Germaine Tillion : apprendre à lire l’humain (1)

«  Très curieuse de notre univers et de ses habitants « , Germaine Tillion, décédée en 2008 à l’âge de 101 ans , avec les honneurs de la République,  fut une universitaire remarquable et une résistante de la première heure pendant le seconde guerre mondiale, ce qui lui valut un séjour au camp de concentration des femmes à Ravensbrück.

Du remarquable ouvrage écrit à sa mémoire par Tzvetan Todorov, on retiendra ces quelques extraits libres :

Avant la guerre, Germaine Tillion étudie, dans les Aurès (à l’époque, colonie française) une ethnie algérienne, les Chaouias.
Après la guerre (1954), elle retourne en Algérie, reprend ses études ethnologiques et découvre alors … « l’inversion des rôles « .
Elle mène l’enquête à partir de témoignages de tortures perpétrées par l’armée française : elle découvre que  » ce sont les nôtres, mes compatriotes, mes proches, dont je ne suis toujours sentie solidaire… Et pourtant ce qui se passe sous mes yeux est une évidence : il y a, à ce moment-là, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme. »
Au contact des militants du FLN, elle découvre parallèlement que « ces « terroristes » agissent comme elle et ses camarades, en France, quinze ans plus tôt », contre le nazisme.
 » Sur le moment je n’ose établir franchement aucun parallèle » écrit-elle. Sans se désolidariser de son pays, « elle se met au service de ceux qui ont souffert par la France: grâce à elle, des dizaines, des centaines d’individus échappent à la peine capitale et aux sévices. »

Après la guerre d’Algérie, elle reprend ses recherches ethnologiques et projette d’écrire un livre « qui expose les fondements de la connaissance dans le domaine des sciences humaines, à partir de son expérience d’ethnologue – mais aussi de résistante et déportée ».

Elle  part de ses intuitions de jeunesse (ses premières recherches dans les Aurès en Algérie, avant la seconde guerre mondiale) et les approfondit en formulant une « véritable révolution dans la manière de pratiquer les sciences humaines ou même, plus généralement, sa connaissance de l’humain ».
L’idée de base de Germaine Tillion est qu’il est vain d’aspirer à la pure objectivité : pour comprendre les autres, nous faisons appel toujours et nécessairement, à notre sensibilité subjective.
Elle ajoute :

 » Je tiens à signaler que les rapports « scientifiques » – c’est à dire basés sur l’observation des autres – sont faux et factices : pour connaître une population, il faut à la fois la « vivre » et la « regarder ». »(…)
 » Toute la mécanique de notre érudition ressemble aux notes écrites d’une partition musicale, et notre expérience d’être humain, c’est la gamme sonore sans laquelle la partition restera lettre morte. Combien y-a-t-il d’historiens, de psychologues, d’ethnologues – les spécialistes de l’homme –  qui, lorsqu’ils assemblent leurs fiches, ressemblent à un sourd de naissance copiant les dièses et les bémols d’une sonate ? »(…)
« L’absence totale de participation affective à un évènement est un élément d’incompréhension quasi radical. »(…)
 » Le choix n’est pas vraiment entre celui qui fait intervenir sa subjectivité et celui qui ne le fait pas, mais entre celui qui en est conscient et celui qui ne l’est pas, celui qui cache cette identité et celui qui accepte de la révèler. »
(…)

« Les évènements vécus sont la clé des évènements observés ».(…) et T.Todorov ajoute :  » On se sert de son soi pour comprendre l’autre :  sans cette contiguïté entre les deux, les informations accumulées restent lettre morte. C’est la méthode même de l’enquête qui doit être transformée : le vécu individuel ne doit plus être évacué; bien au contraire, il faut en rendre compte avec précision, car il est reponsable de notre construction de l’autre, celui qu’on est censé étudier. »

************

Sans faire d’analogie abusive, on aimerait être sûr que nos charismatiques humanitaires se préoccupent de la nature et de la qualité de leurs perceptions des sites d’intervention, de la manière dont ces sites sont identifiés et analysés avant de décider d’ouvrir ou de fermer une action humanitaire. Et ce au-delà des critères objectifs, des indicateurs « professionnels » et des statistiques en tous genres, qui, comme chacun sait, ne sont souvent qu’une des formes modernes du mensonge – dans ce qu’on leur fait dire.

Qu’est-ce, au juste, que lire une situation humaine collective ?
Avec quels paires de lunettes décide-t-on parfois d’intervenir ?
Est-ce encore de l’action humanitaire que d’être en permanence à l’affût des magots budgétaires des Etats et à la chasse aux prospects (nouveau look des donateurs) ?

En lisant les conseils méthodologiques de cette grande professionnelle académique de la recherche en sciences humaines que fut Germaine Tillion, on se dit que le soi-disant professionnalisme de certains « technocrates de l’humain » a parfois – pas toujours, heureusement – quelques relents de fumisterie.

Publicités

One Response to Germaine Tillion : apprendre à lire l’humain (1)

  1. mali dit :

    Merci pour ce commentaire (mise au point) nécessaire !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :