Germaine Tillion, apprendre à lire l’humain (2)

Toujours des extraits libres du livre de Tzvetan Todorov à partir des écrits de Germaine Tillion :

Sur sa méthode d’investigation ethnographique :

 » Que la quantité soit assez importante pour prendre valeur qualitative, j’en étais convaincue, mais convaincue aussi que les statistiques, mêmes exactes, omettent des éléments essentiels. Aujourd’hui où les chiffres occupent en force les sciences humaines, je regrette souvent que l’on tienne si peu compte de ce que disent, pensent et veulent les gens. Pourtant s’il existe des comportements humains apparemment comparables, il n’en est pas qui soient identiquement motivés. Mais seuls les romanciers nous sortent de l’approximation. »


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 » Je m’étais amusée à condenser le fruit de mon expérience pratique en quatre formulettes que j’appelais   » les commandements du Parfait Petit Explorateur  » :

1 – «  Quand l’eau est jaune on fait du thé; quand l’eau est noire, on fait du café ». Je l’ai suivi et par chance ou par raison, me furent épargnés les typhoïdes, amibes, ainsi que les différents crus dysentériques qui pullullaient.

2 –  » Les objets utiles empêchent de trouver les objets nécessaires. » (Variante : « tout ce qui n’est pas indispensable nuit ».)

3 –  » Ne jamais dire aujourd’hui ce qu’on peut dire demain. » Cette prescription régira avantageusement l’attiude de l’étranger, particulièrement dans ces régions archaïques où l’honneur est méticuleux et la vie de peu de prix.

4 –  » Choisissez les gens nobles, et traitez-les noblement. »

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Sur le vécu de la Résistance et de la Déportation :

 » Peut-être que la patrie, comme l’air,  n’est perçue que lorsqu’elle manque ? (…)
Une origine ethnique cela n’existe pas. Mais une « inculcation » extrêmement longue , ça c’est nous.
(…) Cette unanimité unique que nous avons connue en 1940 et 1941 (entre résistants de différent partis), je l’ ai retrouvée dans d’autres pays et d’autres circonstances, mais il faut le dire : leur nature est d’être exceptionnelles…
Une nation, une tribu, une communauté quelconque ne la connaissent qu’à l’extrême fond de l’abîme, lorsqu’une seule exigence efface provisoirement toutes les autres.

Dès les premiers mois de 1941, dans un couloir de la prison du Cherche-Midi, un prisonnier, le commandant d’Estienne d’Orves, inventa un rite, une voix qui criait dans la nuit :  » la France » , tandis que de toutes les cellules, de tous les cachots, les autres captifs répondaient : « vivra ».
Jusqu’au jour de son exécution, d’Estienne d’Orves appela ainsi dans les ténèbres ; après lui, d’autres prirent la relève et, quatre années plus tard, dans le block 32 du camp de Ravensbrück où je me trouvais, chaque soir,  ponctuellement, nous répondions au même appel : « vivra, vivra, vivra » .
(…)

D’Estienne d’Orves – Source photo

 » Je ne pouvais pas supporter sans haine et sans colère l’intolérable pitié pour ceux qu’on vient chercher dans une cellule et qu’on mène froidement vers le lieu de leur supplice, mais les rumeurs de la prison disaient qu’on n’exécutait moins.
Pour cette raison, vers le sixième mois de ma captivité, me sentant quitte de mon devoir vis à vis de ma patrie et de mes compatriotes assassinés (puisque j’avais tout engagé dans la lutte), j’ai éprouvé un apaisement profond à pouvoir me dégager de plein droit de la haine et de l’obsession des crimes allemands.
Ce sentiment de paix et de joie, beaucoup de mes camarades l’ont connu et je l’ai retrouvé dans le journal de captivité de deux premiers fusillés de la Résistance, tous deux jeunes (1)
, heureux et sains, ayant donné leur vie dans la plénitude et en accord avec l’univers, dans la sérénité du sacrifice consenti et de la haine dépassée. »

(1) Boris Vildé et Pierre Walter.

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Germaine Tillion écrivit enfin ceci, à propos des années qui ont immédiatement suivi la fin de la Deuxième Guerre Mondiale :

(…)  » De toute cette période (de l’immédiat après-guerre), je n’ai gardé que le souvenir d’une fatigue écrasante et d’un désespoir morne. Non que j’aie le moins du monde, et à aucun moment, minimisé l’importance de la victoire que nous avions remportée en 1945 sur la plus scélérate des entreprises humaines, mais pour atteindre cette victoire, il avait fallu à quelques-uns d’entre nous une telle dépense d’énergie qu’il ne leur en restait plus pour avoir envie de poursuivre l’entreprise vitale(…) Usure totale de toute la trame physique et psychique ? Certes, mais cela n’aurait pas suffi. La vie est normalement rude : elle a exigé de l’espèce humaine, pour lui permettre de devenir maîtresse de la planète, l’extraordinaire robustesse nerveuse qui la caractérise : l’être humain est apte à compenser de très rudes coups. Il  » éponge », il  » étale », il « répare » sans cesse des dégâts incessants.(…)

 » Grande originalité zoologique, cet être détient l’extraordinaire aptitude de pouvoir dissiper des forces et des énergies supérieures à celles qu’il possède, à la condition de les concentrer sur un but situé au-delà de lui-même. S’il atteint ce but, il devra alors, dans cette situation dépouillée, affronter l’énorme dépense que représente nécessairement la transposition dans le réel d’un idéal pour lequel tout a été sacrifié, dissipé…
Il est assez nornal que l’animal humain succombe alors :
Résistants de tous les pays, méfiez-vous de votre victoire. »

Ecrire cela après une vie pareille…
On se surprend à regretter qu’il n’y ait aucune transcription d’un dialogue entre Germaine Tillion et André Malraux.
On imagine mal qu’ils ne se soient pas rencontrés…

Seul Jean Lacouture, biographe des deux, pourrait peut-être l’imaginer …

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One Response to Germaine Tillion, apprendre à lire l’humain (2)

  1. mali dit :

    Si important que cela soit (re)dit – maintenant.
    Merci.

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