  1. Joël Minois dit :

    On sent bien que les mots « ordre moral » n’ont pas dans cet ouvrage le sens classique qu’il a chez nous, mais au lecteur un peu rapide, cela peut rappeler de très mauais souvenirs.

  2. argoul dit :

    Excellent billet.

  3. Marc dit :

    Cher B
    je te lis en silence depuis notre breve rancontre en Nicaragua.
    Surement tu aimeras aussi le nouvel blog de Saramago

    p.ex.
    http://cuaderno.josesaramago.org/2008/10/01/%c2%bfdonde-esta-la-izquierda

  4. rachid dit :

    MADIBA (Nelson Mandela) est toujours inscrit sur la liste noire du terrorisme international dressée par l’administration Bush.

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